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Iran – comment reprendre la nĂ©gociation après le dĂ©part de l’administration Trump ?

Iran – comment reprendre la négociation après le départ de l’administration Trump ?
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Cet article a Ă©tĂ© mis Ă  jour le 27/11/2020. 

On peut soutenir qu’en dĂ©pit de tous ses errements, le PrĂ©sident Trump n’a pas commis, sur le plan international, d’erreurs stratĂ©giques Ă©quivalentes Ă  celles de George Bush envahissant l’Irak ou Barack Obama renonçant Ă  faire respecter ses lignes rouges en Syrie. La question se pose cependant pour sa gestion du dossier iranien : en mettant Ă  mal l’accord nuclĂ©aire de 2015 (dit JCPOA), Trump a peut-ĂŞtre opĂ©rĂ© un fait accompli irrĂ©versible, dont l’une des consĂ©quences serait de projeter un pays essentiel pour les Ă©quilibres au Proche-Orient – l’Iran – dans l’orbite de la Chine. Quoi qu’il en soit, Ă  la suite de l’élection prĂ©sidentielle amĂ©ricaine, la question iranienne est dĂ©sormais entrĂ©e dans une phase nouvelle. 

Les bombes à retardement de l’administration Trump

Dans l’immédiat, Donald Trump et son Secrétaire d’État, Mike Pompeo, entendent bien pratiquer avant leur retrait la politique de la terre brûlée. Il s’agit pour eux d’adresser un message à leur base – celui d’une fidélité absolue à leur stratégie de "pressions maximales" contre l’Iran et plus généralement à leur promesse de "ramener les boys à la maison". Un autre objectif pour eux est de rendre encore plus difficile la tâche de leurs successeurs Démocrates. Il n’est pas exclu également qu’ils soient soumis à des pressions de certains alliés régionaux comme Israël et l’Arabie saoudite.

Ă€ cet Ă©gard, le prĂ©sident sortant a-t-il envisagĂ©, comme l’a indiquĂ© le New-York Times le 16 novembre, de procĂ©der Ă  des frappes sur certaines installations nuclĂ©aires iraniennes ? C’est très possible en effet, mĂŞme si l’instinct belliqueux ne fait pas partie des traits de caractère de l’ancien promoteur immobilier. Il en aurait Ă©tĂ© en tout cas dissuadĂ© par ses conseillers, dont le Vice-prĂ©sident Pence et le SecrĂ©taire d’État Pompeo. D’autres options peuvent ĂŞtre mises en Ĺ“uvre par Washington, en conjonction avec IsraĂ«l, tels que des attaques cyber, des attentats en tout genre ou d’autres sabotages.

Sur d’autres terrains, la Maison-Blanche est passĂ©e Ă  l’action : d’une part, rĂ©duction anticipĂ©e des troupes stationnĂ©es en Afghanistan et en Irak, avec un Ă©tiage s’établissant dans l’un et l’autre pays Ă  2500 hommes ; d’autre part, Ă©diction de nouvelles sanctions sur des responsables ou des secteurs d’activitĂ© de l’Iran et sans doute des alliĂ©s de la RĂ©publique islamique (on parle des Houthis au YĂ©men et du Hezbollah au Liban). Les mesures dĂ©jĂ  prises devraient ĂŞtre suivies d’autres dans les prochaines semaines. Dans les deux domaines, les dĂ©cisions ultimes de l’administration Trump sont destinĂ©es Ă  fonctionner comme autant de pièges pour l’administration Biden. 

Ainsi, la rĂ©duction des effectifs en Afghanistan et en Irak prendra effet dans les jours prĂ©cĂ©dant l’inauguration de la nouvelle administration. Les troupes restantes se trouveront en Ă©tat de vulnĂ©rabilitĂ© aggravĂ©e. Elles pourraient dans les deux cas faire l’objet d’attaques meurtrières – en Irak des milices iraniennes tirent dĂ©jĂ  des missiles de manière routinière sur les bases amĂ©ricaines. Si le sang de soldats amĂ©ricains coule ou d’ailleurs si les nouveaux dirigeants amĂ©ricains veulent se prĂ©munir contre un tel risque, l’administration DĂ©mocrate se trouvera devant un dilemme : soit renvoyer des troupes supplĂ©mentaires, ce qui est contraire aux engagements de campagne de M. Biden et Ă  l’humeur de l’opinion amĂ©ricaine ; soit procĂ©der au retrait total, ce qui ne manquerait pas d’affaiblir encore davantage la main de Washington dans un règlement en Afghanistan ou dans le jeu d’influences Ă  Baghdad. 

Les décisions ultimes de l’administration Trump sont destinées à fonctionner comme autant de pièges pour l’administration Biden.

S’agissant des sanctions, le dilemme serait d’un ordre similaire, surtout pour les sanctions non liées au dossier nucléaire, mais prises au titre des droits de l’Homme ou de la lutte contre le terrorisme. Ou bien la nouvelle administration les annule, ce qui sera techniquement difficile et politiquement coûteux au Congrès (hostile à l’Iran de manière bipartisane). Ou bien elle les laisse en place, ce qui rend encore plus difficile une tentative de renouer avec Téhéran.

L’administration Trump a sans doute dans sa manche d’autres bombes Ă  retardement de ce genre (exemple : contrat d’armement gigantesque avec les Émirats arabes unis, comportant la vente de 50 avions F-35). Il faudra aux dĂ©cideurs iraniens et Ă  leur proxies un grand sang-froid pour Ă©viter de faciliter la manĹ“uvre des Trumpistes sur le dĂ©part. 

Ajoutons que nous serions dans le pire scĂ©nario si un conflit rĂ©gional dĂ©clenchĂ© dans les dernières semaines, ne serait-ce qu’à la suite d’erreurs de calcul, servait de prĂ©texte supplĂ©mentaire pour s’accrocher au pouvoir Ă  une administration qui continue Ă  ce stade Ă  nier sa dĂ©faite et Ă  soutenir la fiction d’une fraude Ă©lectorale massive. 

Comment l’administration Biden peut-elle renouer avec l’Iran ? 

On sait qu’une fois M. Biden installé à la Maison-Blanche, le processus de mise en place d’une nouvelle administration prendra beaucoup de temps. Les délais habituels risquent d’être encore plus longs cette fois du fait de la polarisation au Congrès et du chaos bureaucratique que laisse derrière elle l’administration Trump.

Il est vraisemblable cependant que des dĂ©cisions sur l’Iran feront partie des premiers "signaux forts" qu’adressera le nouveau gouvernement amĂ©ricain sur le plan international, au mĂŞme titre que le retour de l’AmĂ©rique dans l’Organisation mondiale de la santĂ© ou dans l’Accord de Paris sur le climat. De nombreux spĂ©cialistes du dossier, ayant Ĺ“uvrĂ© au JCPOA sous Obama, entourent le prĂ©sident-Ă©lu. Sur le papier d’ailleurs, la rĂ©intĂ©gration des AmĂ©ricains dans l’accord nuclĂ©aire apparaĂ®t simple : il appartient aux États-Unis de lever les sanctions Ă©dictĂ©es sous Trump et aux Iraniens de revenir Ă  une application stricte de leurs obligations, dont ils se sont affranchis depuis plus d’un an. C’est la formule dite "compliance for compliance". 

Dans la rĂ©alitĂ©, la manĹ“uvre risque au contraire de se heurter Ă  un certain nombre de difficultĂ©s. Par exemple, les AmĂ©ricains ne peuvent pas faire mouvement s’ils n’ont pas la garantie que les Iraniens entendent bien rĂ©duire leur stock d’uranium enrichi, dĂ©molir Ă  nouveau leurs centrifugeuses excĂ©dentaires, etc. De surcroĂ®t, comment prendre en compte certains progrès irrĂ©versibles accomplis par les Iraniens, en matière de recherche et dĂ©veloppement par exemple ? Quel effet aura la levĂ©e ou dans un premier temps l’attĂ©nuation des sanctions dans la mesure oĂą il sera très difficile de persuader les grandes entreprises occidentales, Ă©chaudĂ©es par les zigzags amĂ©ricains, de se rĂ©engager ? Et, de ce fait, comment les Iraniens ne pourraient-ils craindre de ne jamais obtenir en rĂ©alitĂ© les avantages Ă©conomiques d’un deal avec l’AmĂ©rique ? En revenant sur les avancĂ©es de leur programme nuclĂ©aire, ne prendraient-ils pas le risque de renoncer Ă  la proie pour l’ombre ? 

