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Des lendemains qui dĂ©chantent ? Ce que la France attend de la prĂ©sidence Biden

Des lendemains qui déchantent ? Ce que la France attend de la présidence Biden
 Bruno Tertrais
Auteur
Expert Associé - Géopolitique, Relations Internationales et Démographie

Donald Trump devrait manquer à peu de monde en France. Si l’on en croit un sondage du Pew Research Center de janvier dernier, seulement 20 % de la population française fait confiance au Président américain, moins qu’au Royaume-Uni (32 %) mais plus qu’en Allemagne (13 %), et si les efforts importants réalisés par le Président Emmanuel Macron afin de séduire son homologue américain ont fourni des rencontres mémorables, ils ont aussi le plus souvent mené à des déceptions.

La modération de l’enthousiasme français à l’idée de travailler avec l’administration entrante démocrate du Président-élu Joe Biden peut donc surprendre.

Toutefois, les Français n’ont pas oublié que les relations avec les États-Unis étaient loin d’être parfaites sous les administrations de Bill Clinton et de Barack Obama. Ils se rappellent les hésitations de M. Clinton à intervenir dans les Balkans dans les années 1990 et le refus de M. Obama de s’engager plus activement dans le conflit syrien, ainsi que le soutien initialement très tiède que la Maison Blanche avait apporté à l’intervention française au Mali en 2013. Personne à Paris n’oublie non plus les divergences entre les deux pays apparues au cours des négociations sur le nucléaire iranien menant à l’accord de 2015. Et les dirigeants français gardent à l’esprit que certains des différends bilatéraux commerciaux ou financiers les plus épineux sont apparus sous des présidents démocrates.

En outre, nombreux sont ceux en France qui considèrent que le pivot américain vers l’Asie est à la fois de long terme et irrémédiable. L’attention que portera Washington à l’Europe et son voisinage s’en trouverait donc amoindrie.

Enfin, et c’est en grande partie une conséquence du deuxième point, les hauts-fonctionnaires français admettent que la politique menée par M. Trump aidait indirectement à promouvoir l’"autonomie stratégique" européenne - c’est-à-dire la capacité d’agir sans l’aide de Washington si le besoin s’en faisait sentir - une position historiquement soutenue par la France.

M. Biden ne devrait pas rĂ©server sa première visite prĂ©sidentielle Ă  la France, l’Allemagne Ă©tant le plus grand partenaire commercial des États-Unis en Europe, mais Paris n’a pas non plus peur d’être mis sur la touche du fait de l’importance stratĂ©gique et militaire de la France, ainsi que son statut de membre permanent du Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations Unies.

Les relations qu’entretient l’équipe de M. Biden avec le petit monde de la diplomatie française, et vice versa, devraient Ă  bien des Ă©gards faciliter et fluidifier les relations bilatĂ©rales. Le conseiller diplomatique de M. Biden, Anthony Blinken, est francophone et francophile, tandis que les autres noms citĂ©s pour des postes d’importance au sein de la Maison-Blanche, du DĂ©partement d’État, et du Pentagone - tels que William Burns, Michele Flournoy, Philip Gordon, Susan Rice, Wendy Sherman, Jake Sullivan ou Julianne Smith - sont connus des cercles diplomatiques français car ils ont travaillĂ© ensemble pendant les annĂ©es Obama, en particulier au cours des longues et douloureuses nĂ©gociations sur le nuclĂ©aire iranien.

La priorité affichée de Joe Biden est de raviver le multilatéralisme et de participer plus activement aux travaux des Nations Unies et autres organisations internationales.

La France et les États-Unis devraient également trouver un terrain d’entente sur les politiques à mettre en œuvre. La priorité affichée de Joe Biden est de raviver le multilatéralisme et de participer plus activement aux travaux des Nations Unies et autres organisations internationales, ce qui sied naturellement au Quai d’Orsay. Le geste symbolique que sera le retour des États-Unis dans l’Accord de Paris sur le changement climatique ne manquera pas d’être salué. En ce qui concerne la politique commerciale, la France espère pouvoir participer à des initiatives communes visant à contraindre la Chine à respecter les règles de l’OMC.

L’administration française a Ă©normĂ©ment investi dans le dossier iranien et ce pendant de longues annĂ©es. Ainsi, le sort de l’accord, connu officiellement sous le nom de Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), sera un vĂ©ritable test. L’approche qu’a pour l’instant formulĂ©e M. Biden - c’est-Ă -dire que TĂ©hĂ©ran doit "revenir Ă  un respect strict de l’accord", suite Ă  quoi Washington rentrerait dans l’accord et travaillerait avec ses alliĂ©s pour "le renforcer et l’étendre tout en combattant les autres activitĂ©s dĂ©stabilisatrices de l’Iran" - satisfait globalement la France, qui sera disposĂ©e Ă  travailler avec Washington sur un "JCPOA 2.0".

Les dĂ©clarations de M. Biden, qui a notamment dit que "l’engagement des États-Unis [au sein de l’OTAN] est sacrĂ©, et non transactionnel" et celles de M. Blinken, qui a lui rĂ©affirmĂ© que l’Europe "demeure un partenaire de premier recours, et non de dernier recours quand on en vient Ă  relever les dĂ©fis auxquels nous sommes confrontĂ©s" sont Ă©galement bien vues en France. Paris est disposĂ©e Ă  travailler sur un nouveau Concept stratĂ©gique pour l’OTAN, suite notamment aux critiques Ă©mises par M. Macron dans une interview dĂ©sormais cĂ©lèbre accordĂ©e Ă  The Economist selon lesquelles l’alliance Ă©tait en Ă©tat de "mort cĂ©rĂ©brale". M. Macron acceptera Ă©galement volontiers - et attend probablement - le soutien de M. Biden Ă  sa volontĂ© de clarifier le rĂ´le de la Turquie dans l’Alliance. La France n’émettra sans doute pas d’objection Ă  une refonte de la prĂ©sence militaire permanente des États-Unis en Europe, tant que celle-ci est faite en concertation avec les alliĂ©s.

