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Du SĂ©nat au Capitole, quel avenir pour le Parti rĂ©publicain et la politique amĂ©ricaine ?

Trois questions Ă  Maya Kandel

Du Sénat au Capitole, quel avenir pour le Parti républicain et la politique américaine ?
 Maya Kandel
Historienne, chercheuse associée à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 (CREW)

Le 6 janvier se sont déroulés deux événements importants dans la vie de la démocratie américaine : l’annonce de la double victoire démocrate aux élections sénatoriales en Géorgie, et l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump. Interrogée par Mahaut de Fougières, chargée d’études sur les questions internationales, Maya Kandel, historienne et spécialiste de la politique étrangère américaine, nous livre son analyse de ces événements et de leurs implications, alors que Joe Biden dispose désormais d’une courte majorité au Sénat et que le Parti républicain pourrait connaître d’importantes transformations dans les mois à venir.

Quel regard portez-vous sur l’assaut du Capitole du 6 janvier dernier ? Quelles en sont les conséquences politiques ?

L’attaque contre le Capitole constitue en quelque sorte l’hĂ©ritage de Donald Trump ; la question centrale dĂ©sormais est ce que va en faire le Parti rĂ©publicain. Juste avant l’assaut, le leader rĂ©publicain du SĂ©nat, Mitch McConnell, pourtant fidèle du PrĂ©sident, dĂ©clarait, en parlant des contestations portĂ©es par Donald Trump et par ses alliĂ©s au Congrès contre la victoire de Joe Biden : "c’est une attaque contre les fondements juridiques de notre RĂ©publique et contre la souverainetĂ© du peuple qui lĂ©gitime notre RĂ©publique". Il ajoutait qu’il considĂ©rait que son vote pour certifier la victoire de Joe Biden Ă©tait le plus important de sa carrière politique. 

Toute la lumière n’a pas encore Ă©tĂ© faite sur le degrĂ© de planification, les objectifs rĂ©els, au moins de certains, et la composition des participants, notamment les membres de milices d’extrĂŞme-droite. Quoi qu’il en soit, l’assaut a Ă©tĂ© violent et a fait cinq morts, dont un policier (un autre policier du Capitole s’est suicidĂ© deux jours après). Au-delĂ , il faut insister sur la gravitĂ© symbolique et politique des Ă©vĂ©nements du 6 janvier : une atteinte directe et violente aux institutions, incitĂ©e par le PrĂ©sident des États-Unis. L’objectif Ă©tait bien de bloquer ce qui est normalement une formalitĂ© puisqu’elle intervient pour certifier le vote du Collège Ă©lectoral et les Ă©lections dĂ©jĂ  certifiĂ©es par chacun des 50 États. C’est aussi une atteinte au processus dĂ©mocratique et au principe central de la transition du pouvoir : si des assistantes parlementaires n’avaient pas eu la prĂ©sence d’esprit d’emporter les bulletins papiers du Collège Ă©lectoral, le processus dĂ©mocratique lui-mĂŞme aurait Ă©tĂ© interrompu - puisque justement ces rĂ©sultats n’avaient pas encore Ă©tĂ© certifiĂ©s par le Congrès. Or le soir-mĂŞme, juste après les Ă©vĂ©nements, près des deux tiers (65,4 %) du groupe rĂ©publicain Ă  la Chambre des reprĂ©sentants, et six sĂ©nateurs, dont Josh Hawley et Ted Cruz, tous deux considĂ©rĂ©s comme prĂ©sidentiables hĂ©ritiers du trumpisme, ont malgrĂ© tout votĂ© contre la certification dans certains États, donc pour bloquer le processus de confirmation de l’élection de Biden. 

Il faut insister sur la gravitĂ© symbolique et politique des Ă©vĂ©nements du 6 janvier : une atteinte directe et violente aux institutions, incitĂ©e par le PrĂ©sident des États-Unis.

