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25/02/2025
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Élections fĂ©dĂ©rales allemandes : 6 points clefs Ă  retenir

Élections fédérales allemandes : 6 points clefs à retenir
 Joseph de Weck
Auteur
Expert Associé - Allemagne

Avec une CDU en tête (28,5 % des voix), juste devant l’AfD (20,8 % des voix), les équilibres politiques en Allemagne sont rebattus. Le pacte de coalition qui devrait être formé avec le SPD (16,4 % des voix) ouvre des perspectives économiques plutôt encourageantes en Allemagne, tandis que l’Europe regarde avec impatience les orientations qui se dessineront outre Rhin en matière de défense, dans le climat d’urgence internationale qui prévaut. À quoi pourrait ressembler le pacte de coalition ? Quelles seront les conséquences des élections pour l’Europe ? Les explications de Joseph de Weck en six points.

1. Une très forte mobilisation électorale

"Nous sommes soumis Ă  une telle pression d’un cĂ´tĂ© comme de l’autre que ma prioritĂ© absolue sera de crĂ©er l’unitĂ© en Europe". La prise de parole de Friedrich Merz, après le rĂ©sultat des Ă©lections fĂ©dĂ©rales allemandes du 23 fĂ©vrier, Ă©tait empreinte de gravitĂ© et les Allemands semblaient s’être mobilisĂ©s en consĂ©quence. Avec un taux de participation Ă  84 %, un record depuis les 76 % de 2021, ils font la preuve qu’ils sont politisĂ©s, mobilisĂ©s et sans doute inquiets de la situation politique intĂ©rieure et internationale (en comparaison, les chiffres sont plus faibles en France : 66,6 % de participation au second tour des lĂ©gislatives). Les sujets Ă©conomiques, joints aux dĂ©bats sur l’immigration, ont Ă©tĂ© fortement mobilisateurs mais les disparitĂ©s rĂ©gionales sont très importantes et la fracture est-ouest trace une ligne nette sur la carte Ă©lectorale. L’AfD est en tĂŞte dans quasi tous les lander de l’Est et fait des scores Ă©levĂ©s au sein de certaines catĂ©gories de population, comme les moins de trente-cinq ans (environ 25 % ont donnĂ© leur voix Ă  l’AfD, une progression dans la lignĂ©e des Ă©lections europĂ©ennes de 2024 oĂą 17 % des moins de 30 ans avaient votĂ© pour l’AfD - contre seuls 6 % en 2019) ou les ouvriers (38 %).

2. Le centre se maintient face aux extrĂŞmes

"Nous sommes soumis à une telle pression d’un côté comme de l’autre que ma priorité absolue sera de créer l’unité en Europe".

Dans les gros titres de la presse allemande et internationale, les scores des partis les plus radicaux que sont l’AfD et le BSW (Alliance Sahra Wagenknecht, au positionnement très à gauche sur les questions sociales et très à droite sur les questions identitaires, sorte d’hybride entre La France Insoumise et Reconquête !) occupaient largement l’affiche.

Ces deux partis cumulent certes Ă  eux deux 25,7 % des votes, soit plus d’un quart des suffrages, mais leurs gains demeurent modestes si on les compare avec la France. Le BSW n’a mĂŞme pas franchi la barre des 5 % requis pour siĂ©ger au Bundestag. Aucun dĂ©putĂ© de ce parti ne pourra donc y siĂ©ger, et ses reprĂ©sentants devront se contenter d’une opposition extra-parlementaire. Le parti Die Linke, que l’on pourrait comparer au PC français et qui n’entre pas dans le pĂ©rimètre des extrĂŞmes, est peut-ĂŞtre la plus grosse surprise de cette Ă©lection (8,7 % des voix). Die Linke (d’oĂą est issu BSW) est en partie un parti de gouvernement qui fait profession de responsabilitĂ© et qui participe au pouvoir dans certains lander de l’est. Il est dans une certaine mesure ouvert aux compromis et aux nĂ©gociations. Seule voix divergente Ă  dĂ©fendre une politique migratoire d’accueil, il attire le vote des jeunes.

