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Iran-Tunisie : la diagonale de la colère

Iran-Tunisie : la diagonale de la colère
 Dominique MoĂŻsi
Auteur
Conseiller Spécial - Géopolitique

L'Iran et la Tunisie sont tous deux touchés par des mouvements de contestation. Ils doivent affronter un même défi : la colère de leur population, et en particulier de leur jeunesse, confrontée à des conditions de vie toujours plus dures.

De l'Iran à la Tunisie - expression d'une colère, d'un désespoir et d'une humiliation face à une situation économique et sociale, qui laisse les plus fragiles toujours plus nombreux avec un sentiment d'abandon, sinon de trahison toujours plus grand - la rue s'est soulevée spontanément au cours des dernières semaines. Pourquoi s'engager dans de coûteuses aventures extérieures, en Syrie ou en Irak, alors que "nous manquons de pain et de travail", se plaignent les Iraniens ? La situation a-t-elle vraiment changé de manière positive en sept ans depuis le début de ce que l'on appela à tort le printemps arabe ? s'interrogent les Tunisiens.

"Les mêmes causes produisent les mêmes effets de Téhéran à Tunis. Pourtant le regard que "nous", Européens, portons sur les deux pays est très différent."

On ne saurait certes comparer un gĂ©ant rĂ©gional de plus de 80 millions d'habitants d'un cĂ´tĂ© et un pays du Maghreb d'un peu plus de 11 millions de l'autre, mĂŞme si dans les deux nations les jeunes de moins de 30 ans reprĂ©sentent presque 50 % de la population totale. Au-delĂ  de la diffĂ©rence dĂ©mographique quantitative entre les deux pays, il existe une distance considĂ©rable sur le plan politique entre les deux rĂ©gimes. Une "dĂ©mocratie illibĂ©rale" contrĂ´lĂ©e Ă©troitement depuis près de quarante ans par  le rĂ©gime des mollahs d'un cĂ´tĂ© et un pays qui, depuis  le renversement du rĂ©gime Ben Ali, connaĂ®t une confuse, certes, mais vĂ©ritable ouverture dĂ©mocratique de l'autre.

Le régime autoritaire en Iran, la démocratie en pointillé en Tunisie font pourtant face à des défis très proches. Une colère populaire devant des conditions de vie toujours plus difficiles, des promesses non tenues et des allégations de corruption plus que probables. Dans ces deux pays en pleine croissance démographique, c'est la jeunesse - diplômée, surqualifiée et sous-employée - qui constitue le fer de lance de la contestation. Même si, en Iran, en 2018, c'est avant tout la classe ouvrière qui exprime son insatisfaction profonde - contrairement à ce qui était le cas en 2009, lors des derniers grands mouvements de contestation populaire du régime.

Les mĂŞmes causes produisent les mĂŞmes effets de TĂ©hĂ©ran Ă  Tunis. Pourtant le regard que "nous", EuropĂ©ens, portons sur les deux pays est très diffĂ©rent. En termes gĂ©opolitiques, l'Ă©volution de l'Iran est bien sĂ»r plus importante. Un rĂ©gime fragilisĂ© se tiendra-t-il plus "tranquille" sur la question essentielle du nuclĂ©aire, mettra-t-il des limites Ă  sa politique d'expansionnisme dans la rĂ©gion ou, Ă  l'inverse, sera-t-il tentĂ© par une fuite en avant pour rallier derrière la  "grandeur de la nation chiite" sinon celle de  "la Perse Ă©ternelle" une population humiliĂ©e socialement et Ă©conomiquement ? Contrairement aux thĂ©ories du complot propagĂ©es par le rĂ©gime, il n'est pas nĂ©cessaire de se tourner vers Washington, Riyad ou JĂ©rusalem pour expliquer les origines d'une protestation populaire qui est nĂ©e de la manière la plus spontanĂ©e et donc potentiellement la plus dangereuse pour le rĂ©gime. Les Etats-Unis, l'Arabie saoudite ou IsraĂ«l peuvent se rĂ©jouir des difficultĂ©s que connaĂ®t l'Iran des mollahs - conservateurs et rĂ©formistes ensemble, les critiques populaires visant les deux camps -, ils n'en sont pas responsables.

