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Filière santĂ© : comment gagner la course Ă  l’innovation ?

Filière santé : comment gagner la course à l’innovation ?
 Pierre-François Jan
Auteur
Directeur au sein du cabinet Pergamon
 Laure Millet
Auteur
Experte Associée - Santé

L’Institut Montaigne vient de publier une note intitulĂ©e Filière santĂ© : gagnons la course Ă  l’innovation sur la structuration de la filière santĂ© en France. Ce travail intervient Ă  un moment charnière pour le système de santĂ© français : si la prĂ©cĂ©dente campagne prĂ©sidentielle a Ă©chouĂ© Ă  faire de la santĂ© un thème structurant du dĂ©bat, la crise sanitaire liĂ©e au Covid-19 s’est chargĂ©e de saturer l’espace mĂ©diatique et politique de questions de santĂ©. Bien que cette crise ait mis en lumière une forte capacitĂ© de rĂ©silience et d’engagement de l’ensemble des acteurs publics et privĂ©s de notre système de soins, elle a Ă©galement mis en exergue d’importantes lacunes. Une telle crise ouvre une fenĂŞtre de tir inĂ©dite pour repenser la filière santĂ©, avec en ligne de mire le Conseil stratĂ©gique des industries de santĂ© (CSIS) cet Ă©tĂ©, la prĂ©sidence française de l’Union europĂ©enne et la prochaine Ă©lection prĂ©sidentielle en 2022. 

Une crise sanitaire révélatrice du besoin de mieux coordonner les acteurs publics et privés de la santé

Si la crise des hôpitaux ressurgit régulièrement et avait déjà émergé dans le débat public en 2019, les premiers mois de la crise du Covid-19 ont révélé aux citoyens de nombreuses problématiques : pénuries de certains professionnels de santé en France, capacités d’accueil limitées de nos services de réanimation, défaillances de l’approvisionnement en équipements et en produits de santé, etc. Plus récemment, la France n’a pas réussi à émerger dans la course aux vaccins et aux traitements contre le Covid-19. Là encore, ce sont les difficultés de l’écosystème industriel et de recherche français qui ont été révélées à la faveur de la crise sanitaire.

Elle a aussi mis en lumière les lignes de fracture et les importants silos qui persistent entre le monde hospitalier et la médecine de ville, entre l’hôpital public et les cliniques, entre la santé humaine et la santé animale et plus globalement entre les acteurs publics et les acteurs privés de la santé en France. La problématique de la confiance et du dialogue entre ces acteurs s’est alors posée de manière plus aiguë, avec des blocages opérationnels et des défauts de coordination dans les premières phases de la pandémie.

Les premiers mois de la crise du Covid-19 ont rĂ©vĂ©lĂ© aux citoyens de nombreuses problĂ©matiques. 

Mais il faut aussi souligner la rĂ©silience de notre filière santĂ© face Ă  cette crise sans prĂ©cĂ©dent : elle a su adapter les services hospitaliers, dĂ©velopper la tĂ©lĂ©consultation, rĂ©orienter rapidement les efforts de recherche dans tous les domaines, trouver des solutions pour stocker et augmenter les capacitĂ©s de production de vaccins, etc. 

Une nouvelle vision de la filière santé pour faire de la France "la première nation européenne innovante et souveraine" dans le domaine

Dans ce cadre, le besoin de mieux structurer la filière santĂ© est apparu comme un chantier prioritaire pour prĂ©parer le "monde d’après" en commençant par co-construire une vision stratĂ©gique et mettre en place les conditions de son pilotage. 

Définir la "filière santé" n’est pas chose aisée. Elle réunit des activités et des acteurs bien plus divers que la plupart des filières économiques. Au sens large, on pourrait définir cette filière comme l’ensemble des activités des acteurs publics et privés qui concourent à la réalisation d’un produit ou service ayant une finalité de santé. Ces activités entraînent nécessairement la ​création de valeur sur le territoire national (emplois directs et indirects, production de connaissances, progrès médical et scientifique, etc.). Elle rassemble une diversité d’acteurs parmi lesquels se trouvent les soignants, les offreurs de soins, les industriels, les payeurs, les services de santé, les entreprises du numérique, du diagnostic, etc.

Chiffres Ă  l’appui, il est possible d’affirmer que la santĂ© est un secteur Ă©conomique de premier plan en France. Premièrement, parce qu’elle emploie plus de 2 millions de personnes. Deuxièmement, parce qu’elle crĂ©e de la richesse, en particulier dans le domaine des industries et technologies de santĂ©, mais aussi de plus en plus dans le secteur du numĂ©rique appliquĂ© Ă  la santĂ©, dont il faut attendre une croissance exponentielle dans les annĂ©es Ă  venir. Au total, le poids Ă©conomique de la filière reprĂ©sente près de 300 milliards d’euros (dĂ©penses de santĂ© et exportations), soit 12,3 % du PIB français. Troisièmement, parce qu’il est un des rares secteurs Ă  investir massivement en R&D (8,5 milliards d’euros investis en R&D par le secteur public et privĂ©, soit 3,2 % de la dĂ©pense courante de santĂ©) et Ă  contribuer positivement Ă  la balance commerciale de la France.

Pour tirer tout le potentiel de la filière santĂ© française, Ă  la fois en termes de santĂ© publique et en termes Ă©conomiques, les acteurs interrogĂ©s dans le cadre de ce travail expriment trois types de besoins :

  • Sortir des silos et permettre une meilleure collaboration entre acteurs publics et privĂ©s ;
  • Organiser un meilleur pilotage de la filière autour d’une vision globale des enjeux de santĂ© ;
  • Favoriser la diffusion de l’innovation pour transformer le système en profondeur.

