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19/03/2026
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EU Inc. : formule gagnante pour la compĂ©titivitĂ© de l’UE ?

EU Inc. : formule gagnante pour la compétitivité de l’UE ?
 Jeanne Lebaudy
Auteur
Chargée de projets au programme Europe

1 marché + 27 États = EU Inc. ? En présentant le 18 mars EU Inc., un 28e régime à destination des entreprises innovantes qui s'ajoute aux 27 cadres juridiques de ses États membres, la Commission européenne veut prendre à bras le corps les difficultés structurelles qui nuisent à sa compétitivité, et répondre à une fragmentation persistante malgré le marché unique. Comment le règlement EU Inc doit-il harmoniser les économies européennes ? Quelles sont ses limites ?

La Commission europĂ©enne a prĂ©sentĂ© hier son projet de "28e rĂ©gime" pour les entreprises innovantes, baptisĂ© "EU Inc.". Derrière cet outil hautement technique, c’est un saut majeur vers un vrai marchĂ© unique qui se profile. Ă€ l’heure oĂą la Chine se ferme, oĂą Washington joue de l’accès Ă  son marchĂ© Ă  des fins gĂ©opolitiques, l’enjeu pour les EuropĂ©ens va au-delĂ  des considĂ©rations Ă©conomiques, pourtant potentiellement considĂ©rables. 

Du moment politique au moment juridique

Résurgence d’une antienne européenne autour de la construction d’un Code européen des affaires, longtemps cantonné aux rapports et aux discours, le 28e régime franchit aujourd’hui un seuil décisif. En présentant sa proposition, la Commission ne se contente plus de diagnostiquer les limites du marché unique ; elle met sur la table un instrument juridique concret pour y répondre.

La Commission ne se contente plus de diagnostiquer les limites du marché unique ; elle met sur la table un instrument juridique concret pour y répondre.

Face aux défis économiques et géopolitiques historiques que l’Europe rencontre depuis quelques années, le sujet d’un cadre juridique de l’UE harmonisé pour les entreprises s’est (ré)imposé dans l’agenda européen : rapports d’Enrico Letta et de Mario Draghi, lignes directrices de la Commission 2024-2029, stratégie pour les start-up et scale-up.

Comme l’a souligné Ursula von der Leyen en janvier à Davos, en révélant que le projet serait baptisé "EU Inc", ce nouveau cadre (largement soutenu par le Conseil qui attendait qu’il soit déployé sans délai) constitue l’une des pièces maîtresses de la réponse européenne à la dégradation de sa compétitivité.

Une idée ancienne, réactivée par l’urgence

Loin d’être une invention rĂ©cente, ni une intuition isolĂ©e, le 28e rĂ©gime s’inscrit dans une histoire longue, Ă  la croisĂ©e de la doctrine juridique et de l’intĂ©gration europĂ©enne. Depuis plus de 40 ans, de nombreuses initiatives ont cherchĂ© Ă  dĂ©passer la fragmentation des droits nationaux. On peut citer ici le projet d’un code europĂ©en des affaires, initiative doctrinale lancĂ©e en 2017 par des juristes europĂ©ens (Association Henri Capitant, Fondation pour le droit continental) visant Ă  proposer une codification unifiĂ©e du droit europĂ©en des affaires, destinĂ©e Ă  servir de base Ă  un futur code adoptĂ© par l’UE. Parallèlement, des tentatives de crĂ©ation de formes sociĂ©taires europĂ©ennes - de "European Private Company" en 2010 Ă  la "European Single-Member Company" en 2014 - ont cherchĂ© Ă  doter le marchĂ© unique d’entitĂ©s juridiques communes. 

Ces initiatives ont en commun d’avoir butĂ© sur les mĂŞmes obstacles : divergences entre États membres, dĂ©fense des avantages juridiques nationaux, crainte d’une course au moins-disant (ex. droit du travail), difficultĂ© Ă  articuler des obligations juridiques Ă©manant de l'UE avec les spĂ©cificitĂ©s de chacun des systèmes juridiques nationaux, et absence de consensus sur le degrĂ© d’intĂ©gration souhaitable

La nouveauté tient donc moins à l’idée elle-même qu’à son repositionnement.

Une prise de conscience : les EuropĂ©ens ne peuvent plus se payer le luxe de la fragmentation 

Si le 28e rĂ©gime s’impose dĂ©sormais Ă  l’agenda, c’est que l’urgence est grande. La fragmentation du marchĂ© unique n’est plus seulement perçue comme une imperfection institutionnelle et un frein Ă  la croissance, mais comme l’une des principales entraves au dĂ©veloppement de champions europĂ©ens, dans un monde oĂą de tels acteurs Ă©conomiques deviennent des atouts gĂ©opolitiques essentiels. En effet, 33 ans après l’avènement du marchĂ© unique, celui-ci reste grevĂ© de barrières nationales, qui sont autant de droits de douane invisibles - le FMI les estime Ă©quivalents Ă  44 % pour les biens manufacturĂ©s et Ă  110 % pour les services, estimation probablement lĂ©gèrement excessive mais qui fait autoritĂ©.