"Si nous sommes pour l'essentiel des spectateurs impuissants et passifs, face aux événements internes en Iran, "nous", c'est-à-dire avant tout l'Europe, avons un véritable rôle à jouer pour sauvegarder l'expérience démocratique tunisienne."

La Tunisie est, bien sĂ»r, un enjeu gĂ©opolitique de moindre importance que ne peut l'ĂŞtre l'Iran. Mais en dĂ©pit de sa taille modeste, la Tunisie reprĂ©sente un enjeu central. En Iran, notre objectif en tant qu'EuropĂ©ens ne peut consister qu'Ă  fixer des limites aux ambitions nuclĂ©aires et Ă  l'appĂ©tit d'influence, sinon de contrĂ´le, de l'Iran dans la rĂ©gion. Autrement dit, Ă  l'international, il s'agit de contenir l'Iran. Sur le plan interne, on peut prĂ©fĂ©rer la branche modĂ©rĂ©e du rĂ©gime Ă  ses Ă©lĂ©ments les plus radicaux, mais la diffĂ©rence entre les deux camps n'est pas toujours claire. On a parfois le sentiment qu'il existe comme une  "division des rĂ´les" entre eux. Dans le cas tunisien, la seule question qui se pose est la suivante : comment prĂ©server "l'exception dĂ©mocratique tunisienne", celle d'un pays oĂą cohabitent principes dĂ©mocratiques et libertĂ©s religieuses, et oĂą la paritĂ© hommes-femmes constitue un des marqueurs de la Tunisie nouvelle ?

Ce qui est en jeu Ă  travers l'exception tunisienne, c'est l'idĂ©e mĂŞme de compatibilitĂ© entre l'islam et la dĂ©mocratie. Si nous sommes pour l'essentiel des spectateurs impuissants et passifs, face aux Ă©vĂ©nements internes en Iran, "nous", c'est-Ă -dire avant tout l'Europe, avons un vĂ©ritable rĂ´le Ă  jouer pour sauvegarder l'expĂ©rience dĂ©mocratique tunisienne. La Tunisie est non seulement un enjeu Ă  la taille de l'Europe, mais elle constitue un modèle, un "cas d'Ă©cole" qui va bien au-delĂ  de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient dans son ensemble. Elle peut fournir la preuve que, face Ă  la montĂ©e des rĂ©gimes autoritaires Ă  l'extĂ©rieur de ses frontières, et des forces populistes Ă  l'intĂ©rieur de celles-ci, l'Europe dĂ©mocratique peut dĂ©fendre ses valeurs et ses intĂ©rĂŞts Ă  travers son soutien aux principes dĂ©mocratiques. En somme, il s'agit de faire exactement l'inverse de ce que fait la Russie, quand elle s'attache Ă  dĂ©stabiliser et affaiblir nos modèles dĂ©mocratiques de la Grande-Bretagne Ă  l'Espagne. DĂ©fendre la dĂ©mocratie tunisienne, c'est aussi envoyer un message indirect, mais fort, Ă  l'intĂ©rieur de l'Union, de la Pologne Ă  la Hongrie, Ă  savoir : nous prenons la dĂ©mocratie au sĂ©rieux. Au moment oĂą le rapport annuel publiĂ© par l'ONG Freedom House estime que les libertĂ©s reculent, y compris dans les dĂ©mocraties, l'avenir de la Tunisie revĂŞt une importance symbolique universelle. Au moment oĂą la Turquie "dĂ©gringole" dans le classement des pays dĂ©mocratiques, il serait bon que la Tunisie demeure ce qu'elle est, en dĂ©pit de tout, depuis 2011 : une oasis d'espoir dans un environnement toujours plus troublĂ©.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos(publié le 22/01/18).

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