Des propositions concrètes pour consolider une filière santé française d’excellence, capable de s’exporter à l’international et d’affronter les futures pandémies

Un vĂ©ritable changement de paradigme s’impose sur la manière de piloter notre système de santĂ©. Ce nouveau paradigme doit permettre Ă  la fois :

  • de considĂ©rer le secteur de la santĂ© comme une filière Ă©conomique Ă  part entière et crĂ©atrice de valeur ;
  • de conduire des politiques de santĂ© capables d’intĂ©grer une logique d’investissements et d’évaluation du retour sur investissement ;
  • de construire une vision de long-terme pour notre système de santĂ© afin d’aligner et de coordonner l’ensemble des acteurs publics et privĂ©s ;
  • de repenser en profondeur le rĂ´le de l’État.

Trois axes majeurs Ă©mergent pour concrĂ©tiser ces objectifs. Tout d’abord, rĂ©inventer la gouvernance de la filière santĂ© (aux niveaux europĂ©en, national et rĂ©gional) pour encourager les collaborations entre le secteur public et privĂ©, tout en rendant le système plus efficient et pertinent. Les acteurs innovants du secteur ont exprimĂ© le besoin d’un interlocuteur unique au sein de l’État (notion de "one-stop-shop") pour les orienter et ĂŞtre Ă  leur cĂ´tĂ© pour dĂ©velopper des solutions en phase avec les grandes prioritĂ©s de santĂ© publique. 

Un véritable changement de paradigme s’impose sur la manière de piloter notre système de santé.

Dans le cadre de la future Présidence française de l’Union européenne en 2022, il semble aussi impératif de mettre la gouvernance de la filière santé au sommet de l’agenda pour permettre à l’avenir de mieux coordonner les réponses face aux crises sanitaires. Cela peut passer à la fois par l’accélération de la création de la Health Emergency Response Authority, inspirée du BARDA américain (Biomedical Advanced Research and Development Authority) mais aussi par des politiques de mise en commun des données de santé entre les différents États membres. Par ailleurs, il est nécessaire de prolonger le travail d’harmonisation des procédures d’accès au marché engagé avec l’European Medicines Agency en créant notamment les conditions d’une évaluation européenne des technologies de santé (harmonisation des méthodes et des critères, évaluation communautaire, etc.).

Ensuite, il paraĂ®t essentiel de dĂ©velopper des outils de pilotage de la filière par la donnĂ©e et favoriser les usages numĂ©riques au service des patients afin de repenser les modèles de rĂ©gulation. Par exemple, la mise en place d’un tableau de bord de la filière santĂ© permettrait de mieux piloter le système Ă  partir d’un nombre limitĂ© d’indicateurs sanitaires (espĂ©rance de vie en bonne santĂ©, couverture vaccinale, etc.), organisationnels (nombre de dossiers mĂ©dicaux partagĂ©s ouverts et actifs, suivi de l’observance, etc.) et Ă©conomiques (croissance du nombre de d’emplois, investissement en R&D par les acteurs publics et privĂ©s), construits et partagĂ©s par l’ensemble des parties prenantes. De la mĂŞme manière que les objectifs de dĂ©veloppement durable de l’ONU, ces grands indicateurs pourraient servir de boussole pour les acteurs publics et privĂ©s du système. La crise a Ă©galement dĂ©montrĂ© qu’il est devenu impĂ©ratif de favoriser le dĂ©veloppement de solutions numĂ©riques qui amĂ©liorent la qualitĂ© des soins pour les patients. Il faudrait Ă  ce titre mettre en place des mĂ©canismes d’incitation des professionnels de santĂ© Ă  l’adoption des usages numĂ©riques et d’imaginer des programmes d’accompagnement par les acteurs de la filière.

Enfin, notre système de santé doit de toute urgence opérer le tournant de la prévention. Il faut investir massivement dans la prévention et la coordination des parcours de soins grâce au numérique. Pour ce faire, le développement de nouveaux modèles de financement est clé afin de favoriser l’émergence de plateformes d’intégration de soins et la collaboration entre professionnels (financement au parcours et à la performance, développement d’approches populationnelles, indicateurs de résultats, etc.). Finalement, un signal fort pourrait être envoyé en transformant l’Assurance maladie en Assurance "santé", capable d’intégrer dans son champ non pas uniquement la gestion des risques et de la maladie, mais également les notions d’investissements, de prévention et donc de gestion de la santé sur le long terme.

Dans la perspective de la présidentielle, faire de la "santé publique" un critère politique global, capable de créer les conditions de la structuration de la filière santé française

En novembre 2020, 2 Français sur 3 estimaient que le plus important Ă©tait de limiter l’épidĂ©mie de Covid-19, mĂŞme si cela avait un impact nĂ©gatif sur l’économie du pays et l’emploi. Ce chiffre illustre le renversement de la hiĂ©rarchie des normes politiques qui est en train de s’opĂ©rer. En rĂ©alitĂ©, plutĂ´t que d’opposer santĂ© et Ă©conomie, cette crise peut ĂŞtre le moment de faire de la santĂ© publique un critère politique global, qui intègre les notions d’économie, de justice sociale et d’écologie. Ainsi, les propositions de l’Institut Montaigne envisagent ces enjeux de manière transverse et visent Ă  crĂ©er les conditions de la structuration d’une filière santĂ© française plus transparente, collaborative, tournĂ©e vers l’international et prĂŞte Ă  affronter les Ă©ventuelles futures pandĂ©mies. 

 

Copyright : THOMAS SAMSON / AFP

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