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IA et emploi en santĂ© : quelle stratĂ©gie d’accompagnement et de transformation pour les mĂ©tiers de la santĂ© ?

Regards croisés d'Éric Chaney et David Gruson

IA et emploi en santé : quelle stratégie d’accompagnement et de transformation pour les métiers de la santé ?
 Eric Chaney
Expert Associé - Économie
 David Gruson
Directeur du Programme Santé Jouve et fondateur d’Ethik-IA

L’Institut Montaigne publie, en coopération avec Ethik IA, une note intitulée IA et emploi en santé, quoi de neuf docteur ? dont l’objectif est de mesurer l’impact de l’IA sur l’emploi en santé, et de proposer une stratégie d’accompagnement et de transformation des métiers du secteur. Elle vise à contribuer à une prise de conscience quant à la nécessité d’engager, dans les meilleurs délais, une méthodologie d’évaluation des effets du déploiement de l’intelligence artificielle sur le secteur de la santé. Quels seront-ils ? Comment les anticiper efficacement ?

Concrètement, qu'est ce que l'IA en santé et comment va-t-elle bouleverser le secteur et les pratiques médicales ?

Eric Chaney
Les premiers pas de l’intelligence artificielle datent des années 1950, ce n’est donc pas nouveau. Les systèmes experts des années 70 et 80 – une forme primitive d’IA – avaient trouvé des applications dans le domaine de la santé, comme la détection des risques de naissance prématurée. Mais c’est vraiment avec le développement des programmes de "deep machine learning", plus récents, que l’IA a décollé. Ces programmes se sont révélés particulièrement adaptés à la reconnaissance des formes, à condition d’avoir accès à un très grand nombre de données. C’est donc tout naturellement dans le domaine de l’imagerie médicale que l’IA a fait les plus grandes percées dans le secteur de la santé, sous forme d’aide au diagnostic. Il est probable que les programmes d’IA vont progressivement toucher à toutes les dimensions de l’aide au diagnostic, en raison de la richesse des données, que ce soit celles recueillies auprès des patients, ou du vaste corpus d’articles scientifiques dans les revues de référence. Par ailleurs, l’IA va également changer la gestion des organisations, qu’il s’agisse des process ou des ressources humaines. De ce point de vue, le secteur de la santé n’est pas différent des autres, si ce n’est que sa complexité et son importance dans l’emploi en feront un secteur de choix pour l’IA.
 
David Gruson
L’intelligence artificielle modifie déjà considérablement l’organisation de la prise en charge en santé. La technologie la plus opérationnelle est en effet celle de l’apprentissage machine par reconnaissance d’image. Elle permet déjà d’obtenir dans plusieurs champs de diagnostic, en radiologie, en ophtalmologie, en dermatologie des résultats meilleurs que ceux d’un "diagnostiqueur" humain. Pour autant, notre étude montre qu’il ne faut pas considérer cette révolution comme un processus linéaire et homogène. Il existe des différences sensibles dans la diffusion de l’innovation. A grands traits, on peut distinguer le développement d’une IA de pointe dans la génétique ou l’immunothérapie, qui apporte beaucoup à la médecine d’excellence et des solutions d’IA plus généralistes qui visent à répondre à des besoins de santé courants. La cible de développement est ici les pays en développement et les régions de nos pays marquées par une pénurie médicale, ou en retard de recomposition de l’offre de soins.

Comment concilier le concept de "RSE digitale", détaillé dans la note, et l’encouragement à l’innovation, indispensable dans le secteur de la santé (dans l’organisation de la prise en charge médicale et dans la transformation des métiers) ?

David Gruson
L’idée de RSE digitale est directement issue de la norme ISO 26000 qui la définit comme le fait, pour une entreprise, de s’engager dans des actions permettant d’accompagner les conséquences à moyen terme de son activité. Dans cette optique, le fait pour un acteur économique d’anticiper les impacts sur les ressources humaines de la diffusion de l’IA et de l’automatisation constitue une façon d’exercer sa responsabilité sociétale.

Les outils de formation initiale et continue des professionnels de santé doivent être rapidement repensés pour intégrer la révolution associée à l’IA.

Concrètement, cela peut passer par l’engagement de programmes de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC), mais également par l’investissement dans des programmes de recherche qui permettront de définir les futurs référentiels de "soft law" qui réguleront les enjeux éthiques de diffusion de l’IA en santé. Plus largement, les outils de formation initiale et continue des professionnels de santé doivent être rapidement repensés pour intégrer la révolution associée à l’IA. Notre étude relève plusieurs avancées en ce sens, comme l’introduction d’un module de formation à la médecine algorithmique dans le cursus des étudiants en médecine dès 2019. Mais nous devons aller beaucoup plus loin.