La question politique majeure dĂ©sormais est ce que le Parti rĂ©publicain va faire de cet hĂ©ritage Trump, et comment ses membres Ă©lus vont se positionner par rapport Ă  son chef, et au "grand mensonge" qu’il promeut depuis le 3 novembre, qui a d’ores et dĂ©jĂ  affectĂ© la lĂ©gitimitĂ© de Joe Biden auprès d’une partie de l’électorat. Le "trumpisme" au sens de la redĂ©finition du Parti rĂ©publicain engagĂ©e par Trump va certainement perdurer sur plusieurs aspects : nationalisme chrĂ©tien, rĂ´le de la religion dans la sociĂ©tĂ©, État stratège industriel, ancrage gĂ©ographique rural (zones Ă©conomiques "perdantes de la mondialisation"), y compris dans ses ambiguĂŻtĂ©s non tranchĂ©es sur la politique Ă©trangère (isolationnisme ou nouvelle guerre froide contre la Chine). 

Mais Trump a apportĂ© Ă  cette redĂ©finition du parti un surplus illibĂ©ral, et, c’est dĂ©sormais clair, anti-dĂ©mocratique - puisque ses partisans refusent la règle de base de la dĂ©mocratie, le transfert pacifique du pouvoir après des Ă©lections dĂ©mocratiques. Mais les RĂ©publicains et la droite amĂ©ricaine font tout pour Ă©viter ce dĂ©bat, au nom de "l’unitĂ© nationale", et prĂ©fèrent dĂ©battre du pouvoir de Twitter, Ă  quelques exceptions près comme le reprĂ©sentant Adam Kinzinger Ă  la Chambre, la sĂ©natrice Lisa Murkowski, ou le sĂ©nateur Patrick Toomey. 

Les suites judiciaires et politiques - et Ă©conomiques, puisque de nombreuses entreprises semblent remettre en question leurs liens avec Trump et leurs contributions aux campagnes des Ă©lus ayant votĂ© contre la certification - seront cruciales pour l’avenir politique de Donald Trump lui-mĂŞme. Au-delĂ , le 6 janvier pourrait provoquer au moins quelques dĂ©parts du parti. La question sous-jacente est celle qui se pose depuis que le Parti rĂ©publicain a scellĂ© en 2016 son pacte trumpien en se donnant le milliardaire comme candidat : quelle est la part de " culte" ? Autrement dit : ses Ă©lecteurs, plus prĂ©cisĂ©ment le surplus Ă©lectoral qu’il a mobilisĂ©, sont-ils attirĂ©s avant tout par le personnage, par les politiques qu’il a embrassĂ©es, par son attitude anti-système ? Les premiers sondages montrent des Ă©lecteurs rĂ©publicains fidèles Ă  Donald Trump plus qu’au parti. 

La victoire de Joe Biden, puis des deux sĂ©nateurs dĂ©mocrates en GĂ©orgie, illustre Ă  la fois l’évolution dĂ©mographique de l’État et la capacitĂ© de mobilisation des dĂ©mocrates, mais aussi une dĂ©saffection de certains Ă©lecteurs et en particulier Ă©lectrices autrefois rĂ©publicains. Il est encore trop tĂ´t pour mesurer toute l’ampleur des consĂ©quences politiques, mais c’est bien le positionnement des RĂ©publicains qui importe aujourd’hui et qu’il faut scruter pour la suite, car cela affectera les rapports de force politiques au Congrès, que l’on aille vers une scission, ou simplement quelques dĂ©parts. 

Avec l’élection de deux sĂ©nateurs dĂ©mocrates en GĂ©orgie, les DĂ©mocrates ont une courte majoritĂ© au SĂ©nat. Cela permettra-t-il suffisamment de stabilitĂ© pour gouverner le pays, malgrĂ© les blocages que peuvent causer les RĂ©publicains et les dissensions qui existent au sein du camp dĂ©mocrate sur certains sujets ? 

La victoire des DĂ©mocrates aux deux sĂ©natoriales de GĂ©orgie le 5 janvier a Ă©tĂ© complètement Ă©clipsĂ©e par les Ă©vĂ©nements du lendemain, mais elle est Ă©videmment dĂ©cisive : les DĂ©mocrates maĂ®trisent Ă  nouveau tous les leviers exĂ©cutifs et lĂ©gislatifs du pouvoir ; les RĂ©publicains tiennent solidement la Cour SuprĂŞme, dont on peut attendre une politisation accrue. 

