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Fuite des cerveaux aux États-Unis : l’Institut Montaigne relance le dĂ©bat

Fuite des cerveaux aux États-Unis : l’Institut Montaigne relance le débat
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Premier volet de notre partenariat¹ avec letudiant.fr/Educpros.fr. : Educpros a rencontré Ioanna Kohler, ancienne diplômée de l’enseignement supérieur français établie à New York et auteure de la dernière Etude de l'Institut Montaigne Gone for Good ? Partis pour de bon ? Les expatriés de l'enseignement supérieur français aux Etats-Unis.

Selon les chiffres collectés pour votre enquête, seuls 1,3 % des chercheurs français étaient expatriés aux États-Unis en 2000 et à peine 2 % des docteurs français sont formés chaque année outre-Atlantique. Ces chiffres relativisent fortement la fuite des cerveaux. Y a-t-il néanmoins péril en la demeure pour la recherche française ?

Vous avez raison. Ces chiffres sont limitĂ©s, mais ils sont incomplets. Par exemple, l’inscription consulaire des Français aux États-Unis n’est pas obligatoire. L’ambassade de France Ă  Washington et les services consulaires, pourtant très coopĂ©ratifs, ne disposent pas de donnĂ©es quantitatives ou nominatives complètes. Il y a un contraste frappant entre le discours alarmiste entendu parfois en France et l’absence de vĂ©ritable mesure de la mobilitĂ© des enseignants-chercheurs. De mĂŞme, la France dĂ©pense beaucoup d’argent pour former des doctorants Ă©trangers Ă  travers les bourses Chateaubriand ou Eiffel, sans se prĂ©occuper ensuite de suivre leurs traces. Il n’y a pas d’annuaires d’anciens de ces boursiers. Il faudrait donc commencer par recenser prĂ©cisĂ©ment la mobilitĂ© scientifique sortante et entrante, c’est d’ailleurs l’une des propositions du rapport. Mais, au-delĂ  du faible nombre d’expatriĂ©s outre-Atlantique, il y a un impact plus qualitatif qui semble prĂ©occupant.

C’est-Ă -dire ?

Si l’on regarde les grands prix internationaux de la recherche, on s’aperçoit que nos meilleurs chercheurs sont souvent Ă  l’Ă©tranger. Prenez le Nobel de mĂ©decine : sur les cinq derniers attribuĂ©s Ă  la France depuis 1945, deux ont Ă©tĂ© dĂ©cernĂ©s Ă  des Français travaillant aux États-Unis. C’est la mĂŞme chose pour le Prix du meilleur jeune Ă©conomiste de France, qui a Ă©galement rĂ©cemment rĂ©compensĂ© deux jeunes chercheurs français vivant dans ce pays : Esther Duflo, professeur au MIT rĂ©compensĂ©e en 2005, et Thomas Philippon, Associate Professor Ă  la NYU en 2009.

Cette expatriation des jeunes chercheurs qui montent est inquiĂ©tante. Mon Ă©tude montre Ă©galement que, parmi les Français qui enseignent dans les grandes universitĂ©s amĂ©ricaines, une part importante est constituĂ©e d’anciens diplĂ´mĂ©s de Polytechnique et de l’ENS.

Vous avez rencontrĂ© une soixantaine de chercheurs français aux États-Unis. Avez-vous Ă©tĂ© surprise par leur retour d’expĂ©rience ?

Plus de la moitiĂ© d’entre eux soulignent l’insuffisance des liens avec le système de recherche français et leur volontĂ© d’ĂŞtre mieux informĂ©s, par exemple sur les opportunitĂ©s de carrière en France. Il y a des mĂ©canismes incitatifs comme les retours postdoc de l’ANR ou les contrats ATIP Action thĂ©matique et incitative sur programme, mais qui sont encore mĂ©connus des expatriĂ©s. Parmi les propositions du rapport figure ainsi la crĂ©ation d’une base de donnĂ©es ouverte sur la diaspora scientifique et acadĂ©mique aux États-Unis ainsi que chez nos principaux concurrents scientifiques pour garder, rĂ©tablir et renforcer le contact avec cette population. Le consulat de France Ă  Shanghai a lancĂ© cette annĂ©e un portail Internet « Aurore Â» qui vise Ă  dĂ©velopper la coopĂ©ration entre les communautĂ©s scientifiques française et chinoise. C’est une initiative très intĂ©ressante.

Vos interlocuteurs aux États-Unis sont d’ailleurs nombreux Ă  suivre avec intĂ©rĂŞt les dĂ©veloppements de la loi LRU.

C’est vrai. Plusieurs d’entre eux ont Ă©tĂ© sollicitĂ©s pour participer Ă  des audits ou Ă  des conseils d’administration d’Ă©tablissements français. D’une manière gĂ©nĂ©rale, il me semble que les universitĂ©s françaises ne profitent pas assez des marges de manœuvre offertes par la loi. Elles pourraient utiliser l’autonomie de la gestion de la masse salariale pour sortir de la grille de salaires, et proposer des salaires plus compĂ©titifs Ă  des chercheurs d’exception. Il pourrait aussi y avoir plus de souplesse par rapport aux procĂ©dures habituelles du CNU afin de pouvoir dispenser de la qualification les meilleurs candidats français ou Ă©trangers titulaires d’un Ph.D. Par ailleurs, les Ă©tablissements français qui vont bĂ©nĂ©ficier du grand emprunt devraient ĂŞtre plus prĂ©sents sur le marchĂ© international. Pour l’instant, seule l’Ă©cole d’Ă©conomie de Toulouse participe aux forums de recrutement internationaux que l’on dĂ©signe sous le terme de « Job Market Â». Il faudrait aussi envisager de publier les offres de recrutement dans des revues spĂ©cialisĂ©es comme The Chronicle of Higher Education, The Times Higher Education ou The Economist.

Vous soulignez la dĂ©perdition d’investissement pour la nation, mais face Ă  la globalisation de la recherche, une approche strictement nationale a-t-elle encore un sens ?

Vous avez raison. Il ne s’agit pas de dĂ©fendre une position protectionniste et de faire absolument revenir les chercheurs français au pays. L’intĂ©rĂŞt de cette Ă©tude est de montrer, d’une part que ces derniers sont bien formĂ©s donc exportables, mais aussi que la mobilitĂ© pourrait davantage s’effectuer dans les deux sens.

Il s’agirait par exemple d’attirer plus de chercheurs Ă©trangers, ce qui constitue une grande faiblesse du système français par rapport Ă  la recherche amĂ©ricaine. Un système de package attractif permettrait d’attirer des chercheurs amĂ©ricains ou d’inciter de jeunes docteurs Ă©trangers formĂ©s en France Ă  y rester. ArrĂŞtons donc de nous lamenter sur le brain drain et tentons de capitaliser sur le formidable rĂ©seau dormant qui existe dĂ©jĂ .

Propos recueillis par Mathieu Oui

Âą Tous les deuxièmes mardis de chaque mois, l’Institut Montaigne publiera une tribune sur des problĂ©matiques liĂ©es Ă  la jeunesse, Ă  l’emploi et/ou Ă  l’Ă©ducation, sur letudiant.fr/Educpros.fr..

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