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23/05/2018
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Emmanuel Macron en Russie : regards croisĂ©s de Paris Ă  Saint PĂ©tersbourg

Emmanuel Macron en Russie : regards croisés de Paris à Saint Pétersbourg
 Institut Montaigne
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Institut Montaigne

Emmanuel Macron se rend en Russie le 24 mai, pour assister au Forum Ă©conomique International de Saint-PĂ©tersbourg. A cette occasion il s'entretiendra avec son homologue russe, Vladimir Poutine, afin de “dĂ©gager des points communs face aux crises internationales”. Dmitri Trenin, directeur du Carnegie Moscow Centre, et Michel Duclos, conseiller spĂ©cial Ă  l’Institut Montaigne, dĂ©cryptent les enjeux du premier dĂ©placement du prĂ©sident français en Russie. 

Qu’attendre de la visite d’Emmanuel Macron en Russie ?  

DMITRI TRENIN 

Le prĂ©sident français se rend en Russie pour participer au Forum Ă©conomique International de Saint PĂ©tersbourg et Ă©changer avec Vladimir Poutine. Sur place, Emmanuel Macron participera Ă  une table ronde composĂ© du dirigeant russe, de Shinzo Abe et de Christine Lagarde. Il s’agit lĂ  d’une image forte : la prĂ©sence conjointe de ces quatre personnalitĂ©s, devant une audience mondiale, souligne une fois de plus l’échec patent des tentatives amĂ©ricaines d’isolement de la Russie. 
 
Il Ă©tait nĂ©cessaire qu’un tel dialogue s’instaure. L’absence d’échanges rĂ©guliers est prĂ©judiciable pour toutes les parties. Emmanuel Macron le comprend parfaitement puisque ce dernier a posĂ© les premières pierres de sa relation avec Russie il y a tout juste un an ; lorsque tout fraĂ®chement Ă©lu prĂ©sident de la France, il invitait le prĂ©sident Poutine Ă  Versailles. Les rĂ´les sont inversĂ©s Ă  prĂ©sent. 

Il ne faut cependant pas trop attendre de ces Ă©changes. Il est très peu probable que les tensions majeures entre l’Europe et la Russie se rĂ©solvent soudainement ou que la confiance entre les Etats ne se reconstruise instantanĂ©ment. Ne perdons pas de vue non plus que la plupart des questions de sĂ©curitĂ© majeures en Europe - qu’il s’agisse du Donbass, du dĂ©ploiement de la dĂ©fense nuclĂ©aire des Etats-Unis ou du sort rĂ©servĂ© au TraitĂ© sur les forces nuclĂ©aires Ă  portĂ©e intermĂ©diaire (INF) - nĂ©cessitent un engagement total de la part des Etats-Unis. Tant que les Etats-Unis et la Russie demeureront opposĂ©s sur ces sujets, il sera impossible d’instaurer un dialogue productif. 

On peut nĂ©anmoins s’attendre Ă  des avancĂ©es sur certains points : mieux comprendre les positions respectives de la France et de la Russie ; identifier des zones Ă  l’intĂ©rieur desquelles une coopĂ©ration russo-europĂ©enne est envisageable dans les conditions actuelles ; maintenir certains secteurs non politisĂ©s tels que le commerce et l’investissement, la technologie, la science et l’éducation, la culture et l’échange entre citoyens en marge des confrontations actuelles. 
 
En un mot, les visites officielles comme celle d’Emmanuel Macron ont pour but de rĂ©duire l’éloignement qui prĂ©vaut dans les relations russo-europĂ©ennes depuis l’échec de la modernisation de leur partenariat et, en particulier, depuis la crise Ukrainienne. Une visite ne peut pas tout rĂ©soudre, mais des Ă©changes ciblĂ©s et rĂ©guliers Ă  diffĂ©rents niveaux et incluant plusieurs pays europĂ©ens pourront progressivement  rĂ©duire les tensions qui règnent entre l’Europe et son plus grand voisin sur le continent. 

MICHEL DUCLOS

La décision de retrait de M. Trump de l’accord nucléaire avec l’Iran (JCPOA) et les risques d’aggravation des conflits au Proche-Orient vont dominer les discussions politiques. Les deux pays sont a priori d’accord sur la nécessité de préserver, dans la mesure du possible, le JCPOA. Un soutien de la Russie, fût-il limité au plan en quatre volets de M. Macron en vue d’un “nouveau deal”, constituerait un succès pour le président français. Plus généralement, la question se pose de savoir si les deux pays peuvent établir une coopération pour contribuer à une désescalade des tensions, au moins sur certains segments des crises du Proche-Orient. Le cas de la Syrie devrait particulièrement retenir l’attention. Un point de départ pourrait être de travailler à un mécanisme de désescalade de la tension israélo-iranienne.

Cependant M. Macron aura le souci de ne pas oublier tout ce qui nous oppose à la Russie, de l’attitude russe en Ukraine à l’affaire Skripal en passant par les cyber-attaques contre les processus électoraux dans les démocraties occidentales. C’est pourquoi il ne faut pas attendre de ce type de rencontre des résultats immédiats – certes quelques grands contrats commerciaux seront signés – mais y voir plutôt un signe de la volonté de garder le dialogue ouvert. Emmanuel Macron a intérêt à jouer la durée : Vladimir Poutine et lui devraient rester au pouvoir pour quelques années encore. Plus aucun chef d’Etat ou de gouvernement occidental n’entretient aujourd’hui une relation de confiance, ne serait-ce que relative, avec le président russe – ce n’est plus le cas d’Angela Merkel et Donald Trump est paralysé par la situation intérieure américaine. Emmanuel Macron pourrait chercher à établir avec le chef du Kremlin, dans un style plus sobre qu’avec Donald Trump, une relation personnelle préservant l’avenir. C’est l’enjeu le plus important de la visite à Saint Pétersbourg du président de la République, car ce type de relation doit être établie sur de bonnes bases – ni fermeture d’esprit ni oubli des différences, ni agressivité, ni désir de plaire à tout prix, sans oublier une part de secret, peu conforme aux usages actuels – pour être productive.

Sommes-nous les tĂ©moins d’une “nouvelle Guerre Froide” ? 

DMITRI TRENIN 

J’ai dĂ©veloppĂ© pour la première fois le concept de “nouvelle Guerre Froide” dans une publication datant de fin fĂ©vrier 2014, en plein milieu de la crise secouant Kiev et la CrimĂ©e. J’ai cependant rapidement changĂ© d’avis sur cette question. Faire rĂ©fĂ©rence Ă  la Guerre Froide Ă  l’heure actuelle est en rĂ©alitĂ© trompeur : l’analogie laisse Ă  penser que certaines choses vont arriver alors qu’elles ne se produiront pas puisque le monde a changĂ©, et Ă  l’inverse cette comparaison peut nous inciter Ă  ignorer certains phĂ©nomènes qui pourtant arriveront, une fois de plus, parce que le monde Ă  changĂ©. La confrontation actuelle ressemble fortement Ă  la Guerre Froide mais sa nature, son Ă©chelle et sa portĂ©e, ses outils et ses tactiques sont diffĂ©rentes. Je nomme ce nouveau conflit une “Guerre Hybride”, pour souligner Ă  la fois les similaritĂ©s et les diffĂ©rences entre ces deux phĂ©nomènes. 

Cette “Guerre Hybride” est Ă©galement une confrontation entre les grandes puissances mondiales, sans atteindre pour autant l’intensitĂ© d’une guerre traditionnelle. Ce n’est cependant pas une guerre idĂ©ologique, elle se dĂ©roule sur le terrain appartenant au patrimoine commun, tels que l’économie mondiale, les enjeux environnementaux, le cyberespace sans frontières, etc. Il s’agit d’un conflit asymĂ©trique, dĂ» Ă  l’immense dĂ©sĂ©quilibre entre les opposants. Et, mĂŞme si cette guerre n’est pas absolument centrale au sein du système global, c’est une des clĂ©s du changement de l’ordre mondial en cours. 

