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29/05/2020
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Deux Chines, un système : dissimulation et opportunitĂ©s stratĂ©giques

Deux Chines, un système : dissimulation et opportunités stratégiques
 François Godement
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis

Trop peu a Ă©tĂ© dit au sujet de la diversitĂ© des postures internationales de la Chine ces derniers jours. D'une part, Xi Jinping a proposĂ© 2 milliards de dollars pour les pays en dĂ©veloppement afin d’aider l'Organisation mondiale de la santĂ© dans sa lutte contre le Covid-19, et a promis des initiatives mĂ©dicales en Afrique. En parallèle, Liu He, le nĂ©gociateur commercial en chef de la Chine, a rĂ©itĂ©rĂ© son engagement Ă  appliquer en 2020 l'accord commercial dit "Phase One" lors d’un appel tĂ©lĂ©phonique avec ses homologues amĂ©ricains. Wang Yi, le ministre chinois des Affaires Ă©trangères, parle de la nĂ©cessitĂ© d'Ă©viter une guerre froide avec les États-Unis. Liu s'est pour sa part engagĂ© Ă  mener des discussions sĂ©rieuses avec l'Union europĂ©enne afin de parvenir Ă  un accord bilatĂ©ral d'investissement, attendu depuis longtemps. Et l’ambassadeur chinois Ă  Berlin promet un avenir radieux aux entreprises allemandes en Chine.

Mais d'autre part, et pendant ce temps, la session de printemps de l'Assemblée nationale populaire (ANP) chinoise prévoit une augmentation de 6,6 % du budget de la défense, alors même que les autres dépenses du budget central sont appelées à diminuer. L'augmentation des dépenses militaires devrait dépasser, peut-être de loin, la croissance économique du pays en 2020, pour laquelle aucun objectif n’a été annoncé cette année. Plus révélateur encore, l’Assemblée Nationale Populaire (ANP) vient d’adopter en urgence une loi de sécurité nationale concernant Hong Kong : l'objectif officiel est désormais la "paix et la stabilité à long terme", termes utilisés auparavant pour le Tibet et le Xinjiang. Par ailleurs, l'adjectif "pacifique" a été supprimé de la mention par le Premier ministre de la réunification de Taiwan avec le continent. À la frontière indienne du Ladakh, les troupes chinoises se déploient.

La nouvelle posture chinoise alterne entre d'une part dĂ©cisions brutales et expressions strictes d’une ligne dure ("wolf warrior diplomacy"), et engagements consensuels (quoique vagues) d’autre part. S'agit-il d'une tentative de camouflage, ou y a-t-il une logique Ă  l'Ĺ“uvre dans cette posture internationale très contrastĂ©e ? La nouvelle diplomatie de Xi Jinping inclut certainement le recours au mensonge : l’engagement de Xi envers Barack Obama en 2015 aux termes duquel la Chine ne "militariserait" pas la mer de Chine mĂ©ridionale en est le cas le plus flagrant. Un prochain exemple sera sans doute le dĂ©nouement qui se joue Ă  Hong Kong, oĂą, avec une sĂ©rie d'actions bien orchestrĂ©es, la Chine a renoncĂ© Ă  son engagement de maintenir "un pays, deux systèmes" jusqu'en 2047. En plaçant officiellement les organes de sĂ©curitĂ© nationale Ă  Hong Kong, en affirmant la primautĂ© de son Bureau central de liaison sur la Loi fondamentale, et en laissant au "gouvernement" de la rĂ©gion administrative spĂ©ciale (RAS) la simple tâche de transposer la future loi dans le système juridique de la rĂ©gion, la Chine met un terme Ă  l'existence de Hong Kong en tant qu'entitĂ© autonome. L’adage populaire des annĂ©es 1930, selon lequel les traitĂ©s ne valaient pas plus que le papier sur lequel ils Ă©taient Ă©crits, s’applique dĂ©sormais Ă  la dĂ©claration conjointe sino-britannique de 1984.

Moins frappant peut-ĂŞtre, l'engagement renouvelĂ© de la Chine d'augmenter ses achats aux États-Unis de 200 milliards de dollars est Ă©galement un mensonge opportuniste. Cet objectif semblait dĂ©jĂ  problĂ©matique avant que la crise du Covid-19 ne frappe. Il apparaĂ®t encore plus inatteignable aujourd'hui, mĂŞme si la Chine dĂ©place ses achats (notamment de produits agricoles) de l'UE ou de l'Argentine vers les États-Unis. Mais, en rĂ©alitĂ©, le mensonge a permis de se concilier la stratĂ©gie de Donald Trump : la Chine pense qu'en lui accordant une apparente victoire commerciale, elle obtiendra une attitude beaucoup moins exigeante quant Ă  des changements plus fondamentaux.

Cette propension Ă  la dissimulation du rĂ©gime de Xi est commune Ă  d'autres rĂ©gimes dictatoriaux (ainsi que de nombreux dirigeants autoritaires ou populistes). Mais cela ne doit pas nous dĂ©tourner d’autres aspects de la posture diplomatique de la Chine. Tout d'abord, il faut faire la distinction entre ce qu'on appelait autrefois "l’étranger proche" dans le cas de l'Union soviĂ©tique, et ses partenaires plus Ă©loignĂ©s, que le bras long politique et militaire de la Chine ne parvient pas Ă  atteindre, du moins pour l’instant.

Le tournant de la Chine vers une dictature totale a bien provoquĂ© deux Ă©vĂ©nements majeurs : d’impressionnantes manifestations Ă  Hong Kong, et un Ă©lectorat taĂŻwanais qui se dĂ©tourne des relations entre les deux rives du dĂ©troit.

Mais la distinction actuelle est très différente de ce qu'elle était à l'époque de Deng Xiaoping et de Hu Jintao, où la diplomatie de voisinage (waijiao zhoubian) était un moyen de desserrer l’étau occidental. Taiwan et Hong Kong avaient été les premiers à en bénéficier pendant quelques années après 1989. À l’inverse, sous Xi, la Chine a augmenté la pression sur Hong Kong et Taïwan, alors même qu'elle négocie avec les États-Unis son autre objectif principal : maintenir ouvert le commerce mondial. Est-ce un signe de faiblesse, ou de force ?

De toute Ă©vidence, plutĂ´t de force que de faiblesse. Le tournant de la Chine vers une dictature totale a bien provoquĂ© deux Ă©vĂ©nements majeurs : d’impressionnantes manifestations Ă  Hong Kong, et un Ă©lectorat taĂŻwanais qui se dĂ©tourne des relations entre les deux rives du dĂ©troit. Mais Xi et ses collègues se fondent sur une corrĂ©lation plus gĂ©nĂ©rale de forces. De la crise financière mondiale de 2008 Ă  la crise de l'euro de 2011, et maintenant Ă  la pandĂ©mie du coronavirus, un rĂ©cit diffĂ©rent les tente : le dĂ©clin de l'AmĂ©rique, et plus gĂ©nĂ©ralement des dĂ©mocraties occidentales, chaque crise produisant un nouveau rapport de forces en faveur du système chinois. En 2008, La Grande Transformation (1944) de Karl Polanyi Ă©tait mentionnĂ© Ă  l'Institut chinois des relations internationales contemporaines (CICIR), le groupe de rĂ©flexion de la SĂ©curitĂ© d'État : le livre de Polanyi prophĂ©tisait le dĂ©clin de l'Ă©conomie de marchĂ© Ă  travers des crises successives. Puis, en 2013, Liu He, souvent jugĂ© libĂ©ral et en tous cas l'expert le plus talentueux parmi les hauts dirigeants, publiait une longue Ă©tude soulignant que chacune des deux crises mondiales (1930 et 2008) avait augmentĂ© la part de la Chine dans l'Ă©conomie mondiale (Liu He, Ă©d., Comparative Study of Two World Crises, China Economic Publishing House, 2013, en chinois). Très rĂ©cemment, Xi Jinping dĂ©clare Ă  un public universitaire de Xi'an que "cela fait 70 ans, maintenant nous sommes forts, maintenant nous sommes riches (...) les grandes Ă©tapes de l'histoire ont toutes Ă©tĂ© franchies après des catastrophes majeures. Notre nation s'Ă©lève et se transforme Ă  travers les Ă©preuves et les difficultĂ©s. Le peuple chinois est fier, Ă  juste titre, de cette forme de confiance culturelle en soi".

