Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Europe : le temps de l’inquiĂ©tude

Europe : le temps de l’inquiétude
 Marion Van Renterghem
Auteur
Grand reporter et auteure de "C'était Merkel" (2021)

Ă€ l’occasion des commĂ©morations liĂ©es aux 30 ans de la chute du mur de Berlin, Marion Van Renterghem, auteur de Mon Europe, je t’aime moi non plus (Stock, 2019) analyse pour l’Institut Montaigne ce double mouvement par lequel l’Europe centrale et orientale intègre l’Union europĂ©enne tout en construisant une critique radicale de son modèle. Trente ans d’une construction europĂ©enne placĂ©e sous le signe du doute.
 
Si l’on comparait l’histoire passée de l’Union européenne à une vie humaine, nous en serions au troisième cycle.L’enfance a duré une petite dizaine d’années, motivées par l’urgence de construire les bases d’une union pour en finir avec les guerres fratricides. Nous avons ensuite traversé l’adolescence et l’optimisme de la jeunesse adulte en une trentaine d’années, de la signature du traité de Rome en 1957 jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, lorsque l’Est et l’ouest de l’Europe se réunifiaient et que "l’occident kidnappé" réintégrait le club privilégié des États de droit. Puis une autre trentaine d’années s’est écoulée : du point optimal de 1989, où la démocratie triomphait du dernier des deux grands totalitarismes, jusqu’au retour actuel des fantasmes nationalistes et à la contestation de ce socle politique européen qu’est la démocratie libérale et représentative. 1957-1989, 1989-2019 : trente ans de constructions dans l’enthousiasme, suivis par trente ans de constructions dans le doute. Nous en sommes là, au bout du doute. Si les historiens donnent un jour un nom à la période que nous sommes en train de vivre, ce sera l’inquiétude.
 
Trente ans n’est pas une durée anodine. C’est le temps qu’il faut pour passer de l’âge adulte à la vieillesse, celui d’une génération. Comment sommes-nous passés en trente ans de l’avènement de la démocratie que Francis Fukuyama décrivait comme "la fin de l’histoire", au retour des nationalismes et au "choc des civilisations" prédit par Samuel Huntington ? Certes, il n’est aucun dirigeant ni aucune majorité de citoyens d’un pays de l’Union européenne pour souhaiter quitter l’UE et contester les bienfaits du marché unique - à l’exception du Royaume-Uni qui ne le sait plus lui-même. Mais qu’avons-nous raté pour que la démocratie libérale, si chèrement acquise, ait produit ici et là l’aspiration à ses exacts contraires : résurgence identitaire et nationaliste, ultraconservatisme, autoritarisme, "démocrature", "illibéralisme" ?

Le mur n’est pas tombé entre l’Est et l’Ouest, ni même entre le Nord et le Sud. L’Europe, impuissante dans la crise financière de 2008, arrogante face à la crise grecque de 2011, incapable de s’entendre face à la crise des migrants de 2015, est traversée de fractures.

Est-ce un hasard si la seule grande dirigeante à avoir passé l’essentiel de sa vie sous la dictature, Angela Merkel, est aussi l’une des dernières, parmi les chefs d’Etat et de gouvernement les plus puissants, à opposer aux tribuns populistes les valeurs qui fondent l’Union européenne – liberté, pluralisme, Etat de droit, tolérance, respect du droit et de la dignité indépendamment des origines, de la couleur de la peau, de la religion, du genre, de l’orientation sexuelle ou des opinions politiques ? Qu’avons-nous fait de nos trente ans et que ferons-nous des trente suivants ? Le prochain cycle appartiendra-t-il à ceux qui ont de ces valeurs une conception très relative et qui à la démocratie préfèrent la populocratie – les Donald Trump, Boris Johnson, Matteo Salvini, Viktor Orbán ou Marine Le Pen ?

Tous ont leur histoire, leurs raisons, leurs motivations, leurs explications, leurs identitĂ©s propres. Mais de tous ces chefs populistes, qui ont en commun l’art de vendre des rĂ©ponses simples et fausses Ă  des questions complexes en dĂ©signant des boucs Ă©missaires, l’un d’entre eux incarne, plus que les autres, l’archĂ©type de ce grand retournement : le Hongrois Viktor Orbán. L’ancien jeune dissident libĂ©ral, opposant courageux Ă  l’occupation soviĂ©tique et Ă  la dictature communiste, formĂ© Ă  Oxford grâce Ă  une bourse de la fondation Soros et fondateur au dĂ©but des annĂ©es 1990 d’un petit parti, le Fidesz, oĂą se retrouvaient naturellement les jeunes dĂ©mocrates europĂ©ens et cosmopolites, est devenu en trente ans un populiste nationaliste, prĂ´nant les valeurs conservatrices et flirtant avec l’antisĂ©mitisme, rĂ©duisant l’expĂ©rience dĂ©mocratique au seul temps de l’élection pour rogner ensuite sur les contre-pouvoirs et la libertĂ© d’expression, accusant en premier lieu cette Union europĂ©enne Ă  laquelle la Hongrie, comme tant d’autres pays, avait si ardemment voulu appartenir – et bien qu’il n’exprime lui-mĂŞme aucunement le souhait d’en sortir.

Partout en Europe, la rhĂ©torique eurosceptique est politiquement payante, alors que mĂŞme les plus antieuropĂ©ens des dirigeants europĂ©ens ne peuvent ignorer ce que l’UE a apportĂ© en termes de dĂ©mocratie, de rĂ©duction des inĂ©galitĂ©s, de protections sociales, de qualitĂ© de vie. En trente ans, l’Union europĂ©enne n’a pas su enrayer la brutalitĂ© de la mondialisation, le bouleversement des sociĂ©tĂ©s qu’elle a entraĂ®nĂ© et avant tout cette passion triste qui se faufile entre la peur et la colère, entre la jalousie, la haine et le mal-ĂŞtre : le ressentiment. Le mur n’est pas tombĂ© entre l’Est et l’Ouest, ni mĂŞme entre le Nord et le Sud. L’Europe, impuissante dans la crise financière de 2008, arrogante face Ă  la crise grecque de 2011, incapable de s’entendre face Ă  la crise des migrants de 2015, est traversĂ©e de fractures. Sans oublier ce dĂ©tail qui tissait ses premiers fils en 1989, dont personne ne saisissait encore l’enjeu, qui allait propulser de manière fabuleuse l’accès au savoir autant que miner insidieusement le fonctionnement dĂ©mocratique : internet, prĂ©lude aux rĂ©seaux sociaux. Il y a trente ans, le compte Ă  rebours commençait.

 

Copyright : GUNTHER KERN / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne