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Europe de la dĂ©fense : "23 nation army" ? Trois questions Ă  Maxime Lefebvre

Europe de la défense :
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Les grands entretiens

Le 13 novembre dernier, lors du Conseil des affaires Ă©trangères, 23 pays membres de l’Union europĂ©enne ont signĂ© une sĂ©rie d’engagements visant Ă  dĂ©velopper une projet militaire commun. MalgrĂ© de nombreuses tentatives de coopĂ©ration, notamment Ă  l’initiative de la France, le domaine de la dĂ©fense relevait  jusqu’ici exclusivement du cadre national, comme un symbole de souverainetĂ© conservĂ©e. Ce “moment historique”, ainsi qualifiĂ© par la cheffe de la diplomatie europĂ©enne, Frederica Mogherini, ouvre la voie vers davantage de coopĂ©ration en matière de dĂ©fense, comme le prĂ©conise le rapport de l’Institut Montaigne de mars 2017 L’Europe dont nous avons besoin, notamment en prĂ©voyant de consacrer 20 % des dĂ©penses de dĂ©fense Ă  l’investissement. Maxime Lefebvre, ancien reprĂ©sentant permanent de la France auprès de l’OSCE et contributeur au rapport, nous livre son analyse. 

D’oĂą vient le projet d’une coopĂ©ration renforcĂ©e sur les questions de dĂ©fense ? 

Le raisonnement de base est que certains pays europĂ©ens, en raison de leurs ambitions et de leurs capacitĂ©s, pourraient crĂ©er un "Schengen de la dĂ©fense" et prendre en main l’affirmation d’un pilier europĂ©en sur les questions de dĂ©fense au sein de l’OTAN, qui est Ă  l’ordre du jour dans la relation transatlantique depuis la pĂ©riode de la guerre froide.
 
Cette coopération aurait pu se réaliser au sein du traité de Bruxelles (1948) et de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) créée en 1954 après l’échec de la Communauté européenne de défense (CED), mais l’UEO est largement restée une coquille vide et n’a pu être relancée avec succès, même après la fin de la guerre froide. L’OCCAR (organisme conjoint de coopération en matière d’armement) a cependant été lancé en 1996 entre les quatre principaux pays européens producteurs d’armements (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie) pour pouvoir mieux gérer des programmes en commun (par exemple l’avion A400M).
 
Après le lancement par l’Union européenne de la politique de sécurité et de défense commune en 1999, l’UEO a été amenée à se fondre dans l’UE. Mais au moment de la rédaction du projet de Constitution européenne, en 2002-2003, l’idée d’une "coopération structurée permanente" (CSP) a resurgi. Un protocole a été élaboré par concertation en particulier entre les trois principaux pays européens qui comptent sur le plan militaire – France, Allemagne, Royaume-Uni. Le texte a été repris dans le traité de Lisbonne de 2007, et la France et l’Allemagne ont décidé en 2016, avec leurs partenaires, de concrétiser cet engagement dans le cadre de la relance générale de l’Europe de la défense qui a suivi le vote du Brexit.

En quoi consiste cette coopération structurée permanente ?

L’objectif de la CSP était à l’origine de réunir les pays les plus avancés en matière de défense, ceux qui sont prêts à la fois à atteindre des critères plus exigeants en termes de capacités et à prendre des engagements plus importants en termes de missions.
 
Il y a en fait deux philosophies derrière la CSP : une philosophie plus politique visant à permettre à l’UE de devenir un véritable acteur militaire et de mener des opérations militaires plus robustes (y compris des "missions de forces de combat pour la gestion des crises", comme le disent les traités, sans que cela n’ait jamais été mis en œuvre jusqu’à aujourd’hui) ; et une philosophie plus instrumentale, visant à renforcer les moyens de défense des pays européens et à les intégrer davantage pour améliorer l’efficience collective et accroître le niveau global de capacités militaires des Européens.
 
La France est davantage intéressée, dans la CSP, par les ambitions sur les missions. Elle partageait cet objectif avec le Royaume-Uni, sauf que le Royaume-Uni n’a jamais voulu que l’UE se dote jusqu’au bout d’une capacité autonome de mener des opérations militaires. Pour Londres, les opérations militaires les plus sérieuses doivent passer par l’OTAN, comme ça a été le cas pour l’intervention en Libye en 2011, sous un leadership franco-britannique mais dans un cadre atlantique et avec la participation des moyens américains.
 
L’Allemagne est davantage intĂ©ressĂ©e par l’approche capacitaire. Son but est de crĂ©er une "union de sĂ©curitĂ© et de dĂ©fense" visant Ă  intĂ©grer davantage les moyens militaires europĂ©ens et Ă  rendre plus compĂ©titive et plus efficiente l’économie europĂ©enne de la dĂ©fense. Mais l’Allemagne, du fait de son histoire et de l’état de l’opinion publique, est traditionnellement rĂ©ticente, ou en tout cas très prudente, par rapport aux interventions militaires, en particulier les opĂ©rations de combat. Pour elle la PSDC doit ĂŞtre en premier lieu une PSDC civile ou avec des ambitions militaires limitĂ©es (missions de conseil et de formation, d’observation, Ă  la rigueur de maintien de la paix).
 
Dans l’élaboration du projet de CSP, l’Allemagne a tirĂ© vers le volet capacitaire et freinĂ© sur le volet missions. En outre, faute de s’être entendu suffisamment Ă  l’avance et suffisamment clairement sur les contours d’une CSP entre les pays moteurs, le projet a dĂ©rivĂ© vers un projet inclusif ouvert Ă  tous les Etats membres. C’est une difficultĂ© rĂ©currente dès qu’on parle de "noyau dur" ou d’Europe Ă  deux vitesses : certains pays prennent l’initiative, mais aussitĂ´t les autres craignent d’être exclus. C’est ainsi que l’espace Schengen, prĂ©vu Ă  l’origine Ă  cinq (France, Allemagne, Benelux), comprend aujourd’hui 22 Etats membres (plus 4 pays hors UE). Pour la zone euro, on en est Ă  19. Et dans le cas de la CSP, 23 pays ont notifiĂ© leur intention de participer au Conseil affaires Ă©trangères du 13 novembre dernier, et on pourrait terminer Ă  26 (le Royaume-Uni sortant de l’Union et le Danemark bĂ©nĂ©ficiant d’un "opt out" sur l’Europe de la dĂ©fense).
 
On a donc perdu l’ambition d’origine d’un "Schengen de la dĂ©fense" entre quelques pays sĂ©rieux et volontaires sur le plan militaire. C’est peut-ĂŞtre une occasion manquĂ©e car la CSP ne pourra pas ĂŞtre activĂ©e une deuxième fois. Mais peut-ĂŞtre aussi que l’objectif mĂŞme d’une CSP ambitieuse et restreinte n’était politiquement pas rĂ©aliste, compte tenu des modalitĂ©s de dĂ©cision dĂ©finies dès 2003 (avec la nĂ©cessitĂ© d’une majoritĂ© qualifiĂ©e), du poids persistant de l’OTAN (dont 21 pays de l’UE sont membres), du Brexit et des positions du Royaume-Uni, du manque d’ambition - en termes d’opĂ©rations ou d’autonomie stratĂ©gique - de la quasi-totalitĂ© des pays europĂ©ens Ă  part la France, et de la difficultĂ© Ă  exclure les pays jugĂ©s moins sĂ©rieux alors qu’on dĂ©veloppe dĂ©sormais la politique de sĂ©curitĂ© et de dĂ©fense commune dans le cadre gĂ©nĂ©ral de l’UE. 

Comment la CSP va-t-elle contribuer concrètement à la relance de l’Europe de la défense ?

La CSP, qui sera officialisée par une décision du Conseil, donne un cadre nouveau à la relance de l’Europe de la défense, c’est-à-dire à la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’Union européenne. Elle lui apporte en quelque sorte un élan politique et institutionnel.
                                                         
Elle comprend, d’une part, une série d’engagements concrets des Etats membres, qui feront l’objet d’un suivi, à renforcer leur effort de défense (investissement, recherche, etc.) et les opérations de la PSDC – mais curieusement, les Européens ne reprennent pas à leur compte l’engagement que la plupart d’entre eux ont pris dans le cadre de l’OTAN de porter à 2 % du PIB leur effort de défense.
 
Ensuite, la CSP permet des projets concrets qui pourront se faire à quelques-uns – il s’agit de projets capacitaires, comme le souhaitait l’Allemagne. Ces projets pourront être ouverts à des Etats tiers, par exemple le Royaume-Uni, et bénéficier des financements du Fonds européen de défense.
 
La CSP ne fixe pas l’objectif de missions militaires plus exigeantes, mais elle ne l’interdit pas non plus. C’est une étape. A travers d’un côté la CSP et de l’autre la création d’instruments financiers nouveaux comme le Fonds européen de défense, les Européens vont muscler leur moyens de défense et de sécurité. La question de la volonté politique, de l’ambition militaire au service d’une stratégie d’affirmation internationale de l’UE, reste quant à elle largement ouverte.
 

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