On retrouve la patte stratĂ©gique de Xi dans le traitement de la crise de Hong Kong. Il a su mettre un terme aux tentatives de faire passer la loi sur l'extradition en octobre 2019, expliquant Ă  l'Ă©cole centrale du PCC que la politique doit ĂŞtre inflexible sur les principes, mais flexible selon les circonstances. Le mois suivant avait lieu la quatrième session plĂ©nière du Parti communiste chinois, focalisĂ©e sur les questions juridiques. Sa rĂ©solution mentionnait la mise en place d'institutions et mĂ©canismes pour prĂ©server la sĂ©curitĂ© nationale Ă  Hong Kong, un dĂ©veloppement qui a fait peu de bruit Ă  l'Ă©poque. Si Xi Jinping est capable de marquer un temps d’arrĂŞt, il ne recule que rarement, voire jamais. En effet, la dĂ©cision annoncĂ©e lors de la rĂ©cente session de l’ANP rend inutile une loi d'extradition, bien qu’elle puisse tout de mĂŞme se concrĂ©tiser Ă  terme. L'inclusion probable du "terrorisme, sĂ©paratisme et interventionnisme" dans la loi est si large qu'elle rend Hong Kong aussi dangereux que la Chine continentale l’est pour ses dĂ©tracteurs : cela s'applique en particulier aux TaĂŻwanais, dont la principale liaison aĂ©rienne avec le monde extĂ©rieur passe par une escale Ă  Hong Kong.

Mais avec son autre visage, la Chine se mobilise de plus en plus afin de combler le vide laissé par le retrait brutal de l'Amérique de grandes institutions internationales, et exploite ou encourage l’écart grandissant entre les pays occidentaux. Dans cette catégorie, le discours de Xi devant l'Assemblée mondiale de la santé est un exemple parfait. Contre toute attente, il a formellement accepté une potentielle enquête sur la pandémie de coronavirus (requise par 64 membres de l'Assemblée). Il s'engage également à verser 2 milliards de dollars sur deux ans, afin de réparer les ravages causés par la pandémie.

La Chine serait prête à développer davantage ses propres initiatives bilatérales, notamment avec ses partenaires africains, et plus généralement les pays en développement.

Dans cette catĂ©gorie, le discours de Xi devant l'AssemblĂ©e mondiale de la santĂ© est un exemple parfait. Contre toute attente, il a formellement acceptĂ© une potentielle enquĂŞte sur la pandĂ©mie de coronavirus (demandĂ©e par 64 membres de l'AssemblĂ©e). Il s'engage Ă©galement Ă  verser 2 milliards de dollars sur deux ans, afin de rĂ©parer les ravages causĂ©s par la pandĂ©mie. AnnoncĂ©e Ă  l'OMS, il n'est pas certain que cette somme, qui reprĂ©sente près de la moitiĂ© du budget annuel de l'organisation, sera effectivement acheminĂ©e par l'intermĂ©diaire de l'OMS. En lisant entre les lignes, on comprend plutĂ´t que la Chine serait prĂŞte Ă  dĂ©velopper davantage ses propres initiatives bilatĂ©rales, notamment avec ses partenaires africains, et plus gĂ©nĂ©ralement les pays en dĂ©veloppement. De mĂŞme, les remises de dettes sont mentionnĂ©es sans aucun chiffre, et la dĂ©fense de la stabilitĂ© macro-Ă©conomique va de pair avec la prĂ©servation des chaĂ®nes d'approvisionnement, un intĂ©rĂŞt clĂ© pour la Chine. En matière de politique intĂ©rieure, la Chine semble moins consacrer de moyens financiers nationaux Ă  la reprise de sa propre Ă©conomie, et donc de l’économie mondiale, que ne le font les autres grands pays industrialisĂ©s. Quant Ă  l'enquĂŞte sur l'Ă©pidĂ©mie, s'agit-il d'un "examen des rĂ©ponses mondiales" sous l’égide de l'OMS, qui ne dĂ©butera qu’une fois la pandĂ©mie maĂ®trisĂ©e ? Ce sont effectivement les termes de Xi, mais le ministre des Affaires Ă©trangères Wang Yi a laissĂ© ouverte la question d'une enquĂŞte sur la source de la pandĂ©mie. Comme une divergence d'opinion est exclue, on peut en dĂ©duire que l'ambiguĂŻtĂ© règne Ă  nouveau.

Si le rĂ©gime frappe fort lĂ  oĂą il est en mesure de le faire, il veut nĂ©anmoins laisser la place Ă  une interprĂ©tation plus optimiste. Les partenaires potentiels ne manquent pas, qui espèrent toujours une convergence avec la Chine en matière de biens publics. La santĂ©, le climat, la prolifĂ©ration nuclĂ©aire et mĂŞme, pour certains, la prĂ©servation du multilatĂ©ralisme sont prĂ©sumĂ©s ĂŞtre des intĂ©rĂŞts chinois. Si la Chine poursuit rĂ©ellement un programme plus nationaliste et avide de pouvoir, elle sait pertinemment qu'il serait contre-productif de dissiper complètement ces espoirs. Il faut donc s’attendre Ă  ce que le double jeu de PĂ©kin se poursuive.

 

 

Copyright: Noel CELIS / AFP

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