En rĂ©alitĂ©, 74 % des Ă©lecteurs allemands ont donc votĂ© soit pour des partis "centristes", qu’il s’agisse de la CDU, des Verts ou du SPD soit pour la gauche Die Linke. L’AfD, en revanche, semble avoir atteint un "palier" au-delĂ  duquel il lui sera plus difficile de rĂ©aliser des gains Ă©lectoraux : le vivier des anciens abstentionnistes, traditionnellement plus rĂ©ceptif, ayant Ă©tĂ© captĂ©, rogner sur les Ă©lecteurs des autres partis sera plus ardu. La progression devait se poursuivre, mais elle serait moins spectaculaire lors des prochaines Ă©lections.

3. La fragmentation inédite du paysage politique

Avec 28,5 % des voix, la CDU arrive certes en tĂŞte mais bien loin du triomphe. L'Union chrĂ©tienne-dĂ©mocrate rĂ©alise le deuxième plus mauvais score de son histoire, alors mĂŞme qu’elle affrontait un parti extrĂŞmement impopulaire, le SPD d’Olaf Scholz, qui ressort, lui, laminĂ© (16,4 %, contre 25,7 % en 2021). Scholz a d’ailleurs annoncĂ© qu’il quitterait la politique. Les Verts (11,6 %) rĂ©sistent mieux par rapport Ă  leurs rĂ©sultats de 2021 (14,7 %) malgrĂ© tous les compromis consentis lors de leur participation Ă  la coalition prĂ©cĂ©dente. Les libĂ©raux du FDP, qui ont provoquĂ© la chute du gouvernement, l’ont payĂ© cher auprès de leurs Ă©lecteurs, comme il fallait s’y attendre, et passent sous la barre des 5 %. RelĂ©guĂ©s dans l’opposition extraparlementaire, les dĂ©putĂ©s du FDP retrouveront un mode opĂ©ratoire dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ© après 2013, lorsqu’ils avaient Ă©tĂ© sanctionnĂ©s pour leur expĂ©rience malheureuse de coalition avec la CDU d’Angela Merkel.

4. Rouge/noir : une coalition Ă  deux partis, la CDU et le SPD

Une seule coalition semble possible, celle qui unit la CDU de Friedrich Merz (208 députés) et le SDP (120 députés). Boris Pistorius, déjà ministre de la Défense sous Olaf Scholz, devrait jouer un rôle important et pourrait être reconduit à ce portefeuille ou prendre celui des Finances.

Aucune alternative ne semble probable : les Verts n’offriraient pas assez de députés et Friedrich Merz a dit nettement qu’une alliance avec l’AfD était inenvisageable, malgré l’accord de circonstance passé le 2 février pour voter un texte sur les questions migratoires avec les voix de ce parti. Les positions du parti d’Alice Weidel sur la Russie, l’Otan ou l’Union européenne le laissent de l'autre côté du cordon sanitaire.

74 % des Ă©lecteurs allemands ont donc votĂ© soit pour des partis "centristes", qu’il s’agisse de la CDU, des Verts ou du SPD soit pour la gauche Die Linke.

Cette coalition rouge/noire, qui a déjà existé trois fois sous Angela Merkel, pourra se mettre en place assez rapidement, d’ici fin avril, voire avant compte tenu de l’urgence géopolitique et économique dont tous les acteurs politiques sont conscients.

