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Depuis que je suis loin de toi : les nouvelles fractures françaises

Depuis que je suis loin de toi : les nouvelles fractures françaises
 Lisa Darbois
Auteur
Ancienne directrice des études France à l'Institut Montaigne

Sondage après sondage, enquĂŞte après enquĂŞte, un constat aussi factuel que paradoxal semble s’enraciner : les Français sont pessimistes. En effet, la nouvelle Ă©dition de l’enquĂŞte "Fractures françaises" corrobore un bilan de plus en plus morose. L’opinion française est convaincue d’un dĂ©clin prochain, effrayĂ©e par l’avenir et dĂ©pourvue de confiance pleine et entière dans les institutions et reprĂ©sentants politiques de notre pays. Si cette amertume collective se traduit clairement par une nostalgie croissante - et ce, dans toutes les tranches de la population - elle pourrait bien ĂŞtre la manifestation d’un Ă©trange mal qui semble s’emparer de notre sociĂ©tĂ©. Celle du dĂ©litement du "proche", moteur de tous les fantasmes et de toutes les frustrations.

Avenir lointain, confiance fragmentĂ©e : les recettes de la nostalgie collective d’une citoyennetĂ© de proximitĂ©
 
"Le fait d’être habité par une nostalgie incompréhensible…

L’une des premières enseignes de l’enquĂŞte est le dĂ©clinisme persistant et croissant d’une part non nĂ©gligeable de la population : pour 82 % des Français interrogĂ©s, la France est en dĂ©clin, et celui-ci serait irrĂ©versible pour 34 % d’entre eux (soit une hausse respective de 7 points par rapport Ă  2022). Ce sentiment d’affaissement du pays semble traduire un renforcement d’une nostalgie collective prĂ©sente dans toutes les tranches de la population. En effet, 73 % des Français considèrent qu’en France, "c’était mieux avant", y compris pour les moins de 35 ans qui sont 70 % Ă  rĂ©pondre affirmativement Ă  cet intitulĂ©. Les sympathisants de droite et d’extrĂŞme-droite demeurent toutefois particulièrement reprĂ©sentĂ©s dans cette catĂ©gorie de la population et manifestent un attachement fort aux valeurs du passĂ©.

73 % des Français considèrent qu’en France, "c’était mieux avant".

Conséquence d’un tel ressenti : une défiance accrue à l’égard de l’avenir et des opportunités et possibilités que le pays pourrait offrir dans les prochaines années. À cet égard, seuls 44 % des répondants - en baisse de 2 points par rapport à 2022 - considèrent que la France est promesse d’un avenir désirable.

serait tout de même le signe qu’il y a un ailleurs."

Cet "ailleurs" que dĂ©crit Eugène Ionesco - dans Notes et contre-notes (1962) - pourrait ĂŞtre, en rĂ©alitĂ©, le "proche". Ce dĂ©clin perçu de l’état du pays et de ses valeurs contemporaines est Ă  analyser Ă  la lumière de la confiance des Français dans leur Ă©cosystème personnel, professionnel et politique. En effet, la confiance des Français semble d’autant plus forte qu’elle se concentre sur un Ă©cosystème proche, connu et Ă  la temporalitĂ© plus rĂ©duite. Ainsi, si l’avenir - par dĂ©finition incertain et lointain - effraie, la confiance dans les individus et les organisations demeurent importantes et positives pour les petites et moyennes entreprises (PME) Ă  80 %, pour les grandes entreprises (44 %), et pour les syndicats (40 %, en hausse de 2 points). L’armĂ©e et la police, dĂ©ployĂ©s au plus proche des citoyens, disposent Ă©galement d’une cote de confiance significative Ă  hauteur respective de 78 % et 72 % des Français. Ă€ l’inverse, l’Union europĂ©enne ou les partis politiques, jugĂ©s plus Ă©loignĂ©s du quotidien des Français, n’obtiennent la confiance que de, respectivement, 43 et 17 % des sondĂ©s. Enfin, la mondialisation, concept Ă  la rĂ©alitĂ© absconse et insaisissable, continue Ă  nourrir une dĂ©fiance non dissimulĂ©e pour 60 % des Français.