Les instincts de M. Biden quant Ă  la Russie devraient Ă©galement satisfaire la France dans la mesure oĂą il devrait Ă  la fois rĂ©sister Ă  la posture agressive de Moscou en Europe tout en laissant une chance Ă  la diplomatie. Ceci devrait inclure des initiatives dans le domaine de la maĂ®trise des armements, une autre initiative qu’appuiera en principe Paris, sans toutefois avoir de vrais espoirs de rĂ©sultats.

Les deux gouvernements devraient également être alignés sur la question hautement symbolique d’Israël et de la Palestine, mais la coopération au Moyen-Orient pourrait ne pas être si aisée si l’administration Biden tenait la promesse faite par le "Président-élu" pendant la campagne de s’éloigner des régime autocratiques en Arabie saoudite et en Égypte, deux partenaires essentiels de Paris. Ceci sera également vrai si les Français viennent à conclure que les États-Unis souhaitent se désengager définitivement de la région.

Une initiative clĂ© qui pourrait ne pas plaire Ă  la France est l’idĂ©e de regrouper les dĂ©mocraties "partageant des valeurs communes", comme le dit Jake Sullivan, afin de coordonner l’approche Ă  adopter envers la Chine, le changement climatique, les pandĂ©mies, et la politique commerciale. M. Biden a fait de l’organisation d’un tel "Sommet des dĂ©mocraties" une prioritĂ© affichĂ©e afin de "renforcer nos institutions dĂ©mocratiques, affronter de manière honnĂŞte les pays qui reculent, et formuler une stratĂ©gie commune". Les Français ont en tĂŞte le projet avortĂ© d’"alliance des dĂ©mocraties" datant de l’ère Clinton, et seront peu enclins Ă  formaliser une distinction trop nette entre les dĂ©mocraties et les autres rĂ©gimes. Et bien qu’ils soient d’accord pour travailler avec Washington pour contrer l’influence et l’agressivitĂ© de PĂ©kin dans de nombreux domaines, ils ne voudront pas ĂŞtre entraĂ®nĂ©s dans une croisade anti chinoise.

La doctrine nuclĂ©aire est un autre dossier problĂ©matique. M. Biden croit fermement que "la seule vocation de l’arsenal nuclĂ©aire amĂ©ricain devrait ĂŞtre la dissuasion et, si besoin, la rĂ©ponse Ă  une attaque nuclĂ©aire" et a annoncĂ© qu’il "appliquerait ce principe en consultation avec l’armĂ©e amĂ©ricaine et les alliĂ©s des États-Unis". Au moment oĂą le TraitĂ© d’interdiction des armes nuclĂ©aires doit entrer en vigueur, la France aura Ă  se soucier d’un affaiblissement du consensus sur le rĂ´le des armes nuclĂ©aires dans la sĂ©curitĂ© europĂ©enne au sein de l’Alliance et d’un dĂ©bat d'autant plus de nature Ă  diviser les alliĂ©s qu’il est, selon Paris, inutile.

Bien [que les Français] soient d’accord pour travailler avec Washington pour contrer l’influence et l’agressivité de Pékin dans de nombreux domaines, ils ne voudront pas être trainés dans une croisade anti chinoise.

Enfin, l’attitude et la vision amĂ©ricaines envers l’Union EuropĂ©enne forment un autre domaine dans lequel on peut entrevoir Ă  la fois une dĂ©tente et des dĂ©saccords. Paris s’attend Ă  ce que les ambitions europĂ©ennes afin de se renforcer dans son voisinage soient en grande partie ignorĂ©es sans que cela ne les enterre, et soutiendra sans rĂ©serve les appels rĂ©pĂ©tĂ©s amĂ©ricains pour que l’Europe augmente ses dĂ©penses militaires dans le cadre de l’OTAN. Mais la France s'attend Ă©galement Ă  ce que l’administration Biden dĂ©fende vigoureusement les intĂ©rĂŞts industriels amĂ©ricains sur le continent.

La France accueillera volontiers une attitude plus amicale et la promotion de "plans verts" sur les deux rives de l’Atlantique, mais elle sait aussi que les tendance protectionnistes sont désormais bien ancrées aux États-Unis, et qu’elles pourraient bien gagner du terrain en Europe. Elle s'attend par conséquent à ce que se poursuivent les disputes commerciales traditionnelles telles que celles concernant les subventions à l’aviation civile. Les indicateurs clés du point du vue de Paris seront le sort des tarifs douaniers imposés par l’administration Trump en réponse aux subventions accordées au fabricant d’avions français Airbus, et la manière dont l’administration Biden gèrera les tentatives françaises d’imposer les entreprises technologiques, que Washington perçoit comme visant les géants américains que sont Google, Apple et Amazon. Paris a conscience que ces sujets dépendront autant des équilibres en vigueur au Congrès américain autant que des choix et des préférences de la présidence.

En résumé, les Français s’attendent à un retour vers une relation transatlantique plus conventionnelle - une relation qui met l’accent sur la coopération mais qui comporte aussi sa part de tensions et de désaccords, bien que ceux-ci se dérouleront dans une atmosphère plus constructive que ces quatre dernières années.

 

La version originale de ce billet a été publiée en anglais sur World Politics Review, le 16/11/2020.

Copyright : Mark Makela / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

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