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IsraĂ«l en sĂ©ries : miroir d'une sociĂ©tĂ© fracturĂ©e ?

Israël en séries : miroir d'une société fracturée ?
 Margaux Baralon
Auteur
Journaliste indépendante
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notre sĂ©rie 
Le monde au miroir des séries

Après un dĂ©tour par la CorĂ©e du Sud la semaine dernière, notre sĂ©rie estivale Le monde au miroir des sĂ©ries nous emmène aujourd’hui en IsraĂ«l. En une quinzaine d’annĂ©es Ă  peine, le pays s’est imposĂ© comme une terre de crĂ©ation et d’audace, dont les productions sont copiĂ©es dans le monde entier. Le miroir qu’elles tendent permet d’apprĂ©hender les sujets gĂ©opolitiques et sĂ©curitaires, mais aussi les tiraillements identitaires et les contradictions de la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne, ses espoirs et ses Ă©volutions. Nous plongeons dans leur univers avec la journaliste Margaux Baralon. 

Retrouvez ici l'ensemble des articles du Monde au miroir des séries.

Elles s’appellent Hatufim, Fauda, Téhéran ou BeTipul. Elles ont parfois été adaptées pour devenir les célébrissimes Homeland ou In Treatment et En Thérapie. Les séries israéliennes sont aujourd’hui si nombreuses et variées que non seulement elles s’exportent sur les plateformes les plus populaires et mondialisées (Fauda est sur Netflix, Téhéran sur AppleTV+), mais elles inspirent aussi les créateurs du monde entier, avec de multiples remakes. Au total, un quart d’entre elles voyagent, que ce soit via l’export ou l’adaptation. Et depuis l’immense succès de BeTipul, sortie en 2005, Israël s’est hissé dans le top 10 des pays qui vendent le plus de séries à l’étranger.

Israël s’est hissé dans le top 10 des pays qui vendent le plus de séries à l’étranger.

Qu’un État de moins de moins de 10 millions d’habitants soit aussi prolixe pourrait être une surprise. D’autant que la télévision n’a véritablement passé la porte des foyers israéliens que dans les années 1990, et que les budgets alloués encore aujourd’hui aux productions sont en moyenne moitié moins élevés qu’en Europe et aux États-Unis (l’écart est parfois même bien plus impressionnant : le seul pilote de Homeland, adaptation américaine de Hatufim, a coûté autant que les deux premières saisons de la série israélienne originelle).

Mais à l’heure où les séries sont, comme tant d’autres œuvres culturelles, un miroir tendu au monde, la richesse et la complexité de la société israélienne expliquent et transparaissent dans le bouillonnement créatif de son petit écran. Quitte, d’ailleurs, à ce que le reflet renvoyé ne fasse pas plaisir à tout le monde.

Des séries nourries par la géopolitique complexe de la région

Sans surprise, les sĂ©ries israĂ©liennes puisent dans la situation gĂ©opolitique du pays une inspiration inĂ©puisable. Le conflit israĂ©lo-palestinien, mais aussi les tensions entre IsraĂ«l et ses voisins arabes, sont des motifs rĂ©currents. La sĂ©rie Fauda, carton international dont le titre signifie "chaos" en arabe, raconte, depuis sa première diffusion en 2015, les opĂ©rations d’une unitĂ© d’élite de l’armĂ©e israĂ©lienne. 

Le conflit israélo-palestinien, mais aussi les tensions entre Israël et ses voisins arabes, sont des motifs récurrents.

Ses membres, parfaitement arabophones, ont été entraînés pour s’infiltrer parmi les populations musulmanes, notamment dans la bande de Gaza. Ils y traquent sans relâche les terroristes du Hamas ou de l’État islamique, selon les saisons. Ces forces spéciales, les mista’arvim, existent bien. Lior Raz et Avi Issacharoff, les deux créateurs de Fauda, en ont d’ailleurs fait partie, et leurs expériences personnelles ont nourri la série.

