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Dette des collectivitĂ©s locales : la parabole de la baignoire et du camembert

 Jean-Luc Boeuf
Auteur
Professeur à Sciences Po au sein du Master Stratégies territoriales et urbaines

Article de Jean-Luc Boeuf et Eric Dussoubs(1), maîtres de conférences à Sciences Po, paru dans La Tribune du 14 juin 2011.

Il n'est désormais plus de semaine qui s'écoule sans que l'on évoque les "emprunts toxiques" dont auraient été victimes les - nécessairement - gentilles collectivités locales de la part des - forcément - méchantes banques. À y regarder de plus près cependant, en examinant l'évolution du stock de dette publique locale, il n'est pas sûr que les collectivités soient uniquement d'innocentes victimes. Tâchons d'y voir plus clair à travers cette parabole des temps modernes, celle de "la baignoire et du camembert"...

La baignoire qui fuit. L'Ă©noncĂ© s'apparenterait Ă  un exercice de feu le certificat d'Ă©tudes primaires : "Soit une baignoire qui contient 156 litres. Elle se remplit de plus de 20 litres par heure et se vide de 15 litres dans le mĂŞme laps de temps. Dans combien de temps la baignoire va-t-elle dĂ©border ?" Il suffit de changer les mots de "baignoire" par "endettement", les litres par des milliards d'euros et les heures par des annĂ©es et voici posĂ©e l'Ă©quation que doit rĂ©soudre le secteur public local. Car, Ă  force de politiques de "benign neglect", les collectivitĂ©s locales s'enfoncent doucement. Le phĂ©nomène macroĂ©conomique - le stock de l'endettement - est le rĂ©sultat de dĂ©cisions microĂ©conomiques - le flux annuel des dettes nouvelles contractĂ©es par les exĂ©cutifs locaux. Ainsi, pour l'ensemble du secteur public local, l'endettement est passĂ© de 120 Ă  156 milliards d'euros de 2005 Ă  2009. Il sera certes objectĂ© que, en points de PIB, la dette globale dudit secteur public local est moindre aujourd'hui qu'en 1982. C'est lĂ  qu'intervient la deuxième parabole, celle du camembert.

Les parts de camembert. Imaginons le budget des collectivitĂ©s sous la forme d'un camembert composĂ© de trois parties : les dotations, la fiscalitĂ© et l'endettement. Depuis plus d'une dĂ©cennie, l'État s'est attachĂ© Ă  maĂ®triser les dotations versĂ©es aux collectivitĂ©s jusqu'Ă  arriver au gel pour l'exercice budgĂ©taire en cours. Puis, le champ de la fiscalitĂ© locale a Ă©tĂ© - enfin - ouvert pour tenter de rĂ©soudre l'impossible Ă©quation : l'État, devenu le premier contribuable local, en arrivait Ă  payer près du tiers de la fiscalitĂ© locale, de sorte que celui qui prescrivait (le secteur local) savait qu'une partie de la note Ă©tait payĂ©e par le contribuable État ! Aujourd'hui, il est temps de s'attaquer au troisième morceau du camembert : l'endettement local.

Mutualiser la dette locale. Définissons tout d'abord un périmètre normé de la dette du secteur public local. Cette mesure encadrerait l'endettement des collectivités territoriales et des divers organismes locaux. Il ne s'agit bien sûr pas de remettre en cause la dépense locale mais de lui fixer des priorités cohérentes. Réglementons ensuite plus strictement les conditions d'emprunt. Il conviendrait d'interdire la souscription de certains produits ou, inversement, de n'autoriser les collectivités à souscrire qu'une liste limitative de produits financiers. Naturellement seraient exclus les produits les plus complexes et les plus volatils. Enfin, renforçons l'expertise dans la gestion de la dette locale. La culture des ratios financiers doit laisser place à celle de l'évaluation de la dépense locale, et du rendement des projets financés par endettement.

La gestion financière des collectivités doit être développée et rendue publique. Les plus grandes pourraient même s'engager à appliquer la réglementation sur le contrôle interne applicable aux établissements de crédit. Les collectivités territoriales devraient mutualiser leurs emprunts. Ceci permettrait d'abaisser le coût de financement moyen des collectivités.

Nous proposons donc la création d'un "service de la dette locale", qui pourrait être abrité au sein de l'Agence France Trésor pour l'État. Ce nouveau service serait chargé de proposer aux collectivités qui le souhaiteraient de gérer une partie de leur dette, par exemple dans le cas d'appels d'offres communs lancés pour des projets structurants.

(1)Par Jean-Luc Boeuf et Eric Dussoubs, maîtres de conférences à Sciences Po et auteurs de Trois propositions pour une meilleure gestion de la dette locale (Institut Montaigne, mars 2011).

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