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Elections prĂ©sidentielles Ă  Madagascar : retour vers le passĂ© ?

Entretien avec Francis Kpatindé

Elections présidentielles à Madagascar : retour vers le passé ?
 Francis Kpatindé
Maître de conférences à Sciences Po Paris

Selon les premiers résultats partiels, les deux frères-ennemis (et anciens présidents) Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina, dont la rivalité avait entraîné des manifestations meurtrières suivi d’un coup d’État en 2009, arriveraient largement en tête du premier tour de l’élection présidentielle malgache qui s’est déroulée le 7 novembre dernier. Que peut-on attendre d’un scrutin auquel prenaient part 36 candidats (5 femmes et 31 hommes) alors même que les inégalités économiques et sociales sont alarmantes sur la Grande Île ? Francis Kpatindé, enseignant à Sciences Po, nous livre son analyse.

Quels sont les enjeux de ce scrutin dont le deuxième tour se tiendra le 19 décembre ?

Trois enjeux principaux rythment ce scrutin. 

  • D’abord, les Ă©lections permettront d’observer si le processus de restauration de la dĂ©mocratie intervenue en janvier 2014, lors de la passation de pouvoir entre Andry Rajoelina et Hery Rajaonarimampianina et l’architecture institutionnelle sont solides. On peut assimiler le quinquennat qui s’achève Ă  une pĂ©riode de transition politique. Si le passage de tĂ©moin se fait en douceur, le prochain mandat permettra peut-ĂŞtre d’entamer la sortie du tunnel et le retour de Madagascar sur le devant de la scène.
     
  • Ensuite, le scrutin apportera un Ă©clairage sur l’audience rĂ©elle des trois principaux acteurs de la vie politique : Marc Ravalomanana, qui fut prĂ©sident de 2002 Ă  2009, Andry Rajoelina, qui le fut de 2009 Ă  janvier 2014, et le chef de l’Etat sortant, Hery Rajaonarimampianina.
     
  • Enfin, les Malgaches caressent sans doute l’espoir quel’élection en cours contribue Ă  attĂ©nuer leur dĂ©tresse Ă©conomique et sociale. Si Madagascar est potentiellement riche de son agriculture, de son cheptel, de sa faune, de sa flore et de ses minerais, une majoritĂ© de la population croupit dans une misère chronique.

Alors que les deux ex-Présidents et rivaux Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina s’affronteront probablement lors du second tour, Madagascar pourra-t-il renouer avec la stabilité politique ?

C’est une possibilité, même si on ne peut pas totalement exclure une réédition des querelles byzantines du passé. Les résultats disponibles mardi 13 novembre portant sur le dépouillement de la moitié des 24 852 bureaux de vote par la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) semblent, en effet, confirmer la tendance observée lors des premiers dépouillements. Andry Rajoelina est provisoirement en tête des suffrages avec près de 39 % des voix, talonné par Marc Ravalomanana (37 %). Le Président sortant paraît en revanche largement distancé avec un score pour le moins insignifiant (près de 8 %).

Andry Rajoelina est provisoirement en tĂŞte des suffrages avec près de 39 % des voix, talonnĂ© par Marc Ravalomanana (37 %).

La bataille finale pour la prĂ©sidence opposera donc probablement Andry Rajoelina Ă  Marc Ravalomanana, deux hommes qui sont Ă  couteaux tirĂ©s depuis le coup d’État qui a permis Ă  l’ancien disc-jockey de renverser Ravalomanana en 2009. Ce dernier rĂŞve d’en dĂ©coudre avec celui qui passe, Ă  ses yeux, pour un usurpateur. Ravalomanana jouit toujours d’une grande popularitĂ© Ă  Madagascar, notamment grâce Ă  la politique de crĂ©ation d’emplois qu’il a mise en Ĺ“uvre lorsqu’il Ă©tait aux affaires. 

Il sera intĂ©ressant d’observer la manière dont s’effectueront les reports de voix au second tour puisqu’ils Ă©taient 36 sur la ligne de dĂ©part le 7 novembre. Il faudrait, pour cela, que le tour ultime soit transparent, que les rĂ©sultats issus des urnes soient indiscutables et  acceptĂ©s par le perdant. Ce n’est pas gagnĂ© d’avance. Les deux finalistes putatifs actuels n’avaient pas Ă©tĂ© autorisĂ©s Ă  se prĂ©senter en 2013, ce qui a permis Ă  l’élection de se dĂ©rouler dans une relative transparence et une ambiance courtoise. Le scĂ©nario est diffĂ©rent aujourd’hui. Il faut donc craindre une campagne tendue au second tour.

Comment expliquer la mauvaise passe Ă©conomique persistante sur la Grande ĂŽle dont le niveau de vie a considĂ©rablement baissĂ© au cours des dernières dĂ©cennies ?

Madagascar s’est installé depuis longtemps dans une pauvreté endémique, pour ne pas dire dans la misère. Celle-ci est notable aux abords immédiats de la capitale, Antananarivo, qui concentre le plus grand nombre de désœuvrés. L’insécurité y est endémique. On peut même y apercevoir un très grand nombre de jeunes femmes, voire des adolescentes, portant leurs bébés dans les bras, l’exode rural, la promiscuité et la misère dans les bidonvilles favorisant les grossesses non-désirées.

L’instabilitĂ© politique rĂ©currente est Ă©galement un frein au dĂ©veloppement. Les grandes ruptures politiques, Ă  l’instar du coup d’État de 2009, sont des inhibiteurs des rĂ©formes Ă©conomiques en profondeur. Les investisseurs ne disposent pas toujours de la durĂ©e nĂ©cessaire pour mener Ă  terme leurs projets. Des partenariats Ă©conomiques existent certes, mais ils bĂ©nĂ©ficient rarement Ă  la majoritĂ© de la population. 

Les grandes ruptures politiques, à l’instar du coup d’État de 2009, sont des inhibiteurs des réformes économiques en profondeur.

Et tout cela se dĂ©roule dans un dĂ©cor de rĂŞve : un pays insulaire vert, arborĂ© et bien arrosĂ©. On peut, par exemple, trouver Ă  Madagascar aussi bien des fruits africains, europĂ©ens qu’asiatiques, tant la terre est fertile. Les politiques sociales sont en revanche inexistantes. Les deux personnalitĂ©s pressenties pour le second tour de scrutin, le 19 dĂ©cembre, constituent un frein au renouvellement de la classe politique. Ils comptent tous deux parmi les grandes fortunes de l’île. Ils ont prospĂ©rĂ© dans les affaires, pour le premier, dans le trafic du bois de rose, pour le second. Madagascar ne fait pas exception Ă  la règle : l’argent joue un rĂ´le central dans une campagne Ă©lectorale. Une Ă©lection, c’est la possibilitĂ© offerte, tous les cinq ans, aux plus dĂ©munis de recevoir un t-shirt ou un repas quotidien.

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