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École et banlieue : les leçons de l’enquĂŞte de Gilles Kepel

École et banlieue : les leçons de l’enquête de Gilles Kepel
 Institut Montaigne
Auteur
Institut Montaigne

Tribune publiée dans le cadre de notre partenariat avec L'Etudiant/Educpros.

L'Institut Montaigne, a mené une grande enquête intitulée Banlieue de la République sur le territoire où ont éclaté les émeutes de 2005 : la communauté d'agglomération de Clichy-sous-Bois-Montfermeil (93). L'équipe dirigée par Gilles Kepel, professeur des universités, a exploré les espoirs et les regrets des habitants face à l'école (1). Comment s’est faite leur orientation ? Comment se répartissent les élèves entre filières générales et professionnelles ? Alors que le poids de l'échec scolaire semble faire de la banlieue le lieu de reproduction des inégalités sociales, l’enquête montre que des réussites individuelles existent.

L'orientation scolaire, révélatrice de la corrélation entre inégalités sociales et inégalités scolaires

Les violences urbaines de l’automne 2005 ont fait naĂ®tre de nombreuses interrogations sur la capacitĂ© française de faire sociĂ©tĂ©. Dans la lignĂ©e de ses travaux sur la cohĂ©sion sociale, l’Institut Montaigne s’est penchĂ© sur ces interrogations et a menĂ© une enquĂŞte pendant plus d’un an sur le territoire oĂą se sont dĂ©clenchĂ©es les Ă©meutes : la communautĂ© d’agglomĂ©ration de Clichy-sous-Bois/Montfermeil en Seine-Saint-Denis. Cette enquĂŞte rĂ©vèle que l’un des problèmes les plus criants y est l’articulation entre Ă©ducation et emploi. Les difficultĂ©s d’entrĂ©e sur le marchĂ© du travail, bien sĂ»r prĂ©sentes dans l’ensemble de la sociĂ©tĂ© française, y sont exacerbĂ©es par l’enclavement, les problèmes sociaux et l’Ă©chec scolaire massif d’une grande partie de sa jeunesse. Dans un tel contexte, la question de l’orientation des jeunes constitue un enjeu majeur.

Porteuse d’espoirs immenses, l’Ă©cole est pourtant l’objet des ressentiments les plus profonds en cas d’Ă©chec, lieu par excellence de reproduction des inĂ©galitĂ©s sociales. L’orientation en fin de collège est trop souvent vĂ©cue comme un couperet et il n’est pas anodin qu’au fil des nombreux entretiens conduits par l’Ă©quipe de chercheurs ayant rĂ©alisĂ© l’Ă©tude, la figure la plus dĂ©testĂ©e par nombre de jeunes soit celle du conseiller d’orientation, loin devant celle des policiers. Quel que soit le profil de l’enquĂŞtĂ© – "galĂ©rien tenant le mur", jeune Ă©tudiant plutĂ´t en rĂ©ussite, jeune salariĂ© –, la majoritĂ© des tĂ©moignages attestent du moment traumatisant que reprĂ©sente l'orientation Ă  la sortie du collège. Le passage en lycĂ©e professionnel est presque toujours perçu comme une "relĂ©gation dans des classes poubelles", une mise Ă  la marge faite sans mĂ©nagement par un système qui jusque-lĂ  avait offert le mĂŞme cursus Ă  tous, quels que soient les origines sociales et les rĂ©sultats scolaires.

Ainsi en tĂ©moigne Marwan, 28 ans, d’origine marocaine, chauffeur de bus : "Le prof avait convoquĂ© mon père (…). Il lui a dit : "Je vois que votre fils, il a 14 en technologie (…). C’est pas le top, mais c’est pas mal (…). Il devrait peut-ĂŞtre faire un BEP en Ă©lectronique. (…)” Mon père a vite rĂ©agi. Il a dit : “Attendez, il a 14 de moyenne et vous voulez l’envoyer vers une voie professionnelle !” Parce qu’une voie professionnelle, on voyait ça comme Ă©tant la dĂ©bauche en fait. C’est vraiment : “Tu vaux rien, alors tu vas en BEP.” Alors que ce n’est pas nĂ©cessairement le cas, parce que mĂŞme ceux qui arrivent en BEP se dĂ©valorisent, se voient comme Ă©tant des cancres alors que non."

Pour de nombreux enquĂŞtĂ©s, l’Ă©cole n’a pas tenu sa promesse. Un investissement important dans le système Ă©ducatif n’est pas garant d’une insertion professionnelle satisfaisante, alimentant en retour regret et amertume. Faute de rĂ©seaux, de connaissance du système scolaire et universitaire, mal orientĂ©s, certains jeunes s’engagent dans des cursus de formation inadaptĂ©s au marchĂ© du travail. Hassan, titulaire d’une maĂ®trise d’administration et gestion des entreprises : "Toute cette Ă©nergie, tout ce temps perdu (…). Moi ce que je regrette, c’est que, toute notre jeunesse, on nous a fait miroiter : “Fais des Ă©tudes, t’auras un bon boulot”, et finalitĂ© de l’histoire, c’est pas tout Ă  fait ça." Les parcours de galère rencontrĂ©s sont reprĂ©sentĂ©s par ceux qui, cumulant problèmes sociaux et absence de rĂ©seaux, parfois Ă©jectĂ©s du système scolaire au sortir du collège ou mal orientĂ©s, quelquefois victimes de discriminations, ne parviennent pas Ă  entrer sur le marchĂ© du travail et en viennent Ă  retourner le stigmate dont ils souffrent en rejet radical de la France et des valeurs qui lui sont prĂŞtĂ©es.

L’enquĂŞte a cependant Ă©galement mis en valeur des trajectoires rĂ©ussies d’insertion par le travail. Souvent, celles-ci sont le fruit de stratĂ©gies familiales dĂ©libĂ©rĂ©es d’investissement dans l’Ă©ducation. Ainsi, Ece, d’origine turque, dĂ©clare : "Dans les autres pays, quand on Ă©tait une fille, on n’Ă©tudiait pas beaucoup. Moi, j’ai eu la chance d’avoir une famille qui Ă©tait civilisĂ©e et qui ne disait pas “toi, tu es une fille, toi, tu es un garçon” (…). Du coup, mon père m’a dit : “Moi, je n’ai pas eu la possibilitĂ© d’Ă©tudier, alors vas-y. Étudie comme tu veux”."

L’orientation constitue un enjeu majeur de la rĂ©ussite dans les quartiers populaires. ArticulĂ©e Ă  une Ă©ducation de qualitĂ© dès le plus jeune âge, elle doit permettre d’assurer l’adĂ©quation entre les exigences toujours plus grandes d’un univers oĂą la concurrence pour les compĂ©tences est mondialisĂ©e et oĂą l’offre d’emploi est poussĂ©e vers le haut. Face Ă  ces dĂ©fis, la jeunesse de Clichy-Montfermeil, d’une bonne partie de la Seine-Saint-Denis et des zones urbaines en difficultĂ© dispose potentiellement d’atouts considĂ©rables pour la France de demain, ne serait-ce que sa dynamique dĂ©mographique.

(1) Le deuxième chapitre de l’ouvrage Banlieue de la RĂ©publique est consacrĂ© Ă  l’Ă©ducation, avec la collaboration de Leyla Arslan et de Sarah Zouheir.

Retrouvez l’enquĂŞte de l’Institut Montaigne sur Banlieue de la RĂ©publique

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