Ces obstacles juridiques dĂ©bouchent sur des situations Ă©conomiques elles aussi dĂ©lĂ©tères pour le dĂ©veloppement de champions europĂ©ens, nos jeunes entreprises innovantes : capital-risque sous-dĂ©veloppĂ©, marchĂ©s financiers incomplets et peu profonds, services aux entreprises plus fragmentĂ©s et donc plus chers. 

Ainsi, concrètement, pour une entreprise qui souhaite se dĂ©velopper au sein de l’Union, les coĂ»ts sont loin de ceux d’un marchĂ© unique : divers rĂ©gimes juridiques et obligations aussi (par exemple une entreprise enregistrĂ©e au Pays-Bas doit crĂ©er une entitĂ© française pour ses employĂ©s français), multiplicitĂ© et non coordination des cadres de dĂ©faillance, complexitĂ© de l’emploi transfrontalier, enchevĂŞtrement des systèmes fiscaux, redondance des agrĂ©mentations et des obligations de dĂ©claration, etc. Ces obstacles juridiques dĂ©bouchent sur des situations Ă©conomiques elles aussi dĂ©lĂ©tères pour le dĂ©veloppement de champions europĂ©ens, nos jeunes entreprises innovantes : capital-risque sous-dĂ©veloppĂ©, marchĂ©s financiers incomplets et peu profonds, services aux entreprises plus fragmentĂ©s et donc plus chers. 

Cette fragmentation est tout aussi délétère sur le plan politique. La liberté d’établissement, consacrée de longue date par la jurisprudence, a permis aux entreprises de choisir le droit national le plus favorable. En l’absence de cadre unifié, cela nourrit une concurrence intra-européenne des systèmes juridiques et fiscaux qui peut prendre des airs de course au moins-disant, le tout pour une intégration réelle limitée.

Le 28e rĂ©gime se prĂ©sente ainsi comme une tentative de rĂ©soudre cette dĂ©licate Ă©quation : offrir un cadre commun sans remettre en cause les ordres juridiques existants.

Concevoir le rĂ©gime : des choix structurants

Une fois le constat posé, les difficultés commencent. Le 28e régime ne se résume pas à la création d’un statut supplémentaire ; il suppose de trancher des questions structurantes qui conditionnent sa crédibilité.

Un accès ouvert à tous

Le premier enseignement de la proposition de la Commission est que celle-ci a refusĂ© de s’enfermer dans une dĂ©finition trop Ă©troite de l’entreprise innovante, pourtant longtemps considĂ©rĂ©e. Si le rĂ©gime Ă©tait initialement conçu pour rĂ©pondre aux besoins des start-up et des scale-up, il est finalement ouvert Ă  toute entreprise qui souhaite y recourir. Ce choix prĂ©sente un avantage clair : il Ă©vite de faire reposer l’accès au dispositif sur des critères d’éligibilitĂ© complexes, instables et potentiellement contre-productifs. Car dĂ©finir juridiquement l’innovation n’a rien d’évident : seuils de R&D, secteur d’activitĂ©, taille ou profil technologique peuvent vite recrĂ©er de nouvelles lourdeurs administratives.

La deuxième leçon du texte est son caractère progressif, au moins dans son Ă©conomie gĂ©nĂ©rale. La Commission a choisi de bâtir d’abord un noyau centrĂ© sur le droit des sociĂ©tĂ©s, c’est-Ă -dire sur ce qui constitue le principal obstacle au moment de la crĂ©ation, de la structuration de la sociĂ©tĂ©, de son capital et des premières opĂ©rations de croissance. Le texte prĂ©voit donc un corpus de règles unique partout dans l’UE pour l’ensemble de ces dimensions. Il prĂ©voit aussi de fluidifier un certain nombre de procĂ©dures, avec la dĂ©matĂ©rialisation de nombreuses opĂ©rations ou encore la reconnaissance de diffĂ©rentes classes d’actions. Ce choix confirme l’intuition de nombreux juristes : commencer par le droit des sociĂ©tĂ©s constitue sans doute la voie la plus praticable pour rendre le rĂ©gime opĂ©ratoire.

Les modalités d’adoption

Sur ce point, la proposition de la Commission tranche nettement dans le dĂ©bat prĂ©alable : elle a finalement choisi le règlement, et non la directive un temps considĂ©rĂ©e, en se fondant sur l’article 114 TFUE relatif au fonctionnement du marchĂ© intĂ©rieur. C’est un choix politiquement et juridiquement important. LĂ  oĂą une directive aurait impliquĂ© des transpositions nationales, donc le risque de voir rĂ©apparaĂ®tre sous une autre forme les divergences que le dispositif cherche prĂ©cisĂ©ment Ă  rĂ©duire, le règlement permet d’assumer une ambition plus intĂ©grĂ©e et plus lisible. Il correspond mieux Ă  l’idĂ©e mĂŞme d’un "28e rĂ©gime" : non pas une simple coordination de droits nationaux, mais un cadre commun applicable dans toute l’Union. En ce sens, la Commission a retenu l’instrument le plus cohĂ©rent avec l’objectif poursuivi. Reste que ce choix accroĂ®t aussi l’exigence politique du texte : plus le rĂ©gime est intĂ©grĂ©, plus il sera scrutĂ© sur ses effets concrets et sur les Ă©quilibres qu’il emporte.