5. Un résultat plutôt favorable à l’économie allemande

Le rĂ©sultat des urnes est plutĂ´t favorable Ă  une Ă©conomie allemande sans doute moins affaiblie qu’on ne le dit : il lui manque le carburant de la dĂ©rĂ©gulation et d’une politique fiscale expansive mais les mesures prises par le nouveau gouvernement devraient aller en ce sens. Dans le secteur de l’énergie dĂ©carbonĂ©e, oĂą Olaf Scholz l’avait dĂ©jĂ  appliquĂ©e, cette recette a fait ses preuves et la marge de manĹ“uvre politique est encourageante. Plus dĂ©licate sera la question de la rĂ©forme du frein Ă  la dette, la "Schuldenbremse", ou celle du nouveau fonds de dette pour la dĂ©fense, sur laquelle avait dĂ©jĂ  achoppĂ© la coalition Scholz. Le frein de dette introduit en 2009 interdit au gouvernement d’emprunter plus de 0,35 % de son PIB chaque annĂ©e et une majoritĂ© des â…” est requise par la Constitution allemande pour le modifier. Merz a dĂ©clarĂ© le 24 fĂ©vrier qu’il explorait d’ores et dĂ©jĂ  avec le SPD et les Verts l’adoption d’un nouveau fonds pour la dĂ©fense ou une rĂ©forme du frein de dette pour que le parlement sortant, qui siège encore jusqu’au 25 mars, puisse le passer : dans la configuration actuelle, la CDU, le SPD et les Verts ont en effet une majoritĂ© des â…”, ce qui ne sera pas le cas dans le nouveau parlement.

6. Vers une Europe de la DĂ©fense sous impulsion allemande ?

Une deuxième question, sans doute plus incertaine mais centrale aujourd’hui, concerne l’engagement allemand sur la dĂ©fense europĂ©enne. On assisterait, sur ce sujet, au plus important de tous les revirements que cette Ă©lection augure. L’Allemagne est-elle capable d’impulser, aux cĂ´tĂ©s de la France, un grand "tournant gaulliste" en Europe en rĂ©alisant la percĂ©e tant attendue ? Berlin devrait pour cela aussi donner son accord pour un fond de dette europĂ©en pour la dĂ©fense.

Bonne nouvelle : seule une majoritĂ© simple au Bundestag est requise pour lever un nouveau fonds europĂ©en (comme on l’avait vu, par exemple, Ă  l’occasion du plan de relance NextGeneration EU, en 2020.) Durant la campagne, Friedrich Merz a affirmĂ© qu’il n’exclurait pas de crĂ©er de la dette pour financer le soutien Ă  l’Ukraine et avait dĂ©plorĂ© que 80 % des achats de matĂ©riel militaire soient dĂ©pensĂ©s Ă  l’étranger - États-Unis, CorĂ©e… - plutĂ´t qu’en soutenant l’industrie europĂ©enne. Friedrich Merz s’est mĂŞme dit prĂŞt Ă  investir sur le nuclĂ©aire français, dans un moment oĂą tout notre système de dissuasion doit ĂŞtre rĂ©inventĂ©.

L’Allemagne est-elle capable d’impulser, aux cĂ´tĂ©s de la France, un grand "tournant gaulliste" en Europe en rĂ©alisant la percĂ©e tant attendue ?

En somme, jamais l’alignement des deux côtés du Rhin n’avait été si tangible dans les questions de défense. De plus, les personnalités des deux dirigeants sont assez compatibles, ils ont construit une bonne relation, pensent en termes historiques et géopolitique et partagent une même ambition d'entrer dans les livres d’histoire et de s’inscrire dans la tradition des De Gaulle ou des Adenauer.

L’Europe de la défense, voulue par Emmanuel Macron, pourrait bien enfin se concrétiser. Le résultat de cette élection est une véritable opportunité pour la France et l’Allemagne, même si Friedrich Merz n’est pas non plus un candidat "gendre-idéal" pour Paris - il reste unilatéraliste, notamment sur la politique migratoire, et a peu d’expérience.

Propos recueillis par Hortense Miginiac

Copyright image : Tobias SCHWARZ / AFP
Friedrich Merz au Bundestag le 30 janvier 2024.

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