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Guerre et paix : le rĂ´le du Forum de Paris

Guerre et paix : le rĂ´le du Forum de Paris
 Justin VaĂŻsse
Auteur
Fondateur et directeur général du Forum de Paris sur la Paix

La sixième édition du Forum de Paris sur la Paix s’est tenue le 10 et 11 novembre au Palais Brongniart. Ce dialogue singulier, qui offre un espace neutre pour aborder les enjeux de la gouvernance mondiale sur le long terme, s’inscrit dans un contexte international particulièrement délétère. Quelles réponses peut-il apporter et en quoi témoigne-t-il de la voie diplomatique française ? Entretien avec son fondateur et directeur général, Justin Vaïsse.

En quoi le format du Forum de Paris sur la Paix est-il spĂ©cifique et Ă  quelles attentes veut-il rĂ©pondre ? Qui sont les porteurs de ce forum ?

Le Forum de Paris sur la Paix peut se comprendre par contraste et complĂ©mentaritĂ© avec l’ONU. Bien sĂ»r, les Nations Unis restent centrales et la lĂ©gitimitĂ© de cette instance ne saurait ĂŞtre remise en question. NĂ©anmoins, il faut trouver des formes de conciliation nouvelles pour combler certains vides qu’une institution interĂ©tatique ne peut combler, notamment celui de la coopĂ©ration entre acteurs non gouvernementaux. Tout ne se rĂ©sume pas au jeu des États ! Le Forum rĂ©pond Ă  cet enjeu : il ouvre un espace d’échanges dans un format moins contentieux, moins chargĂ© politiquement, et permet de dĂ©fricher des sujets lourds d’enjeux au-delĂ  du court terme douloureux des crises gĂ©opolitiques qui se succèdent. On peut prendre l’exemple des normes autour des expĂ©ditions lunaires, sujet lointain mais en fait très important. Une dizaine d’expĂ©ditions lunaires sont prĂ©vues dans les quinze prochaines annĂ©es, or c'est un environnement qui n’est pas encore rĂ©gulĂ© et dont le ComitĂ© onusien pour l'utilisation pacifique de l'espace extra-atmosphĂ©rique ne traite pas. De mĂŞme, on ne pourra pas rĂ©soudre toutes les questions liĂ©es Ă  la santĂ© globale si on ne s’y prend qu’entre États, Ă  travers l’OMS : il faut associer des experts, des rĂ©seaux de scientifiques, des fondations, des laboratoires, des universitaires. 

Il faut aussi crĂ©er des espaces d’échange alternatifs pour parler plus librement des enjeux juridiques, gĂ©opolitiques, scientifiques… et regrouper tous les acteurs. Dans l’exemple de la Lune, nous avons rĂ©uni une ONG chilienne (le Chili a beau ne pas ĂŞtre une puissance spatiale, et encore moins une puissance lunaire, elle pourrait l’être Ă  un horizon plus Ă©loignĂ©), un scientifique français, un reprĂ©sentant de la Lunar Policy Platform, un industriel… Autant d’acteurs qui apportent leur vision singulière et permettent de prendre en compte une multitude d’intĂ©rĂŞts. La discussion ne dĂ©bouche pas immĂ©diatement sur des rĂ©sultats : il serait pour autant rĂ©ducteur de ne pas voir que ces discussions plus informelles sont toujours les conditions indispensables Ă  l’émergence de rĂ©sultats ultĂ©rieurs. Le Forum façonne les reprĂ©sentations et permet de constituer des sortes de prĂ©-normes, il crĂ©e un environnement favorable qui est un facilitateur très riche. Nous nous attelons Ă  le construire d’abord autour de quatre domaines stratĂ©giques que nous suivons tout au long de l’annĂ©e : l’espace, la santĂ© globale, l’environnement et le numĂ©rique.

La raison d’être du Forum est de rééquilibrer les rapports entre le Nord et le Sud. Les divergences institutionnelles et politiques sont considérables.

