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Groenland : "Trump veut agrandir son pays et s’inscrire dans l’Histoire"

Groenland :
 Lukas Wahden
Auteur
Doctorant à Sciences Po (CERI), chercheur associé au Russia Program de la George Washington University

Le 4 janvier, à bord du Air Force One, Donald Trump annonçait qu’il "s’occuperait du Groenland d’ici deux mois". Les Américains ont déjà tenté à plusieurs reprises au XIXe siècle d’acheter cette île de 56 000 habitants, tandis que l’UE accorde un poids stratégique grandissant à la région. L’iceberg arctique aura-t-il raison du paquebot otanien ? Comment pourraient se traduire les menaces américaines ? Quelles réactions des Groenlandais, des Danois et des Européens ? Un entretien avec Lukas Wahden.

Les ressources y sont considĂ©rables, mais les coĂ»ts de leur exploitation l’est tout autant et la rentabilitĂ© des extractions est jugĂ©e douteuse : pourquoi le Groenland est-il l’objet de telles convoitises ?

Deux enjeux distincts expliquent en partie l’intĂ©rĂŞt des États-Unis pour le Groenland : la profitabilitĂ© des ressources et l’importance stratĂ©gique de la rĂ©gion.

S’il ne fait aucun doute que le Groenland contient des ressources stratĂ©giques de première importance - minerais, terres rares et mĂ©taux critiques comme le cuivre - les estimations sur leur abondance varient considĂ©rablement et leur disponibilitĂ© est conditionnĂ©e par un environnement rude. Les contraintes environnementales font que le territoire fonctionne presque comme une "citĂ©-État" dont les infrastructures principales sont regroupĂ©es Ă  Nuuk : le reste du territoire ne dispose ni de routes interurbaines ni de voie de chemin de fer, le maillage territorial repose essentiellement sur l’aviation et le transport maritime, l’extrĂŞme sud du territoire n’est accessible que par hĂ©licoptère ou bateau, et une grande partie des ressources est recouverte d’une Ă©paisse couche de glace. Le gouvernement groenlandais cherche Ă  attirer des investissements Ă©trangers depuis longtemps mais, en dĂ©pit des incitations fiscales et juridiques, les financeurs europĂ©ens et amĂ©ricains restent rares…

Les terres rares à Kvanefjeld, dans le sud, qui sont les plus accessibles, ne sont pas exploitées du fait des trop nombreuses contraintes légales et environnementales mais aussi du fait des difficultés opérationnelles. Leur exploitation demanderait des capitaux considérables et prendrait des décennies, sans compter que les capacités de raffinage se trouvent surtout en Chine. En somme, il y a des ressources, mais la question de leur profitabilité économique réelle reste à prouver.

Le gouvernement groenlandais cherche à attirer des investissements étrangers depuis longtemps mais, en dépit des incitations fiscales et juridiques, les financeurs européens et américains restent rares…

Sur le plan de la sécurité nationale américaine, le Groenland est stratégique car il appartient, géographiquement parlant, au continent nord américain : les États-Unis le considèrent historiquement comme essentiel à la défense de leur territoire. Après l’occupation allemande du Danemark lors de la Seconde Guerre mondiale, le soin de la défense du Groenland a été transféré aux États-Unis avec la signature, en avril 1941, de l’accord sur la défense du Groenland, et après la guerre, en avril 1951, de l'accord de défense du Groenland, qui leur a permis de conserver leurs trois bases militaires au Groenland (Thulé, Narsarsuaq et Sondestrom) et d'en établir de nouvelles avec l’accord de l'OTAN.

Durant la Guerre froide, c’est au Groenland qu’ont été installés des dispositifs de détection des bombes nucléaires avec, en 1957, un système de radar, le Distant Early Warning line (DEW), permettant de détecter les bombardiers à long rayon d'action. Le DEW, rapidement obsolète face aux sous-marins nucléaires et aux missiles balistiques intercontinentaux, fut remplacé en 1985 par le North Warning System, une chaîne de stations radars dans l'Arctique dont les milliers de kilomètres traversaient l’Alaska et le Canada, mais pas le Groenland, administré par les États-Unis.

