Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

En Iran, triple échec et impasses stratégiques

En Iran, triple échec et impasses stratégiques
 Reza Pirzadeh
Auteur
Expert en Relations Internationales

En Iran, l'opĂ©ration dĂ©clenchĂ©e le 28 fĂ©vrier par les AmĂ©ricains et les IsraĂ©liens est en Ă©chec sur le plan militaire, Ă©conomique et politique et montre que la rĂ©silience du rĂ©gime a Ă©tĂ© sous-estimĂ©e.  Quelles sont les consĂ©quences gĂ©opolitiques de la guerre, alors que les frappes alimentent la colère des Iraniens et que les Gardiens de la RĂ©volution risquent de sortir renforcĂ©s de l’épreuve de force?

Plus d’un mois après le dĂ©clenchement de la guerre par IsraĂ«l et les États-Unis contre l’Iran, un premier constat s’impose : malgrĂ© une supĂ©rioritĂ© militaire Ă©crasante, la coalition israĂ©lo-amĂ©ricaine se heurte, pour l’instant, Ă  un triple Ă©chec. Échec d’abord militaire et sĂ©curitaire, Ă©chec ensuite Ă©conomique et financier, Ă©chec enfin politique et stratĂ©gique. L’enjeu n’est pas seulement d’en dresser le bilan, mais d’en comprendre les causes profondes et d’en mesurer les consĂ©quences, potentiellement considĂ©rables sur le plan gĂ©opolitique.

Avant d’examiner ces trois dimensions, un élément mérite d’être rappelé tant il éclaire la séquence actuelle. Cette guerre a été déclenchée le 28 février dernier, alors même que des négociations indirectes étaient en cours entre Téhéran et Washington, sous médiation omanaise, sur l’ensemble des sujets de contentieux — nucléaire, missiles balistiques, stabilité régionale. Conformément aux déclarations du ministre omanais des Affaires étrangères, à la veille du déclenchement de la guerre par Israël et les États-Unis, les deux parties étaient proches d’un accord et avaient prévu de poursuivre leurs négociations quelques jours plus tard à Vienne.

Le 27 février dernier, la stabilité et la prospérité régnaient encore dans les pétromonarchies du Golfe persique. La navigation était libre dans le détroit d’Ormuz, le prix du baril de pétrole se situait autour de 72 dollars, et personne ne parlait d’un nouveau choc pétrolier. Dans le même temps, une partie non négligeable du peuple iranien croyait encore aux promesses de Donald Trump d’une “aide à venir”.

Quelques semaines plus tard, le paysage stratĂ©gique est profondĂ©ment transformĂ© : l’Iran contrĂ´le totalement le dĂ©troit d'Ormuz, les routes maritimes sont perturbĂ©es, le baril du pĂ©trole dĂ©passe les 110 dollars, le spectre d’un choc Ă©nergĂ©tique majeur provoquant une forte rĂ©cession mondiale est au cĹ“ur des prĂ©occupations internationales, et, au sein de la sociĂ©tĂ© iranienne, le rĂ©flexe drapeau et la nĂ©cessitĂ© de dĂ©fendre la patrie face Ă  une agression extĂ©rieure prennent chaque jour davantage le dessus sur les aspirations dĂ©mocratiques.

La résilience iranienne sous-estimée

Le premier enseignement de ce conflit tient à l’écart manifeste entre les objectifs militaires affichés et les résultats obtenus.

L’ambition initiale — neutraliser durablement les capacités stratégiques iraniennes — n’a pas été atteinte. Certes, des infrastructures ont été détruites et de nombreux centres de commandement ont été ciblés. Mais ces frappes n’ont pas permis de désorganiser durablement l’appareil militaire iranien.

L’Iran conserve des capacités de frappes encore significatives, en particulier ses missiles balistiques et ses drones qu’il continue d’utiliser de manière coordonnée.

