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France - Allemagne : Ă  la conquĂŞte du New Space ?

Entretien avec Arthur Sauzay et Sebastian Straube

France - Allemagne : Ă  la conquĂŞte du New Space ?
 Arthur Sauzay
Associé chez A&O Shearman
 Sebastian Straube
Fondateur et directeur général d'Interstellar Ventures

Nouveaux acteurs "disruptifs", innovations accélérées, baisse drastique des coûts... Mais qu’est-il en train de se passer dans le secteur spatial ? Comment ces nouvelles réalités, regroupées sous l’expression de "New Space", affectent-elles les acteurs traditionnels du secteur ? Et surtout, quel rôle les Etats et leurs agences devraient-ils jouer dans ce nouveau contexte ? Afin d’aborder ces questions fondamentales, l’Institut Montaigne et l’ambassade d’Allemagne en France ont organisé le 21 février dernier un important événement réunissant les principaux acteurs du secteur spatial, qu’ils soient hauts représentants d’organismes clés ou entreprises privées : l’Agence spatiale européenne (ESA), le Centre allemand pour l'aéronautique et l'astronautique (DLR), la NASA, le Centre national d'études spatiales (CNES), l'Agence d'exploration aérospatiale japonaise (JAXA), Airbus Group, Interstellar Ventures ou Thrustme. L’événement était inauguré par le directeur de l’Institut Montaigne, Laurent Bigorgne, Thomas Jarzombek (membre du Bundestag et coordinateur du gouvernement fédéral allemand des affaires aéronautiques et spatiales), Bernard Larrouturou (directeur général de la recherche et de l'innovation au ministère français de la recherche et de l'innovation), l’ambassadeur allemand Nikolaus Meyer-Landrut et Johann-Dietrich Wörner (directeur général de l'ESA).

Qui de mieux qu'un expert français et un entrepreneur et investisseur allemand pour évoquer les défis que cette réalité du "New Space" pose à deux pays leaders du spatial que sont la France et l'Allemagne ? Arthur Sauzay, contributeur sur les questions spatiales à l'Institut Montaigne et Sebastian Straube, fondateur et directeur général d'Interstellar Ventures, partagent leurs analyses dans cette conversation franco-allemande.

Quel est le rĂ´le actuel du "couple" franco-allemand dans la stratĂ©gie spatiale europĂ©enne et dans quelle mesure un tel Ă©vĂ©nement peut-il contribuer Ă  renforcer l'ambition de cette dernière ?

Sebastian Straube
Rappelons tout d’abord que les industries spatiales allemande et française sont (de loin) les plus importantes d’Europe et que l’Allemagne et la France investissent de manière significative dans le secteur spatial. Ce sont donc deux pays leaders en la matière et les principaux contributeurs au budget de l'ESA. Au-delà de ces chiffres, la France et l'Allemagne partagent une autre spécificité commune : toutes deux peuvent s'appuyer sur un riche écosystème de recherche et développement, des universités jusqu’aux clusters. Je pense bien sûr à Toulouse, qui est un grand pôle spatial regroupant des instituts de recherche, des universités et des centres de recherche et développement.

Rappelons tout d’abord que les industries spatiales allemande et française sont les plus importantes d’Europe et que l’Allemagne et la France investissent de manière significative dans le secteur spatial.

On retrouve ce même type d’acteurs et de hubs au Sud et au Nord de l'Allemagne, en particulier autour de Munich et de Brême. De plus, Berlin et Paris disposent aujourd'hui d’initiatives technologiques comparables et d'un grand nombre de centres et de laboratoires non spatiaux axés sur l'innovation ouverte et l'esprit d'entreprise. Renforcer les échanges entre ces pôles stimulerait les nouvelles activités spatiales françaises et allemandes. Enfin, nos deux pays peuvent être fiers d’être parmi ceux qui attirent le plus grand nombre d'étudiants et d'ingénieurs dans ces domaines. Il s'agit là d'une force indubitable pour le développement futur de l'industrie dans son ensemble.

Pour faire bref : nous avons les institutions, nous avons les experts et nous avons les talents, il s’agit dĂ©sormais de travailler plus Ă©troitement ensemble et de dĂ©finir conjointement des projets innovants. N'oublions pas que nos deux pays collaborent dĂ©jĂ  - Airbus Group en est un exemple Ă©loquent. Je suis donc convaincu que l'Allemagne et la France ont un rĂ´le très important Ă  jouer, tant en termes d'industrie que de recherche, de dĂ©veloppement, d'innovation et d'entrepreneuriat. Par ailleurs, nombre de grandes entreprises françaises et allemandes n’évoluant pas directement dans le secteur spatial (par exemple Renault, Alstom, Siemens, Deutsche Bahn ou encore Daimler) pourraient bĂ©nĂ©ficier grandement des innovations permises par le "New Space", bien que cela soit trop souvent sous-estimĂ©.
 