Eric Chaney
L’idĂ©e de RSE digitale est intĂ©ressante car les sujets d’éthique dans la programmation mĂŞme des logiciels, dans l’accès aux donnĂ©es individuelles et dans l’usage fait des programmes intelligents, aussi bien pour les patients que pour les personnels, sont importants. Et comme ils suscitent des craintes dans la population et parmi les professionnels, un cadre de rĂ©ponse organisĂ© peut se rĂ©vĂ©ler dĂ©terminant pour que les apports de l’IA – qualitĂ©, productivitĂ© et baisse des coĂ»ts — soient rĂ©alisĂ©s. Il y a cependant un danger : une rĂ©glementation excessive peut Ă©touffer l’innovation d’origine française ou europĂ©enne, si elle dĂ©courage les investissements humains et capitalistiques locaux. Cela n’empĂŞcherait d’ailleurs pas la diffusion de l’IA, tout au plus cela la retarderait, car les firmes amĂ©ricaines ou chinoises, dĂ©jĂ  très avancĂ©es dans ce domaine, pĂ©nètreraient le marchĂ© europĂ©en. Une protection excessive aboutirait au rĂ©sultat paradoxal que les risques de l’IA seraient moins bien pris en compte par les producteurs eux-mĂŞmes, car ils ne seraient pas soumis aux mĂŞmes contraintes dans leurs marchĂ©s domestiques.

La note de l’Institut Montaigne montre que les fonctions support aux soins seront Ă©galement exposĂ©es aux bouleversements induits par l’IA. Comment les accompagner et recentrer leurs fonctions sur des actes Ă  plus haute valeur ajoutĂ©e ?

David Gruson
La note est avant tout un travail de sensibilisation de l’opinion, des pouvoirs publics et des professionnels du secteur sanitaire et médico-social. Dans la transformation numérique du système de santé, il y a, en l’état, un angle à compléter, celui de l’accompagnement au niveau des ressources humaines. Des orientations politiques ont été prises depuis le rapport Villani et le plan "Ma Santé 2022" pour favoriser l’émergence de solutions françaises d’IA en santé. Mais il faut associer à ces démarches un volet puissant d’accompagnement à la transformation des métiers. Nous avons montré précisément que, contrairement à une image véhiculée souvent dans le débat public sur l’IA en santé, les métiers les plus concernés ne sont forcément ceux que l’on croit. S’il y aura un impact sur les disciplines médicales dont la "matière première" est déjà du code numérique, un chiffrage précis de cet effet sur les ressources humaines médicales reste très difficile à faire. En revanche, à partir du Répertoire des métiers de la santé, qui inclut les métiers non médicaux, nous avons pu quantifier l’impact potentiel sur les fonctions support au soin. La méthodologie retenue vise à apprécier le potentiel de substitution – faible, moyen ou fort – de l’activité concernée.
 
Eric Chaney

La note apporte des éléments cruciaux et, à ma connaissance, inédits sur ce sujet, qui suscite le plus de craintes dans la population et les professions concernées. Il me paraît très important de souligner, comme le fait la note, que l’IA est une révolution technologique bien différente de celles des machines, à commencer par les métiers à tisser du 18ème siècle. La différence essentielle est que, pour la plupart des activités, l’IA augmentera la productivité du travail humain, et, dans certains cas limités, le remplacera. Comme l’indique bien ce travail, la substitution sera, en règle générale, partielle, avec un taux qu’on ne peut connaître avec précision.

L’IA est une révolution technologique bien différente de celles des machines [...] La différence essentielle est que, pour la plupart des activités, l’IA augmentera la productivité du travail humain, et, dans certains cas limités, le remplacera.

A ce sujet, on peut prĂ©voir d’avance qu’il y aura un dĂ©bat public difficile sur les retombĂ©es de la pĂ©nĂ©tration de l’IA : les gains de qualitĂ© devraient se traduire par des prix plus Ă©levĂ©s, mais, d’un autre cĂ´tĂ©, les gains de productivitĂ© devraient entraĂ®ner une baisse des coĂ»ts. L’expĂ©rience des produits technologiques (ordinateurs, tĂ©lĂ©phones, avions…) fait penser que le second effet devrait l’emporter largement, Ă  condition que la concurrence joue son rĂ´le, ce qui est moins Ă©vident dans le secteur de la santĂ© que dans celui de l’électronique.

Conclusion

David Gruson
Cette Ă©tude participe d’une logique plus gĂ©nĂ©rale, celle d’une rĂ©gulation positive de la diffusion de l’IA en santĂ© que nous avons portĂ©e dans le cadre de l’initiative Ethik-IA. L’idĂ©e est de montrer que nous avons plus Ă  perdre qu’à gagner en retenant une approche fermĂ©e de l’IA. Celle-ci va transformer positivement notre système de santĂ© en permettant des gains de qualitĂ© de prise en charge pour les patients et d’efficience pour le système de santĂ©. Mais les enjeux Ă©thiques et sociĂ©taux de cette diffusion doivent faire l’objet de modes de rĂ©gulation adaptĂ©s. 
 
Eric Chaney
Nous aimons beaucoup le mot "rĂ©gulation" en Europe et encore plus en France, surtout lorsqu’il s’agit de rĂ©guler des technologies importĂ©es. Il est bien clair que la pĂ©nĂ©tration de l’IA demande une rĂ©flexion approfondie sur le type de rĂ©gulation nĂ©cessaire, rĂ©flexion Ă  laquelle la note de l’Institut apporte une contribution concrète et dĂ©taillĂ©e. De ce point de vue, je trouve que le concept de "rĂ©gulation positive" avancĂ© par David est très utile. Mais n’oublions pas la dialectique protection-innovation : un excès de la première pourrait enrayer la seconde et tuer dans l’œuf le dĂ©veloppement d’une offre d’IA adaptĂ©e au secteur de la santĂ© dans notre pays, alors mĂŞme que de nombreuses jeunes entreprises très innovantes s’y intĂ©ressent.

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