Enfin, la raison d’être du Forum est de rééquilibrer les rapports entre le Nord et le Sud. Les divergences institutionnelles et politiques sont considĂ©rables,sur le Covid, les consĂ©quences de la guerre en Ukraine en matière de souverainetĂ© alimentaire ou le prix de l’énergie, les taux d’intĂ©rĂŞt et la question de la dette, etc.Par nos projets et notre fonctionnement, nous allons vers cet objectif. Le Forum de Paris sur la Paix s’attache Ă  avoir un comitĂ© exĂ©cutif qui soit Ă  paritĂ© entre membres du Nord et membres du Sud - c’est très important pour intĂ©grer d’autres points de vue lĂ©gitimes, et longtemps ignorĂ©s, sur les affaires du monde.

Quels ont Ă©tĂ© ses temps forts ?

Le moment le plus émouvant est lorsque l’on révèle, pendant la cérémonie de clôture, les dix lauréats parmi les 60 excellents projets présentés dans la nef du Palais Brongniart cette année, sur les plus de 400 du monde entier qui avaient candidaté à l’appel à solutions au printemps. Ces dix projets-là (ils traitent localement ou régionalement de sujets comme la désinformation, le soutien aux réfugiés, l’évaluation de l’IA, la préservation de la biodiversité, etc.) bénéficient d’un programme de mentorat et de soutien mis en place par le Forum pendant toute une année. Comme c’est la 6e année, cela fait 60 projets lauréats qu’on aura accompagnés depuis 2018, sur plus de 500 qui sont venus s’exposer au Forum au total. Ces projets nous donnent un ancrage de terrain et un impact immédiat qui complète notre action politique.

Car l’autre type de temps fort au Forum, c’est le lancement ou le suivi des initiatives politiques et des coalitions qui nous permettent d’agir sur les grands problèmes de gouvernance, par exemple la prĂ©servation de l’environnement spatial (initiative Net Zero Space), la cybersĂ©curitĂ© ou la dĂ©fense des intĂ©rĂŞts collectifs dans l’extraction des minĂ©raux critiques. Cette annĂ©e, nous avons notamment lancĂ© une initiative avec de nombreux acteurs publics et privĂ©s du Nord comme du Sud sur les modèles d’agriculture en Afrique, pour tenter de rĂ©concilier la nĂ©cessaire hausse de la production et la prĂ©servation de l’environnement. 

Et chaque année nous avons une session plus solennelle, qui réunit surtout des chefs d’État de gouvernement ou d’organisation internationale autour du Président de la République, comme cette année avec Mia Mottley, la Première ministre de la Barbade et porte-parole des États du Sud, Charles Michel, le président du Conseil européen, Kristalina Georgieva, la directrice du FMI, ou encore Macky Sall, le président du Sénégal, qui a été chargé d’une mission de suivi du Pacte de Paris pour les Peuples et la Planète, l’agenda de réforme du système financier international lancé en juin et dont cette session faisait le suivi. On a pu constater des progrès (par exemple sur le montant des prêts de la Banque mondiale ou la conversion des DTS pour les pays pauvres à hauteur de plus de 100 milliards d’euros), et lancer des chantiers nouveaux (sur la fiscalité internationale, l’élimination des financements du charbon, etc.).

L’autre type de temps fort au Forum, c’est le lancement ou le suivi des initiatives politiques et des coalitions qui nous permettent d’agir sur les grands problèmes de gouvernance.

Enfin, nous savons aussi mĂ©nager des moments tout aussi politiques mais moins technocratiques et plus Ă©mouvants. On a ainsi pu entendre la voix d’Oleksandra Matviichuk, avocate des droits de l’Homme et prix Nobel de la paix ukrainienne en 2022, qui rassemble les preuves des crimes de guerre russes. Ce fut un moment de gravitĂ©, d’émotions, un de ceux qui donnent du sens Ă  tout notre travail et rappelle aux politiques internationales leur raison d’être. 

Les intervenants du Forum de Paris sur la Paix provenaient d’horizons très divers : entreprises, ONG, États, artistes. En quoi ce dialogue est-il utile ?