TournĂ©e en arabe et en hĂ©breu, Fauda se veut une plongĂ©e ultra-rĂ©aliste dans le quotidien des deux cĂ´tĂ©s des checkpoints. Si les soldats israĂ©liens sont bien sĂ»r au cĹ“ur du rĂ©cit, qui s’intĂ©resse autant Ă  leur vie privĂ©e qu’à leur travail, Ă  leur mission qu’à leurs sentiments, la sĂ©rie a Ă©tĂ© saluĂ©e pour sa capacitĂ© Ă  montrer aussi le quotidien palestinien. 

La série a été saluée pour sa capacité à montrer aussi le quotidien palestinien.

Le deuil des familles des terroristes (et des victimes collatérales), l’enfer des contrôles permanents, la surveillance généralisée de la population palestinienne, occupent une large place dans cette fiction. À sa manière, Fauda raconte ce qu’implique l’occupation d’un territoire et jette une lumière crue sur l’humiliation des uns et la culpabilité des autres.

La sĂ©rie colle souvent Ă  l’actualitĂ© : sa quatrième saison, sortie en 2022 en IsraĂ«l et l’annĂ©e suivante en Europe, se dĂ©roule en partie en Belgique et montre des forces israĂ©liennes qui collaborent avec les autoritĂ©s europĂ©ennes pour arrĂŞter les terroristes islamistes. Cela n’empĂŞche pas la sĂ©rie d’être critiquĂ©e notamment en Cisjordanie, oĂą l’on y voit une grosse production imposant une vision israĂ©lienne du conflit, alors que les Palestiniens n’ont pas les moyens de dĂ©velopper des fictions qui leur permettraient d’offrir un point de vue alternatif. La campagne Boycott, dĂ©sinvestissement et sanctions (BDS), qui promeut le boycott d’IsraĂ«l, a d’ailleurs appelĂ© Ă  ne pas la regarder. 

Téhéran (diffusé depuis 2020) ou False Flag (depuis 2015) sont d’autres bons exemples de ce que les séries israéliennes racontent de l’instabilité géopolitique de la région. La seconde imagine l’enlèvement du ministre de la Défense iranien par le Mossad. Dans la première, il est encore question d’infiltration. Celle, cette fois-ci, de Tamar Rabinyan, une agente du Mossad née en Iran qui retourne dans son pays natal pour l’empêcher de se procurer la bombe atomique. Déjà scénariste de Fauda, le journaliste Moshe Zonder a créé une série pleine d’action et de rebondissements, qui explore aussi en filigrane les déchirements identitaires des israéliens d’origine perse.

Arab Labor et Our Boys cartographient les lignes de fracture

La diversité de la société israélienne s’exprime aussi par le biais de la fiction. En 2007, la série Arab Labor a marqué un tournant dans la production télévisuelle israélienne, en prenant pour personnage principal un journaliste arabe israélien, Amjad. Celui-ci est constamment confronté aux discriminations, en dépit de ses incommensurables efforts pour passer pour Juif. Par le biais de l’humour, le showrunner Sayed Kashua est parvenu à retranscrire les difficultés quotidiennes des arabes israéliens pour se faire une place. Et en dépit du miroir peu reluisant que cette série pouvait tendre à une société israélienne raciste et intolérante, Arab Labor a remporté deux années de suite le prix de la meilleure comédie attribué par l’Israeli Television Academy.

Peu à peu, les séries israéliennes ont su cartographier les lignes de fracture d’un État complexe. Sortie en 2019, Our Boys s’inspire d’un drame intervenu cinq ans plus tôt. À l’été 2014, le Hamas avait kidnappé et tué trois jeunes israéliens. En représailles, un arabe palestinien de 16 ans a été enlevé quelques jours plus tard, puis brûlé vif par des juifs orthodoxes.

Les sĂ©ries israĂ©liennes ont su cartographier les lignes de fracture d’un État complexe. 

La série évacue très rapidement le triple meurtre pour se concentrer, dès le milieu du deuxième épisode, sur le personnage de Mohammed, la victime palestinienne, et l’enquête autour de son assassinat.