À la fin de la Guerre froide, la gestion de toutes les stations canadiennes fut transférée au Canada, celle des stations en Alaska et au Groenland conservée par les États-Unis qui ne gardèrent qu’une seule base (celle, aérienne de Thulé, devenue la base spatiale de Pituffik).

Le prĂ©sident des États-Unis semble considĂ©rer le Groenland en promoteur immobilier : le Groenland est un genre de "dent creuse" (un espace non bâti) et Trump a les dents longues… La vraie raison de sa convoitise, c’est qu’il veut agrandir son pays et s’inscrire dans l’Histoire.

Or, face à la sophistication croissante des moyens russes et chinois, et notamment aux missiles hypersoniques susceptibles de frapper les États-Unis par le Nord en passant par le Groenland sans être détectés, les dispositifs défensifs américains sont devenus partiellement obsolètes et les moyens déployés depuis la base de Pituffik ne sont plus adaptés aux menaces contemporaines. Au-delà de la menace aérienne et spatiale, la Russie développe une route maritime arctique avec le soutien considérable de la Chine : la Northern Sea Route (NSR, route maritime du Nord), qui accroît d’autant la pression sur la zone du passage GIUK (Greenland, Iceland, United Kingdom), couloir imaginaire qui sépare la Mer de Norvège et la Mer du Nord de l’Océan Atlantique.

Trois impératifs de sécurité s’imposent donc : construire un nouveau système de détection radar au Groenland, d’une part, et d’autre part construire une protection anti-missile de type Golden Dome, y compris, le cas échéant, des intercepteurs, en plus d'une défense aérienne accrue pour protéger la base spatiale de Pittuffik. En aucune manière le Danemark ou le Groenland ne font obstacle à ces projets, ni ne s'opposent à l’expansion de la présence américaine : au contraire, ils ne demandent qu’à poursuivre et accroître la coopération en matière de défense.

Dès lors, comment comprendre des menaces d’annexion que rien ne justifie stratégiquement ? L’accès à des ressources stratégiques ou la sécurité nationale semblent plutôt des prétextes à la volonté expansionniste de Trump, qui veut prendre le contrôle direct du territoire. Le président des États-Unis semble considérer le Groenland en promoteur immobilier : le Groenland est un genre de "dent creuse" (un espace non bâti) et Trump a les dents longues… La vraie raison de sa convoitise, c’est qu’il veut agrandir son pays et s’inscrire dans l’Histoire.

D'oĂą vient la revendication amĂ©ricaine sur le Groenland ?

L’idĂ©e d’annexer le Groenland n’est pas nouvelle : dès le XIXe siècle, les États-Unis y voyaient l’aboutissement logique de la Doctrine Monroe et une manière d’effacer les derniers vestiges de la prĂ©sence coloniale des EuropĂ©ens sur le continent amĂ©ricain. On compte quatre tentatives d’achat de territoire, qui se sont toutes soldĂ©es par des Ă©checs (en 1867, 1910, 1946 et 1955) et qui sont longtemps restĂ©es secrètes - elles n’ont Ă©tĂ© dĂ©classifiĂ©es que longtemps après.

La dernière offre d’achat remonte Ă  Trump lui-mĂŞme, Ă  l’étĂ© 2019 : elle lui aurait Ă©tĂ© soufflĂ©e par le sĂ©nateur rĂ©publicain Tom Cotton, après que les services russes lui auraient fait parvenir les faux documents de prĂ©tendus indĂ©pendantistes groenlandais, ainsi que l’ont rĂ©vĂ©lĂ©s - mais c’est invĂ©rifiable - les services de renseignements danois.

Donald Trump a peut-être aussi été influencé par Ronald Lauder, fils d’Estée Lauder, éponyme de l'entreprise de cosmétiques, et ex-ambassadeur des États-Unis en Autriche. Il aurait pour le Groenland une véritable obsession, et y aurait investi des sommes considérables.