Arthur Sauzay
Sebastian a tout Ă  fait raison : les chiffres ne mentent pas. Le PIB de la France et celui de l'Allemagne reprĂ©sentent ensemble près de la moitiĂ© du PIB de la zone euro. D'un point de vue mathĂ©matique, pour relever les dĂ©fis posĂ©s par cette nouvelle rĂ©alitĂ© spatiale, il apparaĂ®t logique de commencer par une initiative franco-allemande. Mais disons-le, l'argument est bien sĂ»r aussi, par excellence, symbolique. Les exemples historiques parlent d’eux-mĂŞmes : peu d’initiatives ont Ă©tĂ© prises Ă  l’échelle europĂ©enne sans une impulsion franco-allemande. La double justification, Ă  la fois Ă©conomique et politique, de cette ambition franco-allemande, est finalement la raison d’être de l’évĂ©nement qui nous a rĂ©unis. 
 
Néanmoins, et je tiens à le souligner, même si une nouvelle initiative européenne dans le domaine spatial pourrait être lancée au niveau franco-allemand, il n'y a aucune volonté d'être exclusif, bien au contraire. Il faut que la mise en commun des efforts soit ouverte aux secteurs économiques et aux autres gouvernements qui aimeraient se joindre au mouvement.

Selon vous, quels ont Ă©tĂ© les sujets les plus importants abordĂ©s lors de cet Ă©vĂ©nement ?

Sebastian Straube

Ă€ mon avis, et c'est peut-ĂŞtre parce que je m’exprime ici en tant qu'entrepreneur et investisseur, la question du financement est un enjeu crucial, car, par dĂ©finition, c’est lui qui permet la croissance d'une industrie. D'une manière gĂ©nĂ©rale, il y a un besoin rĂ©el de nouveaux mĂ©canismes de financement et de systèmes de soutien pour tirer pleinement parti des possibilitĂ©s offertes par le "New Space". Je pense aussi aux nouveaux types de partenariats privĂ©-public (et non l'inverse) qu’il faut encore inventer. L’enjeu fondamental est le suivant : comment diffĂ©rents facteurs peuvent-ils se conjuguer pour soutenir la croissance des petites entreprises ou des jeunes pousses dans le secteur ? Et comment pouvons-nous permettre aux entrepreneurs europĂ©ens de l'espace d'ĂŞtre très innovants et compĂ©titifs dans un contexte mondial ?

A cela s’ajoute une autre interrogation, pour l’instant en suspens : face Ă  l’affirmation de nouveaux acteurs, comment soutenir et financer l'industrie spatiale, disons, traditionnelle ? Car nous avons d’une part cette industrie classique qui est, dans une large mesure, toujours dĂ©pendante des fonds publics et qui exerce une grande influence sur les dĂ©cisions en matière de financement et de soutien public. Et nous avons d’autre part cette nouvelle communautĂ© de jeunes entreprises, en quelque sorte encore exclue de ces discussions. Tout cela doit ĂŞtre clarifiĂ©.
 
Arthur Sauzay
De toutes les discussions, trois points majeurs sont, Ă  mes yeux, ressortis. 

  • Tout d'abord, personne ne parvient vraiment Ă  s’accorder sur la dĂ©finition du "New Space" ; il est vrai qu'il est difficile d'inclure pleinement sous ce terme tous les changements en cours dans le secteur spatial. Il n’y a d’ailleurs pas une vision allemande et une vision française sur la question, mais plutĂ´t des approches diffĂ©rentes selon la nature des parties prenantes, c’est-Ă -dire selon que l’interlocuteur vienne d’une agence, d’une grande entreprise ou d’une start-up. 
     
  • Deuxièmement, les agences spatiales nationales peinent Ă  dĂ©finir clairement leurs missions. Le journaliste Peter B. de Selding, qui modĂ©rait l’un des Ă©changes, a eu la bonne idĂ©e de demander aux reprĂ©sentants des agences de rĂ©sumer la stratĂ©gie et le rĂ´le actuels de leur structure. Fait intĂ©ressant, toutes les rĂ©ponses Ă©taient diffĂ©rentes et aucune n'Ă©tait très synthĂ©tique ! Nous avons entendu beaucoup de mots-clĂ©s comme "innovation", "compĂ©titivitĂ© industrielle", "emploi", etc. Cela montre que le rĂ´le des diffĂ©rents acteurs du secteur spatial Ă©volue et que tous doivent rĂ©flĂ©chir Ă  la nature de leur mission dans les annĂ©es Ă  venir.
     
