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Evergrande - deux mois plus tard

Evergrande - deux mois plus tard
 Philippe Aguignier
Auteur
Expert Associé - Asie

Après la publication d’une analyse de Philippe Aguignier qui, en septembre, posait la question de savoir si le groupe immobilier chinois Evergrande était "too big to fail", et son entretien croisé avec François Godement qui, en octobre, estimait les risques de contagion économique de cette "faillite au ralenti", Evergrande, a, depuis, échoué à rembourser ses créanciers à temps, ce qui lui a valu début décembre un abaissement de sa note à "défaut restreint". Philippe Aguignier, chercheur associé à notre programme Asie, fait ainsi le point sur ce dernier rebondissement dans la saga Evergrande, et le met en perspective avec l’instabilité financière plus générale à laquelle la Chine fait aujourd’hui face.

Le groupe Evergrande a finalement Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© en situation de dĂ©faut de paiement le 9 dĂ©cembre par l’agence de notation financière Fitch. L’évĂ©nement n’a pas eu quand il a fini par arriver de rĂ©percussion notable sur les marchĂ©s financiers. Cette relative placiditĂ© des marchĂ©s ne doit pas masquer la gravitĂ© des problèmes qui affectent le secteur immobilier, et au-delĂ  potentiellement les fondements mĂŞmes de la croissance Ă©conomique chinoise. 

Les autorités chinoises, bien conscientes des effets potentiellement ravageurs d’une faillite désordonnée d’Evergrande, ont cherché à gagner du temps.


Les autorités chinoises, bien conscientes des effets potentiellement ravageurs d’une faillite désordonnée d’Evergrande, ont cherché à gagner du temps. Un défaut sur une dette internationale est un événement très visible avec un fort retentissement médiatique et des conséquences difficiles à contrôler. Il était donc crucial, pour Pékin, de le retarder le plus longtemps possible afin de pouvoir mettre en place un dispositif de restructuration de la dette colossale du groupe. Plusieurs échéances de paiement d’intérêt sur des obligations en USD tombaient en octobre et novembre.

Le groupe a chaque fois trouvé les fonds nécessaires à la toute dernière minute, sans explication sur leur provenance - il semble que Xu Jiayin, actionnaire principal et président du groupe, en soit à l’origine.

Les autoritĂ©s ont mis Ă  profit le temps gagnĂ© pour parer aux urgences : des messages rassurants ont Ă©tĂ© Ă©mis par la banque centrale sur le fait que les difficultĂ©s d’un groupe n’étaient pas le signe de difficultĂ©s pour tout le secteur ; les banques se sont vu expliquer oĂą Ă©tait leur devoir et nombre d’entre elles ont publiĂ© des communiquĂ©s annonçant qu’elles continueraient Ă  financer acheteurs et promoteurs pour des projets immobiliers "raisonnables" ; des groupes de travail ont Ă©tĂ© mis en place avec les autoritĂ©s locales dans toutes les villes oĂą Evergrande a des projets en cours pour Ă©viter l’arrĂŞt des chantiers ou les relancer ; la situation de Shengjing Bank, une banque de Shenyang dont Evergrande Ă©tait Ă  la fois un actionnaire et un dĂ©biteur important et qui donnait des signes de faiblesse, a Ă©tĂ© stabilisĂ©e (ce, par le rachat par une sociĂ©tĂ© d’État locale d’une partie des actions dĂ©tenues par Evergrande dans la banque, les fonds ainsi gĂ©nĂ©rĂ©s par Evergrande ayant servi Ă  rembourser une partie de sa dette auprès de la banque) ; le 6 dĂ©cembre, Evergrande annonçait la crĂ©ation d’un "comitĂ© de gestion des risques", comprenant un nombre important de reprĂ©sentants de sociĂ©tĂ©s d’État de la province du Guangdong, signe fort du rĂ´le essentiel des autoritĂ©s locales dans le pilotage de la situation.

À court terme, cette stratégie a porté ses fruits, et semble avoir calmé les marchés financiers. À y regarder de plus près, tout est loin d’être réglé. De nombreux autres promoteurs immobiliers ont, depuis septembre, rencontré des problèmes de liquidité et ont fait défaut ou sont sur le point de le faire. Les données précises manquent pour évaluer la situation réelle des transactions immobilières, mais tout indique que leur volume a baissé significativement et, malgré les messages rassurants, il n’est pas certain qu’elles reprennent si les acteurs estiment que les prix vont continuer à baisser.

Il y a fort à parier que la saga Evergrande n’est pas le dernier épisode d’instabilité financière auquel la Chine est confrontée.

On ne sait pas vraiment ce qui se passe sur le terrain et combien de chantiers ont Ă©tĂ© relancĂ©s et dans quelles conditions ; le sujet est jugĂ© sensible et les informations publiques sont donc filtrĂ©es. 

Ce dont on est sĂ»r, en revanche, est que l’essentiel du coĂ»t de ces restructurations sera portĂ© par les autoritĂ©s locales, dĂ©jĂ  très endettĂ©es, et qui vont de plus souffrir d’une diminution de leurs revenus, qui dĂ©pendent fortement des ventes de terrain. Dans de nombreuses villes, des terrains sont restĂ©s sans acheteur lors d’enchères publiques ces derniers mois et les acheteurs - quand il y en avait - Ă©taient plus souvent des promoteurs Ă©tatiques que des groupes privĂ©s. Les gouvernements locaux auront besoin de trouver des financements sur une grande Ă©chelle. Il n’est pas rassurant que le groupe Baoneng, un autre conglomĂ©rat important de Shenzhen (comme Evergrande), actif dans l’immobilier et les services financiers et porteur d’une dette estimĂ©e Ă  30 milliards de dollars, soit Ă©galement en cours de restructuration sous l’égide des autoritĂ©s locales, qui ont visiblement fort Ă  faire. 

Il y a fort à parier que la saga Evergrande n’est pas le dernier épisode d’instabilité financière auquel la Chine est confrontée. Nous continuerons à nous pencher dans nos prochaines publications sur les causes profondes de ces épisodes et de leur récurrence.

 

Copyright : Noel Celis / AFP

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