Toutes ces questions supposent pour ĂŞtre traitĂ©es une ingĂ©nierie diplomatique de haut calibre. Avec l’aide des autres signataires du JCPOA (les trois EuropĂ©ens – Allemagne, France, Royaume-Uni –, mais aussi la Chine et la Russie), elles peuvent toutefois trouver des rĂ©ponses. Cela passe par une entente sur le "sĂ©quençage" des mesures qui seraient prises de part et d’autre, travail qui peut ĂŞtre fait au sein de la Commission du JCPOA. Un signe encourageant est qu’après avoir paru traĂ®ner les pieds (multipliant les conditions Ă  l’idĂ©e de "compliance for compliance"), des experts Ă  titre personnel, puis le Ministre Zarif Ă  titre officiel ont indiquĂ© que l’Iran saurait se mettre en conformitĂ© si les AmĂ©ricains le faisaient de leur cĂ´tĂ©. 

Toutefois, le volet Ă©conomique de l’accord demandera un effort collectif de grande ampleur, dans lequel l’Europe en particulier devra jouer un rĂ´le important : on ne peut en effet obliger les entreprises Ă  rĂ©investir le marchĂ© iranien, mais on peut en matière de crĂ©dit ou de soutien Ă  certaines transactions aller dans le sens des besoins iraniens. C’est d’ailleurs ce que les EuropĂ©ens avaient commencĂ© Ă  faire avec le mĂ©canisme Instex. Du cĂ´tĂ© amĂ©ricain, il faudra se dĂ©cider Ă  autoriser les Iraniens Ă  procĂ©der Ă  des opĂ©rations en dollar – ce qui soulève un autre problème, celui du respect des dispositions du GAFI par les autoritĂ©s de TĂ©hĂ©ran. 

Dans la rĂ©alitĂ©, [la rĂ©intĂ©gration des AmĂ©ricains dans l’accord nuclĂ©aire] risque au contraire de se heurter Ă  un certain nombre de difficultĂ©s.

Un environnement politique contraignant 

Reste l’environnement politique du retour éventuel des États-Unis dans le dossier iranien, dont il faut reconnaître le caractère particulièrement contraignant.

Ă€ TĂ©hĂ©ran, tout est suspendu aux dĂ©cisions du Guide suprĂŞme. De nouvelles Ă©lections prĂ©sidentielles auront lieu en juin. Elles amèneront Ă  la tĂŞte de l’État un gouvernement dit "conservateur" (l’actuelle administration de M. Rouhani Ă©tant rĂ©putĂ©e "rĂ©formiste"). On peut craindre que le Guide n’autorise pas l’administration actuelle, familière des Ă©quipes d’Obama, Ă  nĂ©gocier, ou que l’administration d’après juin remette en cause ce qui aurait Ă©tĂ© obtenu. Ultimement, y aura-t-il autour du Guide, des personnalitĂ©s en qui il a confiance (donc par hypothèse des hard liners), qui plaideront qu’en l’état de l’économie du pays, il serait irresponsable de ne pas chercher un ballon d’oxygène du cĂ´tĂ© occidental ? Que seul lui-mĂŞme peut accomplir ce choix historique ? Que les promesses de coopĂ©ration avec la Chine, Ă  supposer qu’elles ne soient pas illusoires, ne se rĂ©aliseront qu’à long terme et peuvent se rĂ©vĂ©ler plus dangereuses pour l’indĂ©pendance de la RĂ©publique islamique qu’un nouvel arrangement avec les Occidentaux ? 

Un autre facteur de complexitĂ© tient Ă  l’approche amĂ©ricaine. Les États-Unis ont tirĂ© de l’expĂ©rience du JCPOA la conclusion qu’un accord avec l’Iran sur le nuclĂ©aire ne suffit pas. Comme l’avait d’ailleurs proposĂ© le PrĂ©sident Macron, l’administration DĂ©mocrate voudra complĂ©ter le JCPOA par un volet rĂ©gional et un accord sur l’après-JCPOA (prolongeant le gel des activitĂ©s nuclĂ©aires iraniennes). M. Biden a apparemment compris (cela reste Ă  confirmer) qu’il faut lĂ  aussi procĂ©der par Ă©tapes : d’abord ressusciter le JCPOA et ensuite aborder les autres questions. Cependant, les Iraniens savent que s’ils acceptent la première Ă©tape, celle du JCPOA, ils se trouveront confrontĂ©s Ă  des demandes sur les autres sujets, dont la question de leur programme de missiles balistiques, qu’ils considèrent comme non nĂ©gociable.