Aucune coalition politique ne soutient le projet groenlandais, et ceux des MAGA au Congrès qui le défendent le font avant tout pour signaler leur adhésion à la politique et la personne de Trump.

Notons aussi l’intérêt de Peter Thiel (Palantir) pour le Groenland : les conditions climatiques offriraient un environnement idéal pour installer des data centers, et ce territoire "vierge" lui semble bien adapté à l’accueil d’expérimentations sociales para-étatiques - Thiel investit déjà, par exemple, dans Pronomos, société basé au Honduras et qui a vocation à concrétiser des projets utopiques libertariens hors de toute structure étatique.

En dehors de ces personnalités atypiques, aucune coalition politique ne soutient le projet groenlandais, et ceux des MAGA au Congrès qui le défendent le font avant tout pour signaler leur adhésion à la politique et la personne de Trump. Seuls 7 % des Américains y sont favorables. Peu importe d’ailleurs : le Groenland est avant tout le projet personnel de Donald Trump.

La Maison-Blanche dit Ă©tudier diffĂ©rentes options : quelles pourraient-elles ĂŞtre ?

L’option diplomatique a la prĂ©fĂ©rence, comme le montre - jusqu’à preuve du contraire - la temporisation qui a prĂ©valu Ă  Davos. L’épreuve de force ne peut pas, pour autant, ĂŞtre Ă©liminĂ©e. On peut dessiner plusieurs scĂ©narios, par ordre de probabilitĂ© croissante :

  1. L’invasion. Les forces spĂ©ciales pourraient mener un assaut rapide sur Nuuk. Cependant, en cas de conflit ouvert, les soldats danois ont reçu du ministre de la DĂ©fense danois la confirmation que la doctrine de 1952 devait s'appliquer : elle permet de tirer, sans autorisation du gouvernement danois, en cas d’invasion Ă©trangère - mais avait Ă©tĂ© pensĂ©e pour tirer les leçons de l’invasion nazie d’avril 1940 et pour se prĂ©munir contre un Ă©ventuel assaut des SoviĂ©tiques... En pratique, il est possible que les soldats danois reçoivent au dernier moment un contre-ordre mais la fermetĂ© affichĂ©e par le gouvernement remplit aussi un rĂ´le dissuasif. Il faut aussi noter que les conditions climatiques très rudes, l’isolement des troupes, la taille d’un territoire de 2 166 millions de km² sans compter une population peu coopĂ©rative rendraient l’opĂ©ration très coĂ»teuse.
     

  2. La pression économique. Un blocus contre le Danemark et le Groenland destiné à les contraindre à accepter l’annexion du territoire est aussi envisageable.
     

  3. Un transfert de souverainetĂ© contre rĂ©tributionC’est constitutionnellement impossible, comme a tentĂ© de l’expliquer le ministre des Affaires Ă©trangères et militaires danois Ă  Marco Rubio et J.D. Vance, qu’il a rencontrĂ©s le 14 janvier. Selon la loi danoise, le Groenland dispose d’un statut spĂ©cifique : c’est un État au sein du royaume danois, qui comprend le Danemark, le Groenland et les Ă®les FĂ©roĂ©. Depuis la loi sur l'autonomie du Groenland, adoptĂ©e en 2009, douze domaines de compĂ©tences doivent ĂŞtre transfĂ©rĂ©s au Groenland - Ă  l’exclusion de la DĂ©fense et des Affaires Ă©trangères. C’est une première Ă©tape vers l’indĂ©pendance du territoire. Les Groenlandais disposent d’un droit Ă  l’auto-dĂ©termination et le Danemark ne peut donc pas "vendre" le Groenland. Certains rĂ©flĂ©chissent Ă  l’opportunitĂ© de donner au Groenland le statut de RĂ©gion ultrapĂ©riphĂ©rique, comme la Guyane, voire Ă  proposer au Groenland de rejoindre l’UE afin de rendre l’article 42.7 (dĂ©fense mutuelle des 27) plus facile Ă  appliquer.
     

