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Djihadisme en France : une menace toujours prĂ©sente 

Djihadisme en France : une menace toujours présente 
 Hakim El Karoui
Auteur
Ancien Expert Associé - Monde Arabe, Islam

Le mercredi 8 septembre a dĂ©butĂ© le procès des attentats du 13 novembre 2015 devant la cour d’assises de Paris. D’une durĂ©e estimĂ©e de neuf mois, le procès rassemble vingt accusĂ©s, dont le Franco-Marocain Salah Abdeslam, le seul des dix membres des commandos encore en vie. Six ans après cet Ă©vĂ©nement majeur, quel est aujourd'hui l'Ă©tat de la menace djihadiste en France ? 

Si la France n’a plus connu d’attaque terroriste de grande ampleur depuis les attentats du 13 novembre 2015 Ă  Paris et celui du 14 juillet 2016 Ă  Nice, la menace demeure cependant bien rĂ©elle. En plus du nombre important d’attaques isolĂ©es depuis 2015, les renseignements estiment Ă  1 300 le nombre d’individus identifiĂ©s comme terroristes djihadistes. Ce chiffre regroupe Ă  la fois 500 individus dĂ©tenus en milieu carcĂ©ral pour des faits de terrorisme et 800 individus eux aussi incarcĂ©rĂ©s identifiĂ©s par les services de renseignement comme radicalisĂ©s et donc considĂ©rĂ©s comme susceptibles de passer Ă  l'acte et de commettre un attentat terroriste. Il s’agit, pour la plupart, de jeunes Français d’origine maghrĂ©bine de deuxième gĂ©nĂ©ration et vivant dans les quartiers pauvres des grandes villes, dont une grande majoritĂ© a dĂ©jĂ  un passĂ© violent. Si les djihadistes se caractĂ©risent par la rĂ©alisation d’actions violentes, ils se singularisent aussi par la volontĂ© de rejoindre une entreprise terroriste, comme l’État islamique entre 2014 et 2019. Dès lors, aux 1 300 personnes dĂ©signĂ©es comme “terroristes et radicalisĂ©s” par les services pĂ©nitentiaires s’ajoutent 10 000 individus fichĂ©s S pour radicalisation (qui sont libres car seulement identifiĂ©s comme potentiellement dangereux), soit dix fois plus qu’il y a dix ans. Le vivier djihadiste en France est donc très actif et la menace terroriste encore prĂ©sente. Quelle forme le djihadisme prendra-t-il dans les annĂ©es 2020 ? 

Trois scénarios se dessinent pour l’évolution du djihadisme

Tout d’abord, même si rien de concret ne permet pour l’instant de corroborer cette hypothèse, il est possible que le djihadisme soit un "effet de mode". La guerre civile syrienne qui a débuté en 2011 a sans aucun doute encouragé les jeunes Français radicalisés à prendre les armes et convaincu une génération qui préparait des actions violentes en Europe. Le djihadisme serait alors une réaction conjoncturelle à la guerre civile syrienne et à la déstabilisation du Moyen-Orient résultant des Printemps arabes, entretenue par un effet de groupe. La menace djihadiste est en effet étroitement liée aux phénomènes de déstabilisation des États. En Afghanistan, en Irak et en Syrie, la faillite de l’État s’est en effet traduite par des guérillas voire des guerres civiles, brèches qui ont permis la création d’organisations terroristes. Ces organisations ont ensuite attiré à elles des étrangers : d’abord des jeunes d’Afrique du Nord, du Golfe et du Moyen-Orient en Afghanistan entre 1979 et 1989, puis, avec le développement d’Al-Qaïda et surtout de l’État islamique, des Européens, des Américains, des Russes, des Indonésiens… Actuellement, aucune déstabilisation géopolitique majeure propice à l’ouverture d’un front terroriste n’est visible. La chute de Kaboul ne devrait pas ouvrir de nouvelle ère pour le terrorisme international, les Talibans étant les ennemis de Daech en Afghanistan et ils ont bien compris qu’ils seraient à nouveau chassé d’Afghanistan s’ils recommençaient à protéger des organisations terroristes. Dans cette optique, le calme relatif actuel traduit non pas une diminution de la colère des jeunes musulmans de deuxième génération en quête d’identité mais une absence de points de fixation de leur frustration. Le contexte des années 2019 et 2020 n’a en effet pas engendré de spirale violente. Il manque de plus au djihadisme une figure charismatique, en mesure d’incarner une lutte organisée et de regrouper les individus radicalisés.