On fait de la politique globale, au sens plein du terme. Notre objectif est que le Forum soit le plus accessible possible pour les citoyens, qu’ils soient européens ou du reste du monde, et notamment du Sud global. Et nous abordons en effet des questions dont l’échelle est globale, car elles dépassent les frontières, et qui semblent donc un peu inaccessibles, mais qui sont par ailleurs très locales dans leurs effets souvent dramatiques (le Covid qui tue un proche, une cyberattaque contre un hôpital qui doit fermer son service d’urgence…). Le Forum offre donc une occasion au citoyen de retrouver une capacité d’action politique, de se coordonner avec d’autres citoyens et d’autres types d’acteurs (fondations, organisations internationales, entreprises etc.) pour résoudre les problèmes qui affectent leur vie.

Quels sont les principaux enjeux de la gouvernance mondiale ? 

Une gouvernance mondiale efficace et inclusive est attendue sur les sujets d’environnement et de développement (qui recouvrent par exemple le suivi d’initiatives comme la Commission sur le dépassement climatique, la "Climate Overshoot Commission", qui a rendu ses conclusions en septembre, ou encore la question des minéraux critiques ou de l’agriculture en Afrique) et sur les sujets technologiques et numériques, d’autant plus cruciaux que le rythme de l’innovation s’accélère et que cela ira croissant quand les capacités de l’ordinateur quantique seront couplées à celles de l’intelligence artificielle.

Or, la concertation sur ces sujets se rĂ©duit comme peau de chagrin, on dispose de moins d’attention mĂ©diatique, de moins de visibilitĂ© et de moins de capital politique car toutes les Ă©nergies sont accaparĂ©es par les crises immĂ©diates comme Gaza et l’Ukraine. Cette mobilisation est lĂ©gitime bien sĂ»r, mais il faut ĂŞtre capable de traiter Ă  la fois le long et le court terme. 

En quoi la France est-elle lĂ©gitime pour porter cette initiative ?

Pourquoi Paris ? C’est une capitale politique, intellectuelle, multilatĂ©rale, l’une des capitales au monde oĂą l’on trouve le plus grand nombre d'ambassades... 

Rappelons que c’est le Forum de Paris sur la Paix, pas le Forum français sur la Paix. Les autoritĂ©s françaises sont certes largement mobilisĂ©es autour de ce projet mais ce n’est pas une initiative gouvernementale. Pourquoi Paris ? C’est une capitale politique, intellectuelle, multilatĂ©rale (oĂą un grand nombre d’institutions internationales ont leur siège comme l’OCDE, l’UNESCO, la CCI, l’OIF, etc.), l’une des capitales au monde oĂą l’on trouve le plus grand nombre d'ambassades... De plus, la France essaie de parler Ă  tout le monde sans avoir de parti pris trop polarisĂ© dans les conflits du monde. Cela en fait un excellent pays hĂ´te. 

Le Forum a dĂ», l’annĂ©e dernière et plus encore cette annĂ©e, prendre en compte les chocs gĂ©opolitiques, ce qui n’était pas son ADN de dĂ©part. Comment expliquer cette inflexion et quelle est son incidence sur le dĂ©roulĂ© du Forum ? 

Il serait difficile qu’un forum sur la paix ignore les conflits chauds et les crises ouvertes du globe, quand bien même il essaie de construire une gouvernance de long terme, quand bien même les outils du forum ne sont pas conçus pour résoudre les crises… Mais il est vrai que nous construisons plutôt la paix de demain en essayant de rendre le monde un peu plus coordonné, mieux organisé face aux défis globaux, et plus solidaire.

De plus, le cadre du Forum offre un environnement prĂ©cieux, plus ou moins informel, pour traiter des actualitĂ©s brĂ»lantes. Le Quai d’Orsay a ainsi profitĂ© du cadre du Forum et de la prĂ©sence de nombreux dĂ©cideurs pour organiser une confĂ©rence humanitaire sur Gaza et mettre Ă  profit les synergies en place. De plus, mĂŞme sans rĂ©sultat immĂ©diat, de nombreuses rencontres sont organisĂ©es en toute discrĂ©tion, et cette confidentialitĂ© est prĂ©cieuse pour obtenir la confiance et des rĂ©sultats. De façon plus visible, le prĂ©sident Zelensky s’est aussi exprimĂ©, par vidĂ©o, sur son plan de paix global (pas seulement concernant le monde occidental mais intĂ©grant aussi les pays du Sud). 

Le thème du forum Ă©tait : "construire ensemble dans un monde de rivalitĂ©s", notamment dans le contexte de la rivalitĂ© Chine-États-Unis. En quoi cette rivalitĂ© affecte-t-elle la gouvernance mondiale et comment en attĂ©nuer les risques ?

Les tensions gĂ©opolitiques ralentissent ou rendent impossibles des discussions indispensables. La gouvernance mondiale est l'affaire de tous : on a besoin de la Chine, qui est le 1er Ă©metteur de CO2, le deuxième pays le plus peuplĂ© du monde, le premier partenaire commercial de nombreux pays dans le monde pour affronter les urgences planĂ©taires. Quand, suite Ă  l’incident diplomatique du "ballon espion" chinois, survenu en fĂ©vrier 2023, John Kerry n’a pas pu parler pendant deux mois Ă  son homologue Xie Zhenhua, cela a pris en otage le monde entier. On ne peut pas avancer sur le climat si les États-Unis et la Chine ne dialoguent pas entre eux. 

Les tensions gĂ©opolitiques ralentissent ou rendent impossibles des discussions indispensables. La gouvernance mondiale est l'affaire de tous : on a besoin de la Chine.

Comment dĂ©finiriez-vous les rĂ©sultats atteints cette annĂ©e par le Forum ? 

Multiplier les discussions, mĂŞme sans dĂ©boucher sur des rĂ©sultats immĂ©diats, donne forme aux nĂ©gociations de demain. Nous aboutissons Ă©galement Ă  des initiatives plus concrètes aux rĂ©sultats tangibles, comme la task force sur la taxation internationale, dirigĂ©e par Laurence Tubiana sous une supervision France-Kenya (qui avait Ă©tĂ© annoncĂ©e en juin). On espère ainsi arriver Ă  des dĂ©cisions sur la taxation internationale des transactions financières, une taxation du secteur maritime, des billets d’avion… Le forum Ĺ“uvre aussi Ă  assĂ©cher les financements privĂ©s vers les centrales Ă  charbon, en prĂ©parant une session qui se tiendra Ă  la COP, sachant que le travail sur les subventions publiques a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© menĂ©. 

Quel est l’avenir du forum, les autres initiatives ou autres perspectives ouvertes pour l’annĂ©e prochaine ?

Le Forum serait presque victime de son succès : de plus en plus de personnes veulent y participer, au point qu’on a dĂ» passer Ă  un système sur invitations (et non plus un système entièrement ouvert comme autrefois). Un phĂ©nomène de forum "off" se lit aussi, avec de multiples Ă©vĂ©nements qui choisissent de se tenir Ă  Paris Ă  ce moment, mĂŞme s’il faut veiller Ă  la cohĂ©rence entre la ligne officielle du Forum et les initiatives spontanĂ©es, on voit bien combien la dynamique de l’effet de rĂ©seau est fructueuse. 

En 2024, la France sera au cœur de l’actualité [avec] les JO de juillet, le 80e anniversaire du Débarquement de Normandie, le sommet sur la Francophonie …

La prochaine Ă©dition sera pleine de dĂ©fis : en 2024, la France sera au cĹ“ur de l’actualitĂ© mais avec une mise en concurrence de tous les grands rendez-vous que sont les JO de juillet, le 80e anniversaire du DĂ©barquement de Normandie, le sommet sur la Francophonie… Face Ă  ces synergies utiles mais en mĂŞme temps, au risque d’une saturation mĂ©diatique et calendaire, je suis confiant : le Forum saura trouver sa place pour remplir sa mission d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. 

propos recueillis par Hortense Miginiac

Copyright image : MIGUEL MEDINA / AFP

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