La majoritĂ© au SĂ©nat est Ă©videmment cruciale. Grâce aux deux victoires en GĂ©orgie, les DĂ©mocrates ont la maĂ®trise de l’agenda du SĂ©nat, des nominations, en particulier de la future administration Biden, et surtout des votes budgĂ©taires et fiscaux, qui peuvent se faire Ă  la majoritĂ© simple. Or, c’est bien par le budget que l’équipe Biden a prĂ©vu de dĂ©rouler son programme ambitieux de rĂ©formes Ă©conomiques et structurelles, mĂŞme si elle n’hĂ©sitera pas non plus Ă  utiliser la voie rĂ©glementaire. 

Autre point crucial, les directions de commission, qui vont au parti majoritaire et jouent un rôle essentiel pour soumettre les projets de loi en séance plénière et donc au vote, ou pour convoquer des auditions. Les personnalités à la tête de chaque commission comptent : le sénateur Patrick Leahy, champion des droits de l’Homme pendant toute sa carrière, devrait présider la puissance Commission des appropriations (qui contrôle effectivement le budget de toutes les agences, en lien avec la Chambre). Aux forces armées, les règles de l’ancienneté impliqueraient une présidence de Jack Reed, Démocrate du Rhodes Island particulièrement attaché aux alliances et notamment à l’OTAN.

Les Démocrates maîtrisent à nouveau tous les leviers exécutifs et législatifs du pouvoir ; les Républicains tiennent solidement la Cour Suprême, dont on peut attendre une politisation accrue.

Aux affaires Ă©trangères, le sĂ©nateur Menendez est en pointe contre les ventes d’armes amĂ©ricaines Ă  certains pays du Moyen-Orient. Enfin, Bernie Sanders pourrait prendre la tĂŞte de la Commission du budget. Avec un SĂ©nat 50-50, il devrait y avoir un nombre Ă©gal de RĂ©publicains et DĂ©mocrates sur chaque commission. C’est lĂ  oĂą toute dĂ©fection du Parti rĂ©publicain serait cruciale, puisque si un sĂ©nateur rĂ©publicain devient indĂ©pendant, la majoritĂ© dĂ©mocrate ne dĂ©pend plus de la voix de Kamala Harris, et les DĂ©mocrates ont aussi une majoritĂ© dans chaque commission. 

Bien sĂ»r, les RĂ©publicains au SĂ©nat conservent des possibilitĂ©s de blocage car, sur les autres sujets, la règle de la "flibuste" (filibuster) porte en fait la majoritĂ© nĂ©cessaire Ă  60 voix pour passer au vote, si la minoritĂ© dĂ©cide d’empĂŞcher la discussion. Par ailleurs, les dissensions entre DĂ©mocrates n’ont pas disparu - mais la nouvelle donne politique pourrait amoindrir le poids du sĂ©nateur Manchin, le plus conservateur des DĂ©mocrates du SĂ©nat, souvent citĂ© comme potentiel blocage sur des lois climatiques (il est nĂ©anmoins favorable Ă  la gĂ©oingĂ©nierie, car il ne nie pas la rĂ©alitĂ© de la crise climatique). D’éventuels dissidents rĂ©publicains devenus indĂ©pendants pourraient Ă©galement jouer un rĂ´le dĂ©cisif. Certaines prioritĂ©s annoncĂ©es par Biden pourraient d’ailleurs rallier sur un vote budgĂ©taire des reprĂ©sentants et sĂ©nateurs rĂ©publicains, en particulier en relation avec la pandĂ©mie, l’aide Ă©conomique, les infrastructures ou les transports. Les Ă©lus rĂ©publicains ont comme les autres des Ă©lecteurs durement affectĂ©s par les deux crises en cours, sanitaire et Ă©conomique, et sont soumis Ă  réélection dès l’annĂ©e prochaine (midterms de novembre 2022, concernant tous les reprĂ©sentants et un tiers du SĂ©nat, soit une vingtaine de sĂ©nateurs rĂ©publicains en 2022). 

Que peut-on attendre de ce nouveau SĂ©nat en matière de politique Ă©trangère, alors que certains sujets tels que la politique Ă  l’égard de la Chine font l’objet d’un relatif consensus bipartisan, et d’autres sont source d’importantes tensions entre les deux partis ?