  4. L’extension négociée de la présence militaire, dans la continuité de l’approche de l’administration Biden. C’est déjà ce que propose le Danemark, qui est non seulement ouvert mais demandeur d’une présence militaire accrue et de davantage d’investissements. Ce n'est pas l’option préférée par Trump mais J.D. Vance ou Marco Rubio pourraient tenter de le convaincre.
     

  5. Une indépendance négociée. Les Groenlandais réclament l’indépendance depuis des années et sont en passe de l’obtenir. Washington pourrait accélérer l’Histoire à son profit pour conclure avec le nouvel État un Traité de libre-association (Compact of Free Association), sur le modèle de ce qui a cours avec les micro îles-États de Micronésie et des Palaos.
     

Le rapport de force est largement favorable aux États-Unis, mais un Ă©change de tirs avec un pays alliĂ© serait un choc politique majeur ; on ne peut pas l'exclure. L’exemple du Venezuela rappelle de quoi la Maison-Blanche est capable. On ne peut pas comparer terme Ă  terme le Groenland avec le Venezuela mais les deux vont dans le sens d’une logique de sphères d’influence et le Venezuela tĂ©moigne du franchissement d'un nouveau palier dans le recours Ă  la force dans les relations internationales.

Comment une prise de contrĂ´le par les États-Unis pourrait-elle engager le dĂ©clenchement de l’article 5 du traitĂ© de l’OTAN, dont le pays est membre ?

Le Danemark pourrait en thĂ©orie invoquer l’article 5 de l’OTAN mais, Mette Frederiksen l’a soulignĂ©, cette disposition tient sa valeur de la confiance que les pays ont placĂ©e dans les États-Unis : une attaque amĂ©ricaine au Groenland signifierait surtout la mort de l’OTAN. C’est un hapax historique : non seulement on n’a jamais fait usage de l’article 5 mais encore moins dans le cas d’une agression par un membre fondateur, et le membre clef, de l’Alliance atlantique…

Si le Danemark choisissait tout de mĂŞme d’invoquer l’article 5, le soutien des autres États membres n’est pas acquis : chacun est trop conscient des risques qu’il y a Ă  s’aliĂ©ner les États-Unis.

Le Danemark pourrait invoquer, plutĂ´t que l’article 5 de l’OTAN, l’article 42.7 (clause de dĂ©fense mutuelle) du traitĂ© sur l'Union europĂ©enne, qui exclut de facto le recours simultanĂ© Ă  l’article 5 de l’OTAN. Cependant, le Groenland n’est pas un État membre de l’UE Ă  proprement parler mais un PTOM, et ce depuis le rĂ©fĂ©rendum de 1982 : son statut est soumis Ă  interprĂ©tation. Dès lors que le problème n'est au fond pas lĂ©gal mais politique, l’unanimitĂ© des 27 est peu probable.

Quelle est la place du Groenland dans la stratĂ©gie europĂ©enne pour parvenir Ă  l’autosuffisance Ă©nergĂ©tique ?

25 des 34 matières premières que l’UE a dĂ©finies comme critiques ou stratĂ©giques se trouvent au Groenland, et parmi elles, les plus importantes ressources de terres rares, ainsi que d'importantes rĂ©serves de graphite, de cobalt, de lithium et de nickel. Le Groenland reprĂ©sente aussi un vaste rĂ©servoir d'Ă©nergies renouvelables (Ă©nergies hydrauliques et vertes) qui dĂ©passe ses besoins intĂ©rieurs : c’est donc un exportateur potentiel d’énergie dĂ©carbonĂ©e vers l’Europe. Les liens entre le Groenland et l’Union europĂ©enne se sont formalisĂ©s Ă  travers le Partenariat stratĂ©gique sur les terres rares (Strategic Partnership on Sustainable Raw Materials Value Chains, signĂ© en novembre 2023), et l’ouverture d’une reprĂ©sentation permanente de l’UE Ă  Nuuk, en mars 2024.