Au vu du nombre particulièrement important d’individus radicalisĂ©s que compte la France, c’est en son sein que pourrait se trouver l’épicentre du djihadisme europĂ©en. 

Il se pourrait cependant qu’en l’absence de théâtre Ă©tranger et en prĂ©sence de djihadistes potentiels dans les pays europĂ©ens, un nouveau théâtre de conflits se dĂ©veloppe prĂ©cisĂ©ment en Europe. Il prendrait la forme d’un djihadisme violent visant Ă  poursuivre les attaques ciblĂ©es contre des reprĂ©sentants des forces de l’ordre, des enseignants prĂ´nant la laĂŻcitĂ©, des individus de confession juive ou chrĂ©tienne, etc. Au vu du nombre particulièrement important d’individus radicalisĂ©s que compte la France, c’est en son sein que pourrait se trouver l’épicentre du djihadisme europĂ©en. Les services de renseignement y dĂ©nombrent en effet trois Ă  quatre fois plus de djihadistes qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne.

Cette singularitĂ© française s’explique par un modèle d’intĂ©gration très exigeant. En effet, en France, pour qu’un individu se fonde pleinement au sein de la sociĂ©tĂ© française, il doit passer par une rupture anthropologique, renoncer Ă  ses habitudes et modes de pensĂ©e particuliers pour adopter ceux de la France. La majoritĂ© des Français d’origine maghrĂ©bine de deuxième gĂ©nĂ©ration parvient Ă  s’intĂ©grer, mais une minoritĂ© se sent rejetĂ©e ou rejette le modèle français qui ne leur fait pas, disent-ils,  assez de place. C’est ce que l’on avait identifiĂ© en 2016 lors de notre travail “Un islam français est possible” : 28 % des musulmans de France et plus de 40 % des moins de 25 ans pratiquaient un islam que nous avions qualifiĂ©s de “sĂ©cessioniste”. Ils font face Ă  une crise identitaire, leurs parents et notamment leurs pères sont dĂ©crĂ©dibilisĂ©s ainsi que la religion traditionnelle, et l’islam radical devient un projet de vie, une identitĂ©, bien plus qu’une religion.
 
Enfin, le dernier scĂ©nario, dĂ©jĂ  en cours de rĂ©alisation, est celui du dĂ©veloppement du djihadisme idĂ©ologique ; il n’est pas forcĂ©ment violent, sauf quand des jeunes Ă©levĂ©s dans un environnement frĂ©ro-salafiste, oĂą l’islam le plus rĂ©actionnaire est l’alpha et l’omĂ©ga de toute la vie sociale et personnelle, se croient investis d’une mission : après les frères Kouachi, ce fut le cas du djihadiste d’origine tchĂ©tchène assassin de Samuel Paty. Je crains que la campagne prĂ©sidentielle française qui commence ne nourrisse ce djihadisme idĂ©ologique. En effet, la potentialitĂ© d’une candidature d’Eric Zemmour par exemple pourrait engendrer des dĂ©bats tendus et son discours lĂ©gitimĂ© par son statut de candidat Ă  la prĂ©sidentielle va entretenir l’idĂ©e chez les militants salafistes qu’il existe une  "islamophobie d’État". 

Que faire ? 

Contre la menace djihadiste, la solution consiste Ă  faire en sorte que les jeunes français musulmans de la deuxième gĂ©nĂ©ration, qui forment son terreau, se sentent pleinement intĂ©grĂ©s Ă  leur nation. Aujourd’hui, la moitiĂ© des terroristes sont issus de 12 communes, soit une trentaine de quartiers. Les politiques de rĂ©pression sont nĂ©cessaires mais pas suffisantes, il est donc crucial de cibler ces zones et d’y dĂ©velopper des politiques de prĂ©vention. 
 