L’Iran conserve des capacitĂ©s de frappes encore significatives, en particulier ses missiles balistiques et ses drones qu’il continue d’utiliser de manière coordonnĂ©e. Plus encore, certaines opĂ©rations rĂ©centes suggèrent une amĂ©lioration de ses performances opĂ©rationnelles, avec des frappes ayant atteint des cibles sensibles Ă  haute valeur stratĂ©gique. Des systèmes de surveillance avancĂ©s en Jordanie ont Ă©tĂ© dĂ©truits, tout comme des moyens aĂ©riens tels que le fameux F35 amĂ©ricain, un avion de type AWACS et des avions ravitailleurs. Son programme nuclĂ©aire, bien qu’affaibli, n’a pas Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©. Enfin, ses relais rĂ©gionaux continuent d’opĂ©rer, maintenant une pression constante sur plusieurs théâtres.

Cette rĂ©silience s’explique en grande partie par une erreur d’apprĂ©ciation initiale : la sous-estimation de la profondeur stratĂ©gique iranienne. Depuis des dĂ©cennies, la RĂ©publique islamique a structurĂ© son appareil militaire autour de principes de dispersion, de redondance et d’asymĂ©trie. Ce modèle vise Ă  absorber des frappes conventionnelles et Ă  prĂ©server une forte capacitĂ© de riposte. Dans ces conditions, une campagne aĂ©rienne, mĂŞme intensive, ne peut suffire Ă  neutraliser un tel système.

Plus largement, ce conflit confirme une constante bien Ă©tablie des guerres contemporaines : dans les configurations asymĂ©triques, la supĂ©rioritĂ© militaire conventionnelle ne garantit pas la victoire stratĂ©gique. Les États-Unis en ont fait l’expĂ©rience Ă  plusieurs reprises depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, notamment en Irak et en Afghanistan. Mais la comparaison trouve ici rapidement ses limites : l’Iran est un État autrement plus structurĂ©, plus peuplĂ© et technologiquement plus avancĂ©, disposant d’une base industrielle de dĂ©fense dĂ©veloppĂ©e et d’un vivier important d’ingĂ©nieurs, qui lui ont permis, malgrĂ© les sanctions, de produire localement une part significative de ses systèmes d’armes, notamment dans les domaines balistique et des drones.

Un Ă©chec Ă©conomique : un choc global mal anticipĂ©

Le second échec est d’ordre économique.

L’un des effets les plus immĂ©diats du conflit a Ă©tĂ© la dĂ©stabilisation du marchĂ© Ă©nergĂ©tique mondial. La restriction de la navigation dans le dĂ©troit d'Ormuz — par lequel transite environ 20 % du pĂ©trole mondial selon l’International Energy Agency, mais aussi une part significative du commerce du gaz naturel liquĂ©fiĂ© et d’autres matières premières stratĂ©giques, a profondĂ©ment perturbĂ© les flux Ă©conomiques.

Dans les faits, l’Iran a démontré sa capacité à exercer un contrôle sur le détroit d’Ormuz et à entraver la circulation d’un nombre significatif de navires. Face à cette situation, la coalition israélo-américaine semble, à ce stade, incapable d’imposer une sécurisation durable de cette route maritime sans risquer de subir de lourdes pertes.

Par ailleurs, les appels de Donald Trump à une mobilisation internationale — notamment auprès de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud, de l’Australie, de la France ou du Royaume-Uni — sont restés sans réponse significative. Cette situation a même contribué à aggraver les tensions entre les États-Unis et leurs alliés européens, notamment au sein de l’OTAN.

De plus, en rĂ©ponse aux destructions de ses infrastructures Ă©nergĂ©tiques, l’Iran a ciblĂ© des installations dans plusieurs pays du Golfe Persique, amplifiant l’effet de choc. Le rĂ©sultat est sans ambiguĂŻtĂ© : une hausse brutale des prix, une forte volatilitĂ© des marchĂ©s et un retour du risque inflationniste Ă  l’échelle mondiale.

Ce choc dépasse largement la région. Il affecte directement les économies européennes et asiatiques, fragilise les équilibres macroéconomiques et complique la conduite des politiques monétaires dans un contexte déjà incertain.

Une guerre censée éliminer un risque stratégique a contribué à en créer un nouveau, d’ampleur mondiale, sans pour autant régler le premier.

Autrement dit, une guerre censée éliminer un risque stratégique a contribué à en créer un nouveau, d’ampleur mondiale, sans pour autant régler le premier.