L’UE a aussi investi près de 94 millions d’euros au Groenland via la Global Gateway initiative, pour la croissance verte et l’éducation. Il n’en reste pas moins que le manque d'infrastructures et les coûts de transport rendent les projets difficiles (le projet d'extraction minière de Kvjanefeld, lancé en 2007, est par exemple toujours dans les limbes juridiques) et la souveraineté énergétique des 27 ne dépend pas de l'Arctique. Si l’UE a accru son engagement sur le territoire, c'est plutôt pour diminuer le risque que les États-Unis y font peser. La France et l’Allemagne en particulier se sont engagées afin d’offrir des alternatives aux investissements américains et d’éviter un chantage aux capitaux.

Deux compagnies d’extraction de minerais sont exploitĂ©es par Lumina Sustainable Materials, contrĂ´lĂ©e par deux fonds d’investissement suisse et canadien. Quelles sont les autres entreprises Ă©trangères qui ont des licences d'exploitation au Groenland et dans quelle mesure seraient-elles affectĂ©es ?

Lumina Sustainable Materials est la seule sociĂ©tĂ© minière actuellement en production commerciale au Groenland : elle fore au nord de Nuuk, dans la mine de Qaqortorsuaq (Montagnes blanches) et est contrĂ´lĂ©e par un fonds de capital-investissement auquel participent AMCI Group (amĂ©ricano-suisse) et Resource Capital Funds (amĂ©ricano-canadien), ainsi que d’autres investisseurs privĂ©s. Parmi les autres nationalitĂ©s prĂ©sentes, on retrouve des Australiens (Energy Transition Minerals, engagĂ© dans une bataille juridique avec le Groenland sur le blocage du projet Kvanefjeld) ou des Britanniques (Bluejay Mining, qui s’intĂ©resse au titane, au nickel, au cuivre et au platine, et GreenRoc Mining, autour du graphite project). La Chine, qui a investi, verrait probablement ses perspectives d’accès disparaĂ®tre en cas de changement de statut politique du territoire.

Un dĂ©ploiement des forces europĂ©ennes sur le terrain, avec l'accord de l’Inatsisartut [le Parlement groenlandais] est-il envisageable ? Avec quelles ressources institutionnelles et opĂ©rationnelles ?

L’UE peut envoyer des troupes au Groenland sous l’égide de l’OTAN, mais ce serait moins pour dissuader les États-Unis d’intervenir que pour envoyer un signe d’apaisement et montrer que les 27 sont prêts à prendre leur part du fardeau de la défense dans cette partie du globe. Des alliances défensives mini latérales sont aussi possibles. La France avait suggéré cette solution il y a un an, mais elle avait été accueillie avec prudence par Copenhague. De tels partenariats permettent d’optimiser les ressources militaires et d’éviter le veto de la Hongrie mais la guerre en Ukraine limite beaucoup la marge de manœuvre.

Comment pèse la guerre en Ukraine dans la stratĂ©gie des EuropĂ©ens ? Rester passif face Ă  une prise de contrĂ´le du Groenland constituerait-il un prĂ©cĂ©dent lourd d’implications, ou serait-ce un gage consenti aux États-Unis pour leur soutien face aux Russes ?

La guerre en Ukraine, c’est-à-dire l’échec des États européens à dissuader la Russie ou à constituer une défense commune, est déterminante, c’est même le seul enjeu qui soit vraiment capital pour les Européens. Les États-Unis restent indispensables, non seulement pour faire face à la Russie, mais aussi pour lisser les différences de culture stratégique entre les différentes armées européennes qui ne sont pas suffisamment intégrées. Même si l’Europe affiche l’ambition de développer une autonomie stratégique, les États européens restent prêts à accepter des concessions significatives afin de préserver l’engagement américain, y compris en tolérant une prééminence de fait des États-Unis sur les enjeux de sécurité au Groenland. Les objectifs stratégiques de l’Europe sont concentrés contre la Russie. Tout le dilemme, néanmoins, est qu’une reculade sur le Groenland constituerait un précédent funeste pour l’Ukraine, et un désaveu "moral" du narratif européen.