  • Enfin, les relations entre le secteur public et le secteur privĂ© Ă©voluent, notamment en Europe. Interaction, coopĂ©ration ou concurrence ? Je pense que tous les acteurs de l'espace, et les agences spatiales en particulier, devraient revoir en profondeur leur rĂ´le. Doivent-elles soutenir directement les entreprises et si besoin y prendre des participations ? Pour l'instant, la clartĂ© n’est pas de mise, mais une chose est certaine : les propositions en la matière seront les bienvenues. Un aspect essentiel pour moi est le fait que l'Europe n'a pas encore tirĂ© pleinement parti des rĂ©alisations de la NASA en termes de partenariats public-privĂ© au cours des douze dernières annĂ©es.
     

En tant qu’experts tournĂ©s vers l'avenir et chacun de votre point de vue national, quelles sont, selon vous, les forces et les faiblesses de la coopĂ©ration franco-allemande dans le domaine spatial ?

Sebastian Straube
Pour l'instant, je pense que la coopĂ©ration franco-allemande pĂŞche principalement par son manque de cohĂ©rence et qu’elle souffre d’un lĂ©ger dĂ©faut de confiance. Au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement, la relation est pleine d’espoir mais il faut reconnaĂ®tre que la relation entre le CNES et le Centre allemand pour l'aĂ©ronautique et l'astronautique (bien que ces derniers collaborent sur nombre d’ambitieux projets) suscite moins d’enthousiasme qu’elle ne le pourrait. En effet, plusieurs obstacles minent cette coopĂ©ration ; Ariane 6 en fait partie, mais Ă©galement les discussions liĂ©es aux nominations Ă  certains postes clĂ©s. Le fait est que nos deux pays ne sont pas parfaitement en accord pour le moment. Il s’agit de trouver les moyens de surmonter ces difficultĂ©s et de nous engager dans de nouveaux projets. 
 
Il y a aussi de nombreuses raisons d'être optimiste, notamment en ce qui concerne les partenariats commerciaux. Les entrepreneurs des deux pays entretiennent des relations d'affaires très saines, nos écosystèmes sont complémentaires et tout semble s’accélérer. La bonne nouvelle, c'est que cette réalité n'est pas seulement franco-allemande, elle s'applique aussi à d'autres pays européens. En effet, nous disposons d'écosystèmes technologiques et d'innovation en pleine croissance et il convient à présent de les intégrer dans des initiatives communes.
 
Arthur Sauzay

Je suis d'accord avec Sebastian sur le fait que la confiance entre la France et l'Allemagne gagnerait à être renforcée. Certains décideurs français ont tendance à penser que l'Allemagne n'est pas prête à investir suffisamment dans l'espace. Et en même temps, il est tout à fait compréhensible que l'Allemagne surveille ses investissements avec prudence et exprime le souhait de pouvoir jouer un rôle plus important dans le processus décisionnel.
 
Mais soyons positifs : le potentiel en matière de coopération franco-allemande est plein de promesses. Nous devrions concentrer nos efforts sur la libération de ce potentiel. Comme l'a dit Sebastian, l'inclusion de nouveaux acteurs (start-ups mais aussi organisations et entreprises "non spatiales") peut être un moteur essentiel dans la dynamisation du partenariat entre nos deux pays.

l'inclusion de nouveaux acteurs (start-ups mais aussi organisations et entreprises "non spatiales") peut ĂŞtre un moteur essentiel dans la dynamisation du partenariat entre nos deux pays.

J'ajouterais un dernier point : ce dont nous avons Ă©galement besoin, des deux cĂ´tĂ©s du Rhin, c’est d’une implication forte de la part de nos dirigeants politiques ! Personnellement, je pense qu'un discours conjointement prononcĂ© par Emmanuel Macron et Angela Merkel et annonçant des objectifs spatiaux communs serait un signal fort envoyĂ© Ă  l’ensemble des parties prenantes, aussi bien du cĂ´tĂ© des start-up que des grandes entreprises, en passant par les Ă©tudiants - ou encore vis-Ă -vis des citoyens europĂ©ens dans leur ensemble.

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