Mêlant parfois des images d’archives à la fiction, Our Boys dissèque la spirale de violence dans laquelle s’engouffrent les populations israéliennes et palestiniennes. La série montre deux camps qui ne se parlent littéralement plus (une grande partie de la tension du premier épisode naît du danger d’utiliser la langue arabe dans les territoires hébreux) mais se reconnaissent comme étrangers au premier coup d’œil (l’enquêteur explique longuement à ses supérieurs que les ravisseurs de Mohammed sont juifs et qu’il a pu le déterminer simplement à leur démarche sur des vidéos de caméra de surveillance). La seule chose qu’Israéliens et Palestiniens semblent partager, c’est cette violence permanente qui menace d’exploser à tout moment.

Contrairement Ă  Arab Labor, Our Boys a provoquĂ© un immense scandale en IsraĂ«l. Alors que le titre de la sĂ©rie fait allusion Ă  l’expression consacrĂ©e des autoritĂ©s israĂ©liennes pour parler de "leurs" ressortissants enlevĂ©s ou tuĂ©s, le changement de point de vue, focalisĂ© sur le meurtre du jeune palestinien, a dĂ©routĂ©, quand ce n’est pas ulcĂ©rĂ© les spectateurs. Ă€ l’époque, le Premier ministre Benyamin Netanyahou avait mĂŞme appelĂ© Ă  boycotter cette "tĂ©lĂ©vision de gauche, gauchiste, militante, menteuse, soviĂ©tique, bolchĂ©vique". Ce faisant, il a parfaitement illustrĂ© ce que pointe la sĂ©rie Ă  plusieurs reprises, lorsque tout le monde, commissaires de police compris, refuse d’accepter que les suspects soient juifs : la difficultĂ©, pour la population israĂ©lienne, Ă  accepter que la haine puisse aussi venir de chez elle.

Déconstruire les clichés et les mythes avec Les Shtisel et Hatufim

Mais les sĂ©ries israĂ©liennes ne s’intĂ©ressent pas qu’aux tensions gĂ©opolitiques et inter-communautaires. Les fractures sont aussi intimes et intĂ©rieures. Très populaire en IsraĂ«l et dans le reste du monde grâce Ă  Netflix, Les Shtisel, une famille Ă  JĂ©rusalem (2013-2021), est une magnifique fresque familiale chez les ultra-orthodoxes. 

Les fractures sont aussi intimes et intérieures.

La série n’a pas seulement permis de brosser le portrait de religieux en marge du reste du monde (y compris dans leur propre pays) mais aussi d’illustrer leurs fracas intérieurs. Akiva, l’un des deux personnages principaux, rêve d’être peintre, ce qui est très mal perçu dans sa communauté.

Son frère, Nuchem, écoute Tchaikovsky, ce qui n’est pas vraiment toléré non plus. Même la grand-mère en Ehpad réclame dans sa chambre une télévision, pourtant rigoureusement interdite chez les ultra-orthodoxes. Les Shtisel, en croisade contre les clichés et le manichéisme, met en lumière les atermoiements intérieurs et les quêtes existentielles finalement très universelles de ces croyants.

Des quêtes existentielles, il y en a également dans Hatufim (2010-2012), qui a ensuite donné Homeland en version américaine. L’histoire est celle du retour de deux soldats israéliens après dix-sept années de captivité au Liban et en Syrie. Là où Homeland est devenue une série d’espionnage pur jus, Hatufim est un drame qui explore les ressorts du traumatisme. Les revenants ne parviennent plus à trouver leur place dans la société et leur famille. La série les montre amaigris, incapables de refaire l’amour à leur épouse, préférant dormir par terre plutôt que dans leur lit.