MICHEL DUCLOS

On assiste aujourd’hui à une compétition entre les régimes autoritaires et les démocraties libérales – même si les tensions internationales ne peuvent se résumer à ce seul affrontement central (au Proche-Orient par exemple).

Or la Russie de Vladimir Poutine apparaît comme un modèle pour le camp de l’autoritarisme. Depuis le tournant des années 2011-2012, elle opère dans la compétition globale avec la matrice de la Guerre Froide, adaptée certes au monde actuel : déstabilisation de l’adversaire, utilisation de proxies sur des théâtres extérieurs et guerre de propagande tout azimut comme autrefois, mais avec un contenu idéologique différent, un poids relatif dans le monde diminué, et des champs nouveaux d’action tels que le cyberespace. Autre élément : la conviction à Moscou que nous sommes dans un jeu à somme nulle où les gains géopolitiques et idéologiques d’un camp ne peuvent être que des pertes pour l’autre camp. Comme s’il était hanté par la nostalgie de la guerre froide, Vladimir Poutine se réfère souvent aux arsenaux nucléaires et met en avant la puissance militaire retrouvée de la Russie. En Europe, non seulement il encourage les courants populistes mais il pratique une politique de “roll back” en Europe centrale ou dans les Balkans. Il reste aussi fidèle à l’objectif classique de la Guerre Froide d’affaiblir la relation transatlantique.

L’une des conséquences de cette politique est qu’elle détourne la direction russe des réformes internes nécessaires, en particulier dans le domaine économique. Ainsi, la dé-globalisation de l’économie russe introduit une coupure supplémentaire avec l’Europe et livre de plus en plus le pays à l’influence chinoise. Il est vrai qu’en pratiquant la politique des sanctions, les Occidentaux s’inscrivent aussi dans une logique de Guerre Froide. S’ils mènent cette politique de façon excessive – comme cela a été le cas des récentes décisions de Washington – ils risquent de rendre la coupure encore plus profonde, voire irrémédiable. Il est à cet égard important que la venue du président Macron en Russie se déroule dans le cadre du Forum de Saint-Pétersbourg, qui précisément illustre la vocation de la Russie à demeurer un acteur de l’économie globale.

Dans ce contexte, quel peut ĂŞtre le rĂ´le de la relation franco-russe ? 

DMITRI TRENIN 

La Russie ne se considère pas en conflit avec l’Europe et particulièrement pas avec la France. Les tensions rĂ©sident essentiellement entre la Russie et les Etats-Unis. La Russie refuse de reconnaĂ®tre le leadership amĂ©ricain, et demande Ă  ĂŞtre mise sur un pied d’égalitĂ© avec l’AmĂ©rique, qui quant Ă  elle, souhaite imposer sa supĂ©rioritĂ© au sein de l’ordre mondial actuel, et ne considère aucun pays comme son Ă©gal. Les raisons de la dĂ©gradation du lien russo-europĂ©en sont nombreuses et sont liĂ©es Ă  la disparition de l’ancienne plateforme de relation construite sur le postulat que la Russie post-communiste se reconstruisait Ă  l’image de l’Europe. Maintenant que la Russie a optĂ© pour une identitĂ© russe centrĂ©e sur une Eurasie puissante, elle voit l’Europe comme son voisin plutĂ´t que comme son modèle ou son mentor. 
 
Parmi les pays europĂ©ens, la France sort du lot aux yeux de la Russie qui voit l’hexagone comme l’un des deux leaders de l’Union europĂ©enne, un membre permanent du Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations Unies, une puissance nuclĂ©aire et un poid dans les relations diplomatiques. Nombreux sont ceux qui,  en Russie, souhaitent encore une politique proche de celle du GĂ©nĂ©ral de Gaulle, qui pousserait pour davantage d’autonomie face Ă  Washington pour la France et l’Europe. Ce qu’ils voient en Emmanuel Macron n’est donc pas nĂ©cessairement une continuitĂ© dans cette voie mais plutĂ´t une tentative de la France d’être intĂ©grĂ©e dans les enjeux internationaux, de l’Afrique au Moyen-Orient, des droits de l’Homme jusqu’au rĂ©chauffement climatique. Sous Macron, la France s’est Ă©galement investie de façon plus visible et active dans l’Union europĂ©enne. Cela a pour consĂ©quence directe de modĂ©rer la primautĂ© de l’Allemagne, qui a par ailleurs souffert des failles de la politique nationale d’Angela Merkel. La France et l’Allemagne restent les principaux interlocuteurs de la Russie en Europe. 

Une semaine avant de recevoir le prĂ©sident Macron Ă  Saint PĂ©tersbourg, Vladimir Poutine a accueilli la chancelière Angela Merkel Ă  Sotchi. Paris et Berlin sont partenaires de Moscou et Kiev dans le “format Normandie”, et ils sont Ă©galement garants de l’accord Minsk II concernant le Donbass. Emmanuel Macron et Angela Merkel restent tout deux en contact avec Vladimir Poutine et Donald Trump. Cependant, peu de Russes croient au succès de cette mĂ©diation entre Moscou et Washington, ou Ă  leur influence sur Kiev. 

A ce stade, la Russie se concentre probablement sur l’engagement français et de ses partenaires europĂ©ens au Moyen-Orient. Il y a en effet des opportunitĂ©s de collaboration dans plusieurs endroits : en Syrie, la France peut aider Ă  la fois en redonnant vie Ă  une stratĂ©gie politique et en lançant un programme de reconstruction post-conflit. En Iran, la Russie et la France peuvent collaborer en essayant de garder TĂ©hĂ©ran au sein de l’accord nuclĂ©aire iranien malgrĂ© le retrait des Etats-Unis. En Libye, la tâche de la France consisterait Ă  stabiliser le pays toujours tremblant face au chaos qui a suivi le renversement du rĂ©gime de Kadhafi. Sur le très long terme, certains Russes espèrent que si l’Union europĂ©enne choisit un jour la souverainetĂ© stratĂ©gique, alors ce positionnement serait guidĂ© par la France et soutenu par l’Allemagne.       

MICHEL DUCLOS

La relation franco-russe est traditionnellement victime d’un jeu de rôle.

Les Français attendent beaucoup d’une Russie mythique, qui serait mal comprise par les Occidentaux, resterait un contrepoids à la toute puissance américaine et aurait la capacité, si elle était mieux traitée par l’Ouest, d’apporter des solutions à toutes sortes de crises affectant la sécurité des Européens. Un historien français, bon connaisseur de la compétition Est-Ouest, a conclu récemment que la France avait été “un joueur réticent dans la Guerre Froide”. Aujourd’hui encore, les élites françaises admettent dans leur ensemble que les Occidentaux ont une large part de responsabilité dans l’éloignement de la Russie à l’égard du monde occidental. Inversement, en Russie, on tend à ne percevoir la France (en couple avec l’Allemagne) qu’à travers la relation stratégique avec les Etats-Unis. Un procès en “vassalité” de l’Amérique est en permanence instruit à Moscou contre les grandes diplomaties européennes. Mais ce procès trahit en réalité une obsession russe – là aussi de l’ordre de la nostalgie - de retrouver un dialogue de pair à pair avec les Etats-Unis.

Les parties prenantes à ce jeu de rôle devraient prendre acte que la présidence de Donald Trump rebat les cartes. Les Européens, et en premier lieu la France d’Emmanuel Macron, sont clairement en désaccord avec Washington sur un grand nombre de sujets, notamment le climat, le commerce et maintenant, avec le JCPOA, la non-prolifération, qui relèvent des enjeux globaux. Par ailleurs, le “tournant anti-occidental” de la Russie amorcé en 2011-2012 a maintenant son pendant avec un “tournant anti-russe” très profond de la part de Washington. Le moment est venu entre Français et Russes (en associant sans doute les Allemands) de procéder à une double démarche : identifier des terrains concrets de coopération, y compris dans la gestion des crises (Proche-Orient) ; lancer une réflexion en profondeur sur les moyens de sortir de la situation actuelle de tensions et de blocage, quelle que soit l’étiquette qu’on lui attribue.
 

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