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Elections au Liban : beaucoup de bruit pour rien

Elections au Liban : beaucoup de bruit pour rien
 Joseph Bahout
Auteur
Non-resident scholar au Carnegie Endowment

Les prochaines élections parlementaires libanaises seront sans doute les plus ternes depuis la fin de la guerre civile en 1990. Cependant, elles nous disent quelque chose de l’état de la vie politique dans le pays.

Au moment du scrutin lĂ©gislatif, le 6 mai prochain, cela fera presque une dĂ©cennie que les dernières Ă©lections auront eu lieu au Liban. Pendant cette pĂ©riode, le pays a subi de nombreuses transformations. 

Le conflit qui existait entre les deux formations politiques rivales du Liban - les Alliances du 8 mars et du 14 mars* - s’est Ă©vaporĂ©. En revanche, la promesse d’un Etat plus efficace n’a jamais Ă©tĂ© tenue, et les Libanais ont continuĂ© Ă  souffrir d’importants problèmes nationaux, comme les coupures d'Ă©lectricitĂ© rĂ©currentes, une crise majeure dans la gestion des dĂ©chets et une situation Ă©conomique de plus en plus alarmante. 

"Aucune surprise de taille ne semble apparaître à l’horizon ; il n’y a pas d’enjeux politiques majeurs ou de programmes mobilisant l’attention des électeurs"

Ces Ă©lections seront basĂ©es sur une forme atypique de reprĂ©sentation proportionnelle, permettant d’altĂ©rer les schĂ©mas historiques des comportements Ă©lectoraux. La nouvelle loi Ă©lectorale divise en effet le Liban en 15 circonscriptions, inĂ©gales en taille, en nombre d’élus et en nombre de votants. Certaines de ces circonscriptions sont la somme de plusieurs districts administratifs plus petits (qada’), certaines sont formĂ©es d’une seule qada’ et d’autres d’un seul gouvernorat (muhafaza), le district administratif le plus large. Un tel charcutage Ă©lectoral est bien entendu le rĂ©sultat des intĂ©rĂŞts politiques personnels de ceux qui ont nĂ©gociĂ© la loi.  

En thĂ©orie, ces Ă©lections  auraient dĂ» reprĂ©senter un moment clĂ© pour le renouveau de la vie politique et celui des Ă©lites, tout en suscitant une opportunitĂ© de discuter de la manière de rĂ©soudre les difficultĂ©s du pays. Elles auraient aussi pu ĂŞtre un moyen d’examiner Ă  quel point la nouvelle lĂ©gislation sur le mode de scrutin Ă  la proportionnelle modifie le paysage politique libanais. 

A la place, tout indique que le Liban se dirige vers l’une des Ă©lections les plus ternes depuis la fin de la guerre en 1990. Aucune surprise de taille ne semble apparaĂ®tre Ă  l’horizon ; il n’y a pas d’enjeux politiques majeurs ou de programmes mobilisant l’attention des Ă©lecteurs. Les divisions politiques du passĂ© ont laissĂ© place Ă  un rĂ©seau parfois surrĂ©el d’alliances opportunistes. Par ailleurs, les nouvelles forces politiques ayant Ă©mergĂ©es de la sociĂ©tĂ© civile libanaise n’ont pas rĂ©ussi Ă  rĂ©pondre aux attentes qu’elles avaient fait naĂ®tre chez les citoyens. 

A l’exception de l’alliance chiite du Hezbollah et du mouvement Amal, les autres forces politiques majeures du Liban n’ont pas rĂ©ussi Ă  former des listes Ă©lectorales au niveau national. Certaines sont alliĂ©es dans des circonscriptions et en concurrence dans d’autres. Dans plusieurs circonscriptions, des forces politiques de nature presque identique ont formĂ© des alliances les unes contre les autres, simplement Ă  cause de rivalitĂ©s personnelles. Tout cela au dĂ©triment d’un programme Ă©lectoral cohĂ©rent, ce qui a fini par troubler les Ă©lecteurs. 

Que faudra-t-il observer le jour de l’élection qui puisse nous informer sur l’état général de la politique libanaise ?

"Ce qui adviendra des principaux partis chiites, le Hezbollah et Amal, aura une influence déterminante sur la suite des événements"

En premier lieu, la performance du Premier ministre Saad Hariri. Ceci est d’autant plus important après l’épisode de novembre dernier durant lequel, alors qu’il se trouvait en Arabie saoudite, il avait été poussé à démissionner, avant de revenir sur cette décision. Par la suite, le Premier ministre a été à nouveau accueilli à bras ouverts par les Saoudiens, même si cela n'impliquait pas qu’il favorise une coalition politique avec les partis membres de l’Alliance du 14 mars, que les Saoudiens désiraient alors. Au contraire, la décision de Hariri de s’allier avec le Courant Patriotique Libre du Président Aoun et de son gendre Gebran Bassil s’est concrétisée, et Hariri tente de la légitimer en prétendant qu’elle détournera Aoun et Bassil du Hezbollah

Hariri voit dans sa relation avec Aoun une assurance qu’il restera Premier ministre après les Ă©lections. Cependant, la dĂ©mission de Hariri en Arabie saoudite et ses consĂ©quences ont fait avorter un rapprochement entre Aoun et le deuxième parti politique chrĂ©tien, les Forces Libanaises. 

Ceci est la résultante de l'image dont Forces Libanaises s'est parée suite à cette affaire : celle d'opposants à l'alliance entre Hariri et Aoun, et à leur manière d’exercer le pouvoir. La prochaine élection présidentielle, qui aura lieu dans cinq ans, sera fortement marquée par la relation entre les partis chrétiens, cherchant tous deux à s'emparer du rôle de principal représentant de la communauté chrétienne au Liban

C’est pourquoi, une Ă©lection en particulier influencera la trajectoire du leadership chrĂ©tien maronite, et pourrait mĂŞme ĂŞtre vue comme une primaire avant les prĂ©sidentielles. Elle se dĂ©roulera dans le district nord de Bsharri-Zghorta-Koura-Batroun, oĂą trois hommes politiques chrĂ©tiens maronites majeurs, candidats Ă  l’élection prĂ©sidentielle, joueront en partie leur avenir, mĂŞme s’ils n’y sont pas tous candidats eux-mĂŞmes : Bassil, le leader de Forces Libanaises, Samir Geagea, et le leader des Marada, Suleiman Franjieh. La performance de chacun de ces candidats dĂ©terminera leur lĂ©gitimitĂ© Ă  se poser comme successeur d’Aoun. 

De son cĂ´tĂ©, l’Alliance du 8 mars s’est rĂ©vĂ©lĂ©e ĂŞtre bien plus rĂ©siliente et capable de limiter sa fragmentation comparĂ©e au 14 mars. Cela ne veut pas dire qu’aucun problème potentiel ne subsiste. Ce qui adviendra des principaux partis chiites, le Hezbollah et Amal, aura une influence dĂ©terminante sur la suite des Ă©vĂ©nements. De nombreux indicateurs montrent que ces deux partis ont perdu une partie du lien avec leurs Ă©lecteurs. Cela pourrait ĂŞtre la consĂ©quence du rĂ´le du Hezbollah dans le conflit syrien, qui a Ă©puisĂ© la communautĂ© chiite. Il se pourrait Ă©galement que les chiites, comme toutes les autres communautĂ©s libanaises, souffrent des Ă©checs de leurs reprĂ©sentants politiques. Il est Ă©galement possible que le nouveau système Ă©lectoral ait ouvert la porte Ă  l’entrĂ©e dans la vie politique des opposants aux deux partis majeurs de la communautĂ© chiite. Dans les deux zones Ă  majoritĂ© chiite, le Sud-Liban et le nord de la Bekaa, des forces politiques alternatives, relativement bien organisĂ©es, ont Ă©mergĂ© et s’opposent au Hezbollah et Ă  Amal, bien que leur capacitĂ© Ă  affecter le pouvoir de ces partis restera probablement limitĂ©e. 