Ce faisant, Hatufim raconte un autre aspect de la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne : le culte de la virilitĂ© triomphante. Celui-ci s’inscrit dans l’histoire particulière du sionisme qui, dès le XIXème siècle, a dĂ©veloppĂ© l’utopie d’un "nouveau Juif". Ce mythe, Ă©laborĂ© en contrepied notamment de l’antisĂ©mitisme ambiant de l’époque, cĂ©lèbre des hommes forts, musclĂ©s, dignes et fiers, aptes Ă  fonder le nouvel État juif. En choisissant de montrer des soldats, c’est-Ă -dire des hommes qui ont Ă©tĂ© le symbole de la masculinitĂ© protectrice et conquĂ©rante, en position de complète vulnĂ©rabilitĂ©, Hatufim dĂ©construit peu Ă  peu le mythe pour laisser apparaĂ®tre ses failles. MĂŞme chose dans l’excellente sĂ©rie policière Manayek, diffusĂ©e en France par Arte, qui met en scène un policier fatiguĂ©, lĂ©gèrement dĂ©pressif, au couple vacillant et Ă  la dĂ©marche lourde.

Une start-up nation accro à la télé

Les séries israéliennes montrent enfin une société tournée vers les nouvelles technologies. Cette "start-up nation" épuise d’ailleurs le héros de la comédie Nehama, commercial en informatique, qui décide de tout plaquer pour suivre son rêve et devenir humoriste, juste avant que sa femme meure tragiquement et le laisse seul avec cinq enfants. Épuisante, également, est l’addiction à la télévision. Dans Our Boys, le poste est constamment allumé, que ce soit dans le commissariat où se déroule une grosse partie de l’action, dans les restaurants ou dans les foyers. La série d’espionnage False Flag s’ouvre, dans sa toute première scène, avec l’édition spéciale d’une chaîne d’information en continu. Partout, tout le temps, l’avancée des événements est cathodique.

Mais les séries locales racontent presque autant de la société dont elles sont issues dans leurs scénarios que dans la façon dont elles sont écrites et produites. Israël et son histoire transparaissent dans le destin des showrunners, anciens soldats (Lior Raz et Avi Issacharoff, créateurs de Fauda) ou journalistes (Moshe Zonder, à l’origine de Téhéran, mais aussi Amit Cohen, à qui l’on doit False Flag), souvent eux-mêmes marqués par la violence (Hagai Levi, le père d’Our Boys, a perdu son frère dans une bataille armée) et les fractures inter-communautaires (Sayed Kashua, créateur arabe israélien d’Arab Labor, a fini par s’installer aux États-Unis, expliquant qu’il ne pouvait plus les supporter).

C’est peut-être parce qu’ils ont grandi dans une société juive, avec une grande culture de la transmission des histoires, que les auteurs et réalisateurs se sont emparés avec une telle force du format sériel. C’est sûrement aussi parce qu’ils ont grandi sans télévision qu’ils se sont montrés si originaux dans leurs choix, de sujets comme de dispositifs. La "start-up nation" est celle de créateurs qui se jouent des contraintes budgétaires en ayant des idées. BeTipul, qui reste aujourd’hui la série israélienne la plus adaptée dans le monde, avec une vingtaine de versions, dont la française En Thérapie, n’aurait sûrement pas vu le jour dans une industrie plus développée, avec des budgets plus conséquents. C’est parce qu’il manquait de financement qu’Hagai Levi a imaginé des épisodes tournés intégralement en huis-clos dans le cabinet d’un psychiatre.

Offrant des rĂ©cits plus nuancĂ©s que certains discours politiques, les sĂ©ries israĂ©liennes se sont attachĂ©es Ă  l’exploration minutieuse de leur sociĂ©tĂ© d’origine. Elles en sont le miroir dans ce qu’elles racontent et dans leur constitution mĂŞme. 

"Il y a là trop d’Histoire pour pas assez de géographie"

Dans son autobiographie Une vie, parue en 2007, Simone Veil écrivait à propos du conflit israélo-palestinien que "l’exigüité de l’espace ne facilite pas les compromis territoriaux ; il y a là trop d’Histoire pour pas assez de géographie". Il fallait bien un format sériel, sur la longueur, pour que cette Histoire puisse se déployer pleinement.

 

 

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