 

La proposition de la Commission tranche nettement dans le dĂ©bat prĂ©alable : elle a finalement choisi le règlement, et non la directive un temps considĂ©rĂ©e.

Enfin, l’attractivité du dispositif dépendra de son environnement opérationnel. La Commission propose un parcours simplifié : interface européenne unique, formulaires harmonisés, modèles de statuts, enregistrement en 48 heures (avec 1 euro symbolique), coût plafonné à 100 euros, fonctionnement numérique sur l’ensemble du cycle de vie de la société, simplification des opérations sur capital et des transferts de titres.

Elle appelle aussi les États membres à mettre en place, ou à désigner, des chambres ou juridictions spécialisées pour les litiges liés à cet "EU Inc.".

Une avancée importante qui a ses limites

La proposition rappelle aussi les entraves plus fondamentales Ă  une pleine intĂ©gration Ă©conomique europĂ©enne : le 28e rĂ©gime n’a pas vocation Ă  s’attaquer aux compĂ©tences essentielles que conservent les États souverains membres de l’UE.

La Commission insiste sur le fait qu’EU Inc. permettra un accès plein au marché unique et offrira un cadre harmonisé commun. Dans le même temps, elle précise que les règles nationales du travail et du social ne sont ni concernées ni affectées, contrairement à ce que certains marchands de peurs ont pu affirmer. Le règlement lui-même ménage explicitement l’application de nombreux autres champs juridiques, qu’il s’agisse du droit fiscal ou de la compétence juridictionnelle en matière d’insolvabilité. In fine, le cadre du 28e régime sera exécuté par les systèmes juridiques nationaux. Autrement dit, le régime est bien commun à l’ensemble de l’UE, mais il n’est pas autosuffisant, et ne pourra jamais l’être en l’état des Traités. Il s’insère dans un environnement juridique composite, où coexistent un droit européen harmonisé et des dimensions nationales.

Il en résulte une architecture hybride. C’est sans doute inévitable ; c’est aussi la limite structurelle de l’exercice. Le 28e régime corrige certaines fragmentations, mais ne peut toutes les abolir. Il simplifie certains moments-clefs de la vie de l’entreprise (création, levée de fonds, transfert de titres, liquidation simplifiée) sans faire disparaître la pluralité des ordres juridiques applicables, dont la diversité relève bien souvent de la souveraineté des peuples européens dans le choix de leur modèle économique et social.

Un choix de modèle, appelé à définir l’UE

Au-delĂ  de ses paramètres techniques, la proposition confirme et concrĂ©tise l’un des principaux axes de travail de l’UE pour les annĂ©es Ă  venir. La Commission crĂ©e le label "EU Inc.", avec tout ce qu’il charrie d’imaginaire. L’Europe (rĂ©)assume de vouloir ĂŞtre un environnement d’affaire de premier plan pour les entreprises. L’idĂ©e est claire : offrir Ă  notre continent un vĂ©hicule simple, rapide, peu coĂ»teux, familier pour les investisseurs et capable de retenir sur le continent des entreprises qui, jusqu’ici, regardaient ailleurs pour passer Ă  l’échelle. Si EU Inc. envoie un signal de modernitĂ© et de lisibilitĂ©, il importe aussi un imaginaire très amĂ©ricanisĂ© de l’entreprise (incorporated, corporation), de la croissance et de la liquiditĂ©.

L’idĂ©e est claire : offrir Ă  notre continent un vĂ©hicule simple, rapide, peu coĂ»teux, familier pour les investisseurs et capable de retenir sur le continent des entreprises qui, jusqu’ici, regardaient ailleurs pour passer Ă  l’échelle.

Le 28e régime ne constitue qu’une première - et signifiante - brique d’un chantier plus vaste. Il ne pourra produire pleinement ses fruits sans s’inscrire dans un mouvement plus large de construction d’un véritable marché européen de l’épargne et de l’investissement, et sans une convergence accrue des cadres normatifs nationaux, notamment en matière financière.

Le feu est vert et il appelle une forme d’optimisme. Mais la trajectoire reste exigeante. Sortir les économies européennes de leur inertie et leur donner le marché à la hauteur de leurs ambitions d’autonomie et de prospérité suppose d’aller bien au-delà de ce premier jalon

Copyright image : NICOLAS TUCAT / AFP
La prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, Ursula von der Leyen, lors de la confĂ©rence de presse destinĂ©e Ă  prĂ©senter le règlement "EU Inc" le 18 mars 2026 Ă  Bruxelles. 

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