1. Proposer un discours alternatif sur l’islam

La plupart des individus qui se radicalisent en France le font au contact d’imams salafistes, qui transmettent une version agressive et totalisante de l’islam. Ces imams sont sur les réseaux sociaux beaucoup plus que dans les mosquées. Et leurs propos ne sont que rarement délictueux. Le salafisme est une idéologie, pas une organisation. On ne peut pas l’interdire mais on doit le combattre, sur son terrain. Dès lors, il est nécessaire de développer un discours alternatif sur l’islam en affirmant que cette religion est compatible avec une identité républicaine. Qui doit faire ce travail ? Les musulmans. Ils doivent engager un véritable travail de réorientation, non violent et guidé par l’empathie, auprès des publics à risque, notamment sur les réseaux sociaux.

Contre la menace djihadiste, la solution consiste à faire en sorte que les jeunes français musulmans de la deuxième génération, qui forment son terreau, se sentent pleinement intégrés à leur nation.

L’objectif est de crĂ©er un nouveau consensus sur l’islam, qui soit compatible avec l’identitĂ© rĂ©publicaine française. 

2. Un travail thĂ©ologique, historique et critique 

Plus concrètement, l’État doit par exemple encourager la formation des imams – mais pas croire qu’il va la faire lui-mĂŞme – ou allouer davantage de crĂ©dits Ă  la recherche en islamologie. Intervenir en prison est Ă©galement essentiel : parmi les 1 300 individus radicalisĂ©s en France, 250 le sont devenus en milieu carcĂ©ral. La coercition est importante mais il faut aussi tout faire pour crĂ©er le doute chez les radicalisĂ©s. Pour y arriver, il faut crĂ©er une relation de confiance : donner des cours d’arabe, de lecture du Coran ou encore de calligraphie pour commencer. Parler ensuite des interprĂ©tations du Coran et des hadiths pour faire douter. C’est un travail long, fin, avec des chances de succès variables. Mais c’est un travail indispensable ! 
 
3. Travailler avec la société civile

Enfin, l’État doit travailler en partenariat avec des militants. Un discours alternatif sur l’islam ne peut se crĂ©er qu’avec des interlocuteurs issus de la communautĂ© musulmane. L’État doit donc identifier des individus capables d’incarner un nouveau discours sur l’islam et de mener cette campagne idĂ©ologique sur les rĂ©seaux sociaux. Il doit aider par ailleurs Ă  la mise en place d’un système de financement du culte via l’instauration d’une redevance sur les activitĂ©s Ă©conomiques liĂ©es Ă  l’islam (le halal, le pèlerinage). Beaucoup a Ă©tĂ© fait pendant le quinquennat Macron : des actions opĂ©rationnelles avec la mise en place dans les “quartiers de reconquĂŞte rĂ©publicaine” d’une action coordonnĂ©e de tous les services de l’Etat (police, justice, douane, rĂ©pression des fraudes…) ; une intĂ©gration dans le droit commun d’une partie de la loi sur l’état d’urgence permettant un suivi plus efficace des personnes radicalisĂ©es ; des dĂ©cisions d’éloignement du territoire, de fermetures de mosquĂ©es, de lutte contre les contenus haineux volontaristes ; une action volontariste pour tenter de mieux organiser l’islam de France qui n’a malheureusement pas abouti.. Reste encore beaucoup Ă  faire, notamment travailler avec les musulmans… Ils ont Ă©tĂ© les oubliĂ©s de ce combat. Pour deux raisons : d’une part, l’État a du mal Ă  associer la sociĂ©tĂ© civile Ă  ce combat Ă´ combien rĂ©galien et, d’autre part, les musulmans prĂŞts Ă  s’engager dans ce combat restent malheureusement peu nombreux. 

→ Retrouvez l’ouvrage de Hakim el Karoui et Benjamin Hodayé publié par l’Institut Montaigne aux éditions Fayard (2021), Les militants du djihad.

 

Copyright : Anne-Christine POUJOULAT / AFP

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