Comment les Russes voient-ils cette menace, eux qui ont Ă©galement des prĂ©tentions sur la rĂ©gion ? Est-ce une diversion utile et l’accrĂ©ditation de la doctrine des sphères d'influence, ou une rivalitĂ© stratĂ©gique ?

Les intĂ©rĂŞts stratĂ©giques russes au Groenland sont assez limitĂ©s. La Russie a historiquement privilĂ©giĂ© la stabilitĂ© dans cette rĂ©gion du monde : elle veut que le Groenland reste aussi peu militarisĂ© que possible, et tient paradoxalement Ă  l’architecture otanienne, dont elle est familière et qui a l’avantage d’être prĂ©visible. Elle a trois manières de construire un argumentaire Ă  son profit :

  • Le narratif lĂ©galiste : Moscou se prĂ©sente en protectrice du droit international et dĂ©fend son interprĂ©tation singulière du principe d’autodĂ©termination au nom des Nations unies (prĂ©texte lĂ©galiste utilisĂ© en CrimĂ©e en 2014).

  • Le narratif de la sĂ©curitĂ© stratĂ©gique en Arctique : l’ambassadeur russe au Danemark a ainsi dĂ©clarĂ© que la Russie ferait usage d’une rĂ©ponse armĂ©e en cas de passage en force amĂ©ricain.

  • Le narratif "impĂ©rialiste" : Poutine a fait des commentaires sur les intĂ©rĂŞts historiques des États-Unis dans la rĂ©gion et pourrait soutenir la doctrine des sphères d’influence, comme pour l’Ukraine.

Ces récits se contredisent et, compte tenu de ses intérêts limités, Moscou reste opportuniste et se tient prête à toute éventualité. La défense des "sphères d’influence" importe toutefois moins que les risques paradoxaux d’un affaiblissement de l’OTAN et la validation rétrospective du narratif qui a justifié l’annexion de la Crimée.
 

Quelle est la position de Mette Frederiksen vis-Ă -vis de son opinion publique ?

Le gouvernement danois tient un double discours, à la fois favorable à un engagement accru des États-Unis dans la défense de la région, et appelant à une attitude défensive à l’encontre de Trump. L’opinion publique, les partis d’opposition et la presse soutiennent la Première ministre, alors même que son parti, les Sociaux-démocrates, est historiquement bas dans les sondages et que tout le monde a conscience que le Danemark n'est pas en mesure de faire face aux États-Unis.

Le gouvernement danois tient un double discours, à la fois favorable à un engagement accru des États-Unis dans la défense de la région, et appelant à une attitude défensive à l’encontre de Trump.

La crise est donc plutôt favorable à Mette Frederiksen, même si elle renforce aussi le mouvement indépendantiste groenlandais. Significativement, la jeune députée Aki-Matilda Høegh-Dam, qui siégeait avec le parti Siumut (social-démocrate) au Parlement danois, a ainsi rejoint le parti indépendantiste Naleraq en février 2025. Dans le contexte de la crise actuelle, les relations entre le Danemark et le Groenland sont également en cours de renégociation. Le Groenland, colonie du Danemark depuis 1721, est juridiquement autonome depuis 1978 et son autonomie a été renforcée depuis 2009. Lors des élections de mars 2025, les deux partis indépendantistes ont réuni quasi 55 % des voix.

Si les relations officielles entre ces deux composantes du Royaume se sont améliorées, le sentiment national groenlandais s’est donc en revanche indéniablement renforcé sous l’effet de l’adversité. Il est difficile de prévoir de quelle manière cette dynamique influencera les ambitions indépendantistes du Groenland une fois la crise passée.

Propos recueillis par Hortense Miginiac.

Copyright image : Ina FASSBENDER / AFP
Le drapeau du Groenland sur un navire dans le port de Nuuk, Groenland, le 26 janvier 2026.

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