Un Ă©chec politique et stratĂ©gique : un effet inverse Ă  celui recherchĂ©

Mais c’est sans doute sur le plan politique que l’échec est le plus profond.

L’hypothèse implicite d’un affaiblissement rapide du régime, voire d’un soulèvement populaire, ne s’est, à ce stade, pas vérifiée. Bien au contraire.

La société iranienne a été replacée dans une logique de défense nationale. Les destructions d’infrastructures, les pertes civiles et les atteintes au territoire ont provoqué un réflexe de ralliement classique en temps de guerre.

Ce phénomène modifie profondément les dynamiques politiques internes. Il affaiblit les mouvements contestataires et redonne au pouvoir un levier de légitimation fondé sur la souveraineté et la défense de l’intégrité territoriale.

Dans le même temps, l’opposition extérieure s’est montrée, une fois encore, déconnectée et en décalage avec les sentiments dominants au sein de la société iranienne. En soutenant activement les frappes israélo-américaines et en se rapprochant politiquement de Benjamin Netanyahu et de Donald Trump, elle renforce l’image d’une opposition perçue comme étrangère au corps national et en rupture avec l’histoire et la culture politique iraniennes – une position difficilement soutenable dans un pays profondément marquées par la défense de l’indépendance nationale.

Plus encore, la guerre brouille le message occidental. Elle fragilise la crédibilité d’un discours fondé sur la promotion de la démocratie et des droits humains, en donnant le sentiment d’une instrumentalisation de ces principes à des fins stratégiques.

La société iranienne a été replacée dans une logique de défense nationale. Les destructions d’infrastructures, les pertes civiles et les atteintes au territoire ont provoqué un réflexe de ralliement classique en temps de guerre.

Si une partie de la population iranienne a pu, un temps, accorder du crédit aux promesses de Donald Trump de lui venir en aide, les développements récents ont profondément altéré cette perception. Les tentatives de déstabilisation attribuées à des soutiens extérieurs — notamment à travers certains groupes kurdes basés en Irak — ainsi que les destructions d’infrastructures civiles (écoles, hôpitaux, réservoirs d’eau douce, universités et de monuments historiques classés au patrimoine de l’humanité), combinées à la multiplication des victimes civiles, ont profondément transformé cette attente en défiance. Cette évolution nourrit une colère croissante envers Israël et les États-Unis et donne du crédit au discours de la République Islamique selon lequel les objectifs réels de ces deux puissances relèveraient davantage d’une logique d’affaiblissement et de fragmentation de l’Iran, que d’un soutien à un changement démocratique.

Ainsi, la guerre renforce une perception dĂ©sormais largement partagĂ©e : celle d’une menace extĂ©rieure visant non pas le rĂ©gime, mais la nation elle-mĂŞme.

Une guerre aux conséquences géopolitiques durables

Au total, cette séquence met en lumière une série d’erreurs d’appréciation. Sur le plan militaire, la résilience du système iranien a été sous-estimée. Sur le plan économique, les effets systémiques du conflit ont été mal anticipés. Sur le plan politique, les dynamiques internes iraniennes ont été imparfaitement comprises.

Dans l’hypothèse – aujourd’hui plausible -  oĂą cette guerre n’aboutira pas Ă  un changement de rĂ©gime, le rĂ´le des Gardiens de la rĂ©volution (IRGC) en sortirait considĂ©rablement renforcĂ©. Leur pouvoir politique, Ă©conomique et militaire, dĂ©jĂ  central dans l’architecture du système iranien, deviendraient quasi absolu.

Cette dynamique pourrait également avoir des effets régionaux durables, d’autant plus que la soutenabilité d’un engagement militaire prolongé des États-Unis au Moyen-Orient demeure incertaine, dans un contexte de priorités stratégiques redéployées vers l’Asie.