Les États-Unis ont tiré de l’expérience du JCPOA la conclusion qu’un accord avec l’Iran sur le nucléaire ne suffit pas.

Par ailleurs, une autre leçon tirée par les Démocrates est la nécessité de prendre à bord les alliés régionaux de l’Amérique, dont Israël et l’Arabie saoudite. Le retour des États-Unis dans l’accord nucléaire est contraire à leurs vues. Et ils risquent de se montrer peu coopératifs pour des négociations plus larges, dont au moins les États du Golfe ne pourront être écartés lorsqu’il s’agira d’aborder la dimension régionale.

Vers un grand bargain ? 

Il serait utile qu’entre les Iraniens et des interlocuteurs Ă©trangers compĂ©tents, peut-ĂŞtre d’abord dans des circuits non-officiels, s’engage rapidement une discussion de fond sur l’ensemble de ces problèmes, prenant en compte toutes leurs dimensions. Il faut bien comprendre par exemple qu’un accord trop limitĂ© ne bĂ©nĂ©ficiera pas d’une base politique, ni mĂŞme juridique (endossement par le SĂ©nat), Ă  Washington. C’était lĂ , rĂ©trospectivement, la faiblesse principale du JCPOA, condamnĂ© par les RĂ©publicains et seulement faiblement soutenu par les DĂ©mocrates. 

Dans le mĂŞme ordre d’idĂ©e, il est Ă©vident que du cĂ´tĂ© iranien la dimension Ă©conomique, si importante soit-elle, n’est qu’une dimension parmi d’autres. On a pu penser Ă  un moment donnĂ© qu’au moins pour le courant "modĂ©rĂ©", l’enjeu du JCPOA Ă©tait aussi Ă  TĂ©hĂ©ran la "normalisation" des relations du pays avec l’extĂ©rieur. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Et qu’en est-il de la situation stratĂ©gique de l’Iran, après notamment la normalisation entre certains pays arabes et IsraĂ«l, encore illustrĂ©e ce week-end par le voyage du Premier Ministre israĂ©lien en Arabie saoudite ? Vu de TĂ©hĂ©ran, la perception n’est-elle pas que, potentiellement au moins, les moyens d’agression (avions et autres) de l’État hĂ©breu se sont dangereusement rapprochĂ©s du territoire iranien ? Quelle est la rĂ©ponse optimale Ă  cette nouvelle menace ? Est-ce d’exploiter le retrait programmĂ© des forces amĂ©ricaines d’Afghanistan et d’Irak ? Mais la "stratĂ©gie de la tension" n’est elle pas le moyen le plus sĂ»r justement de convaincre les États-Unis de ne pas abandonner la rĂ©gion ? 

On ne donne ici qu’un aperçu de ce que nous avons appelĂ© "l’environnement politique" (mais aussi stratĂ©gique) d’une relance possible des nĂ©gociations avec l’Iran. Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire complexitĂ© des problèmes soulevĂ©s. Il est Ă  craindre que la future administration amĂ©ricaine, une fois les premiers gestes accomplis, n’aura pas la dĂ©termination ou la libertĂ© d’esprit (ayant tant de dĂ©fis, d’abord internes, Ă  relever) de les traiter sur la durĂ©e. Pourtant, on serait tentĂ© d’offrir cette conclusion : face justement Ă  l’immense complexitĂ© du dossier iranien, plus que jamais clef pour la paix au Proche-Orient, et donc de la possibilitĂ© pour les AmĂ©ricains de se dĂ©sengager, c’est un "grand bargain" avec l’Iran que les États-Unis devraient viser. Tout en commençant par un simple retour au statu quo sur le nuclĂ©aire, ils auraient intĂ©rĂŞt Ă  afficher dès le dĂ©part cette intention.

On rejoint sur ce point l’analyse d'une observatrice de l’Atlantic Council, Barbara Salvin, dans son dernier article pour Foreign Policy. Un accord global avec Washington n’est-il pas aussi finalement ce qui peut permettre Ă  la RĂ©publique islamique, non seulement de retrouver sa souverainetĂ© Ă©conomique, mais aussi de valoriser ses gains rĂ©gionaux tout en sortant d’une situation de confrontation permanente ? 

 

 

Copyright : MANDEL NGAN / AFP

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