Au-delĂ  de la prioritĂ© intĂ©rieure, les prioritĂ©s du nouveau Congrès en politique Ă©trangère Ă©taient Ă©videntes avant mĂŞme la victoire en GĂ©orgie : durcir la position amĂ©ricaine et renforcer la compĂ©titivitĂ© face Ă  la Chine, sur les questions technologiques, stratĂ©giques et des droits de l’Homme ; rĂ©parer et resserrer les liens avec les alliĂ©s, en Asie surtout, mais aussi en Europe ; monter en puissance sur les questions cyber, en lien avec la Maison-Blanche (plutĂ´t que contre elle, comme ce fut le cas sous Trump), avec un durcissement Ă  cet Ă©gard vis-Ă -vis de la Russie, dans la foulĂ©e des rĂ©vĂ©lations de l’immense hacking de l’entreprise Solarwinds. En revanche, tout nouveau traitĂ© paraĂ®t difficilement envisageable (sauf peut-ĂŞtre dans le domaine du contrĂ´le des armements avec la Russie et/ou la Chine), car le blocage est ancien et la ratification nĂ©cessite 67 sĂ©nateurs, donc la majoritĂ© ne change rien. Enfin, suite aux Ă©vĂ©nements du 6 janvier, le Congrès devrait s’emparer de la question du terrorisme intĂ©rieur, que le FBI considĂ©rait dĂ©jĂ  comme la première menace sur le territoire amĂ©ricain. Son directeur Christopher Wray indiquait lors d’une audition au Congrès le 17 septembre 2020 que l’annĂ©e 2019 a Ă©tĂ© la plus meurtrière en matière de terrorisme intĂ©rieur depuis 1995 et l’attentat d’Oklahoma City, l’acte de terrorisme intĂ©rieur le plus meurtrier de l’histoire amĂ©ricaine, avec 168 morts.

Certaines priorités annoncées par Biden pourraient rallier sur un vote budgétaire des représentants et sénateurs républicains, en particulier en relation avec la pandémie, l’aide économique, les infrastructures ou les transports.

Il faut aussi rappeler que le Congrès, pendant toute l’administration Trump, s’est dĂ©marquĂ© du PrĂ©sident en politique Ă©trangère de manière bipartisane, que ce soit pour prĂ©server le budget de la diplomatie, protĂ©ger les alliances et mĂŞme renforcer l’initiative de dissuasion europĂ©enne par exemple, ou voter des sanctions contre la Russie. Sur la Chine, un consensus bipartisan existe sur la nĂ©cessitĂ© d’une stratĂ©gie cohĂ©rente pour contrer la montĂ©e en puissance chinoise et faire face au dĂ©fi technologique en particulier ; on reverra certains des projets de lois dĂ©jĂ  dĂ©posĂ©s pour investir massivement dans certains secteurs de recherche de pointe. 

La priorité climatique, puisque la crise climatique a été érigée au rang de "menace existentielle" dans le programme démocrate, se fera par une combinaison d’actions exécutives (inventaire et annulation de dispositions prises par Trump, nouvelles réglementations, NDC prévus par l’Accord de Paris) et de choix budgétaires (infrastructures, transports, bâtiments, agriculture, incitations par les dépenses ou les impôts sur les énergies renouvelables, etc.), avec un effet non négligeable en termes de soft power et de leadership international. Il ne faut pas sous-estimer non plus l’importance montante des problématiques liées à la crise climatique dans la compétition géopolitique avec la Chine, car il s’agit aussi d’une compétition géoéconomique (avec une montée en puissance des nouveaux secteurs de pointe y compris pour l’export, des panneaux solaires aux batteries) et géotechnologique (5G, 6G, mais aussi géoingénierie).

Enfin, les dĂ©bats sur la rĂ©gulation des plateformes et la section 230 de la loi Federal Communications Commission (FCC) de 1995 prendront une acuitĂ© encore renouvelĂ©e après l’assaut du Capitole et les dĂ©cisions de Twitter, Facebook et d’autres plateformes qui ont suivi. Il existe des convergences entre les extrĂŞmes des deux bords sur ce sujet, mais on devrait aussi voir de nouveaux positionnements suite aux Ă©vĂ©nements du 6 janvier. Un dossier intĂ©rieur qui sera suivi de près par les EuropĂ©ens sans nul doute. 

Tout cela étant dit, il faut rappeler que l’attention accordée à la politique étrangère viendra après d’autres priorités et dépendra notamment des négociations autour du grand plan de relance annoncé, et surtout de l’évolution de la procédure de destitution, qui commence aujourd’hui.

 

Copyright : Brendan Smialowski / AFP

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