Par ailleurs, les pĂ©tromonarchies du Golfe Persique ont vu, en l’espace de quelques semaines, leur modèle de dĂ©veloppement — fondĂ© sur la stabilitĂ©, l’ouverture Ă©conomique et l’attractivitĂ© financière — fortement fragilisĂ©. Ces pays sortiront de cette guerre considĂ©rablement affaiblis et vulnĂ©rables. Il n’est pas exclu que cette fragilitĂ©, combinĂ©e Ă  la pression de leurs opinions publiques — qui n’ont jamais  acceptĂ© le rapprochement avec les États-Unis et surtout avec IsraĂ«l — remette en cause, Ă  terme, leurs Ă©quilibres politiques internes.

Au-delà, sur un plan géopolitique, le conflit pourrait accélérer des recompositions déjà à l’œuvre, notamment le rapprochement stratégique entre la Chine, l’Iran, la Corée du Nord et la Russie. Des accords récents, en particulier entre Pékin et Téhéran, témoignent d’une volonté de structurer des partenariats durables dans les domaines énergétique, militaire et financier.

Sur le plan géoéconomique, ces évolutions alimentent également les débats sur une remise en cause du rôle dominant du dollar dans les échanges internationaux. Si le pétrodollar reste aujourd’hui central, plusieurs initiatives visant à développer des transactions énergétiques en yuan se multiplient, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Autrement dit, cette guerre dĂ©clenchĂ©e par Washington et JĂ©rusalem pourrait accĂ©lĂ©rer des tendances dĂ©jĂ  Ă  l'Ĺ“uvre : le dĂ©placement du centre de gravitĂ© du système international vers l’Asie et l'Ă©mergence d’un nouvel ordre mondial que PĂ©kin, Moscou et TĂ©hĂ©ran appellent de leurs vĹ“ux.

Un tournant politique et stratégique majeur

Cette guerre constitue un tournant politique et stratégique majeur, pour l’Iran comme pour l’ensemble de la région et, au-delà, pour l’équilibre international.

Cette guerre pourrait produire un effet inverse Ă  celui recherchĂ© : non pas l’effondrement du de la RĂ©publique islamique, mais sa transformation et son renforcement.

L’objectif affiché dès le départ par Israël — provoquer un changement de régime à Téhéran —, et pour lequel Benjamin Netanyahou a convaincu Donald Trump de s’engager, apparaît aujourd’hui hors de portée. En revanche, cette guerre pourrait produire un effet inverse à celui recherché : non pas l’effondrement du de la République islamique, mais sa transformation et son renforcement. La dimension religieuse du pouvoir pourrait progressivement céder la place à une logique plus militarisée et nationaliste, marquant l’émergence d’une “République islamique 2.0”, recentrée sur la sécurité et la souveraineté.

À court terme, un durcissement sécuritaire semble inévitable. À moyen terme, les orientations du pouvoir iranien restent incertaines, mais une évolution vers un système plus centralisé, dominé par les structures sécuritaires, apparaît plausible.

Une chose, en revanche, semble probable : l’Iran de demain continuera Ă  se dĂ©tourner durablement de Washington. Il renforcera ses liens avec la Chine et la Russie, s’inscrivant plus profondĂ©ment dans des dynamiques de rééquilibrage du système international au profit de l’Asie. Dans ce contexte, l’Europe — et en particulier la France — dispose d’une fenĂŞtre stratĂ©gique qu’elle n’a, jusqu’à prĂ©sent, que partiellement exploitĂ©e.

Pour peser, la France devra clarifier sa ligne. Elle doit s’affirmer comme une puissance d’équilibre, attachée au respect du droit international et capable de dialoguer avec l’ensemble des acteurs régionaux. Cela suppose de renouer avec une tradition gaulliste d’autonomie stratégique, mais aussi d’engager un dialogue direct, structuré et crédible avec la société civile iranienne.

L’enjeu est clair : Ă©viter que l’Iran ne s’inscrive durablement dans un tĂŞte-Ă -tĂŞte exclusif avec PĂ©kin et Moscou. Car au-delĂ  du sort du rĂ©gime, c’est l’orientation stratĂ©gique d’un pays de 90 millions d’habitants, au cĹ“ur des Ă©quilibres eurasiens, qui se joue. Et, avec elle, une part de l’avenir de l’ordre international.

Copyright image : Saul LOEB / AFP
Donald Trump lors d’une conférence de presse à Miami, en Floride, le 9 mars 2026.

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne