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Élection de l’ultralibĂ©ral argentin Javier Milei : un de plus…

Élection de l’ultralibéral argentin Javier Milei : un de plus…
 Marc Lazar
Auteur
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie

Un de plus. Dans le contexte de la crise économique profonde et du taux d’inflation dramatique que connaît l’Argentine, l’ultralibéral Javier Milei a été élu Président de la République ce 19 novembre. Un de plus, donc, de ces leaders charismatiques qui ont de quoi affoler les démocraties traditionnelles et qui sont arrivés au pouvoir à l’aide d’un programme politique irréaliste et outrancier, étrange combinaison de mesures libertaires et sécuritaires.

En quoi Javier Milei s’inscrit-il dans la vague des populismes qui prennent d’assaut les démocraties d’Amérique latine et du reste du monde ? Quel avertissement notre propre démocratie doit-elle y lire ? Le regard de Marc Lazar vient compléter nos précédentes analyses dévolues aux leaders populistes, dans la lignée de la série consacrée aux néo-autoritaires qui, supervisée par Michel Duclos, avait fait date en 2018, ou nos éclairages consacrés à ce sujet lourd d’enjeux pour nos démocraties.

Javier Milei, un Ă©conomiste libertarien - son maĂ®tre Ă  penser est Murray Rothbard (1926-1995) -, se prĂ©sentant comme anarcho-capitaliste, vient de remporter largement l'Ă©lection prĂ©sidentielle en Argentine. Cet homme, mĂ©lange loufoque et parfois dĂ©lirant de Donald Trump et de Jair Bolsonaro, qui se sont d’ailleurs empressĂ©s de le fĂ©liciter pour sa victoire, mais aussi de Beppe Grillo pour son cĂ´tĂ© bouffon et vulgaire, affiche un programme typique d’un certain populisme. Il affirme sa volontĂ© de laisser s’épanouir toutes les libertĂ©s, dont celles permettant de vendre armes, organes et enfants. Il entend rĂ©duire l’État Ă  son strict minimum et donc supprimer la plupart des ministères "Ă  la tronçonneuse" pour reprendre l’outil qu’il n’a cessĂ© de brandir un peu comme le gĂ©nĂ©ral Boulanger en France Ă  la fin du XIXe siècle arborait un balai pour rĂ©aliser le grand mĂ©nage qu’il appelait de ses vĹ“ux. 

Cet homme, mélange loufoque et parfois délirant de Donald Trump et de Javier Bolsonaro, [...] mais aussi de Beppe Grillo pour son côté bouffon et vulgaire, affiche un programme typique d’un certain populisme.

Seuls les ministères de la police, dont il aura besoin pour réprimer ceux qui oseraient s’opposer à sa politique -, ce qu’il a annoncé haut et fort -, et de la défense échappent à sa passion épuratricePour juguler l’inflation à plus de 140 %, il veut fermer la banque centrale du pays et adopter le dollar comme monnaie. Les politiques sociales, déjà peu développées, seront bradées et il entend revenir sur le droit à l’avortement.

Javier Milei, comme de très nombreux populistes dans le monde, Ă©tait un outsider, un antipolitique, tapant allègrement sur "la caste". Il a jouĂ© sur le rejet considĂ©rable dont celle-ci Ă©tait l’objet du fait de sa corruption et de la dĂ©gradation de la situation Ă©conomique et sociale, l’Argentine comptant 40 % de pauvres. Il s’est prĂ©sentĂ© comme un homme neuf Ă  des Ă©lecteurs fatiguĂ©s des partis traditionnels. Il n’a cessĂ© de marquer sa diffĂ©rence par rapport aux hommes politiques habituels par son style, son langage, sa gestuelle, sa façon de s’habiller ou encore en jouant dĂ©libĂ©rĂ©ment de son excentricitĂ©. Il s’est rĂ©vĂ©lĂ© habile dans l’entre-deux-tours en se montrant lĂ©gèrement plus modĂ©rĂ© et a bĂ©nĂ©ficiĂ© du ralliement de la droite. Il a su rassembler un Ă©lectorat populaire, dĂ©sespĂ©rĂ©, prĂŞt Ă  se donner Ă  celui qui fait miroiter des mirages et lance des promesses inconsidĂ©rĂ©es, attirer des jeunes aspirant Ă  une vie meilleure et entraĂ®ner une partie des Ă©lites qui estiment qu’il saura faire fructifier leurs intĂ©rĂŞts.

Javier Milei et sa vice-prĂ©sidente Victoria Villaruel n’hĂ©sitent pas non plus Ă  se faire les hĂ©rauts d’un rĂ©visionnisme historique en lĂ©gitimant la dictature ou en minorant ses victimes alors qu’elle est responsables de 30 000 disparus, 15 000 fusillĂ©s et un million et demi d’exilĂ©s. Enfin, il a activĂ© la si sensible fiertĂ© nationale argentine en promettant la fin de la dĂ©cadence, la reconstruction du pays et le retour de son rĂ´le comme puissance mondiale, une adaptation du slogan trumpien "Make America great again".

Il a su rassembler un électorat populaire, désespéré, prêt à se donner à celui qui fait miroiter des mirages et lance des promesses inconsidérées.

L’Argentine, on le sait, est la terre promise d’un populisme qui, historiquement, constitue l’une des caractĂ©ristiques politiques du continent latino-amĂ©ricain. Bien Ă©videmment, le succès de Javier Milei prĂ©sente des particularitĂ©s propres Ă  ce pays : ainsi, son libertarisme le singularise dans le dĂ©sormais vaste panorama des populistes. Au demeurant, rien ne dit qu’il pourra mettre en Ĺ“uvre ce qu’il a proclamĂ© car il ne dispose pas d’une majoritĂ© parlementaire. Toutefois, Javier Milei mobilise des arguments que l’on retrouve dans d’autres expĂ©riences populistes d’extrĂŞme droite comme, par exemple, le rejet des Ă©lites, la valorisation du peuple, la stigmatisation des ennemis, la dĂ©magogie, le nationalisme, la critique en règle des minoritĂ©s diverses et variĂ©e, le climato-scepticisme. Mais son accès Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique est Ă©galement rĂ©vĂ©lateur d’un phĂ©nomène plus gĂ©nĂ©ral, celui du populisme qui prend diverses formes mais travaille en profondeur nos dĂ©mocraties.

Son accès à la présidence est également révélateur d’un phénomène plus général, celui du populisme qui [...] travaille en profondeur nos démocraties.

Certains beaux esprits ou de fieffés optimistes ont pu croire qu’avec le désastre suscité par le Brexit en Grande-Bretagne, la défaite de Donald Trump, celle de Javier Bolsonaro au Brésil, l’échec de Vox en Espagne ou encore le renvoi à l’opposition du parti Droit et Justice en Pologne, le cycle de la rébellion populaire, de la colère généralisée, de la protestation tous azimuts, de la détestation des élites s’épuisait. L’Argentine nous démontre sans doute qu’il n’en est rien.

Les différentes variantes de populisme ont encore de beaux jours devant elles car nos démocraties représentatives sont épuisées. Davantage, elles sont menacées par ces tyrans potentiels du XXIe siècle, ces spin dictators comme les appellent Serguei Guriev et Daniel Treisman, qui se présentent à la fois comme les champions des libertés et les adeptes d’un certain autoritarisme.

Copyright image : Luis ROBAYO / AFP

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