À travers leurs relations avec leurs autres alliés, le Hezbollah et Amal ont aussi dû faire face à la volonté croissante de ces autres forces politiques de s’affirmer. Ainsi, le Hezbollah a affiché son irritation vis à vis de Bassil, le stratège du camp aouniste, lorsque ce dernier a tenté de dicter les termes pour la formation de listes communes avec ses proches alliés.

Tout cela mène à une question que nombre de personnes se posent au Liban et à l’international : le Hezbollah sera-t-il toujours la force politique dominante à la suite de cette élection ? Et que réservera l’avenir après cette échéance électorale ?

"Si un point positif aurait dû émerger de ces élections, c’était celui des promesses portées par la société civile"

Il est plus que probable que le Hezbollah gardera un rĂ´le majeur au niveau national, surtout grâce Ă  la fragmentation du paysage politique, une situation que la loi sur la reprĂ©sentation proportionnelle ne fera qu’exacerber. En raison aussi de l’érosion de l’Alliance du 14 mars, la compĂ©tition est accrue au sein des autres camps : de nouvelles figures sunnites dĂ©fient Saad Hariri, la rivalitĂ© fait rage chez les chrĂ©tiens pour la succession d’Aoun, le leader druze Walid Joumblatt doit partager la scène druze avec d’autres compĂ©titeurs, et le prĂ©sident chiite du Parlement, Nabih Berri, âgĂ© et faible, manque de marge de manĹ“uvre vis-Ă -vis d’un Hezbollah de plus en plus hĂ©gĂ©monique. Il semble donc que le parti restera puissant pour les annĂ©es Ă  venir. Il le sera d’autant plus que des sujets clivants tels que son arsenal, et la controverse autour de sa participation aux conflits rĂ©gionaux sont quasiment absents de la campagne Ă©lectorale, indiquant une acceptation implicite et contrainte de la position hĂ©gĂ©monique du parti dans le pays. 

Si un point positif aurait dĂ» Ă©merger de ces Ă©lections, c’était celui des promesses portĂ©es par la sociĂ©tĂ© civile. Suite au rĂ´le prééminent qu’ont pris les organisations de la sociĂ©tĂ© civile dans la crise des dĂ©chets de 2015 et les Ă©lections municipales de 2016, l’optimisme semblait de mise. Cependant, rien ne s’est passĂ©. Tombant dans les pièges classiques de la vie politique libanaise, les groupes de la sociĂ©tĂ© civile ont finalement perdu des figures fortes au profit des partis traditionnels, et ont mĂŞme parfois choisi de s’allier avec des membres de cette classe politique mĂŞme Ă  laquelle ils disaient vouloir s’opposer. La majoritĂ© silencieuse des Libanais en restera probablement amère. Leur apathie s’en retrouvera Ă©galement renforcĂ©e, ainsi que le sentiment d’éloignement vis-Ă -vis d’une classe politique qui, Ă  travers sa capacitĂ© Ă  coopter, corrompre, et Ă©viter les dĂ©bats essentiels, aura encore une fois dĂ©montrĂ© son remarquable instinct de survie. 

 

*Deux coalitions hĂ©tĂ©roclites, l'une dite du "8 mars", l'autre du "14 mars", dates qui rappellent deux manifestations gĂ©antes de l'annĂ©e 2005. La première, pro-syrienne, fut organisĂ©e par le Hezbollah et inclut les maronites de Michel Aoun, l’actuel prĂ©sident; la seconde, anti-syrienne, fut montĂ©e par une alliance des sunnites, des Druzes et des chrĂ©tiens. 

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