Le rĂ©enchantement du politique : nĂ©cessaire antidote Ă  la dĂ©connexion des Ă©lites et au combat des idĂ©es de demain

"C'est cela, justement, que je ne puis pardonner Ă  la sociĂ©tĂ© politique contemporaine… 

Cette tendance se cristallise davantage s’agissant des Ă©lus et des reprĂ©sentants politiques. FrĂ©quemment jugĂ©s "dĂ©connectĂ©s de la rĂ©alitĂ© et ne se prĂ©occupant pas des Français", ils disposent d’un faible niveau de confiance de la part des sondĂ©s, au plus bas depuis 2016. Ainsi, seuls 34 % d’entre eux dĂ©clarent accorder leur confiance au prĂ©sident de la RĂ©publique, contre 41 % en 2022. Cette dynamique baissière est particulièrement significative pour les dĂ©putĂ©s, dont le niveau de confiance chute drastiquement de 36 Ă  29 % en une annĂ©e. En ce sens, la situation politique Ă  l’AssemblĂ©e nationale est de nature Ă  expliquer cette nouvelle dĂ©fiance : un an après le dĂ©but de la nouvelle lĂ©gislature, les Français se montrent dĂ©sormais plus critiques face Ă  l’absence de majoritĂ© absolue. Au total, 43 % d’entre eux estimentque la dĂ©mocratie fonctionne moins bien avec cette nouvelle composition politique contre 31 % l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente.

Enfin, phénomène pour le moins troublant et inquiétant : les maires enregistrent une baisse du taux de confiance à leur égard (69 % contre 72 %). Cette tendance confirme l'inflexion nouvelle mesurée il y a trois ans. Si les Français sont historiquement attachés à leurs maires, "derniers remparts de la République", la crise sanitaire et, plus récemment, les émeutes urbaines de l’été 2023 ont-elles pu asseoir un sentiment que l’action communale était impuissante face à de tels événements ?

Les élus disposent d’un faible niveau de confiance de la part des sondés, au plus bas depuis 2016.

En effet, la manifestation la plus criante de ce dĂ©clinisme sociĂ©tal est politique et se traduit par l’ascension d’un sentiment de violence : un peu plus de 90 % des Français ont dĂ©sormais le sentiment de vivre dans une sociĂ©tĂ© violente dont près d’un sondĂ© sur trois dans une sociĂ©tĂ© "très" violente.

: qu'elle soit une machine à désespérer les hommes."

Ce constat prĂ©occupant - dĂ©crit avec une once d’anticipation par Albert Camus (Combat, 1948) - de l’état de l’opinion française sur sa sociĂ©tĂ© n’est pas sans consĂ©quence du point de vue du jeu politique. La grande majoritĂ© des inquiĂ©tudes et des convictions nĂ©gatives sont en effet ressenties par les sympathisants de la droite et de l’extrĂŞme-droite. Ces derniers sont ainsi les premiers Ă  soutenir la nĂ©cessitĂ© "d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre" : 92 et 97 % respectivement des sympathisants Les RĂ©publicains (LR) et Rassemblement national (RN) le pensent, contre 82 % pour la moyenne des sondĂ©s. Ce dĂ©sir de proximitĂ© et de rĂ©assurance face Ă  un avenir Ă©conomique, Ă©cologique et dĂ©mographique incertain, alimente ainsi l’adhĂ©sion d’une majoritĂ© grandissante de Français Ă  l’offre politique du RN, puisque 40 % d’entre eux estime que ce parti est proche de leurs prĂ©occupations, contre 30 % par exemple pour le parti prĂ©sidentiel ou 29 % pour La France insoumise (LFI).

La grande majorité des inquiétudes et des convictions négatives sont ressenties par les sympathisants de la droite et de l’extrême-droite.

Si le RN semble convaincre plus largement sur sa capacitĂ© Ă  ĂŞtre proche des prĂ©occupations des Français, ces derniers n’émettent pas d’engouement particulièrement tranchĂ© eu Ă©gard au projet de sociĂ©tĂ© vĂ©hiculĂ© par les partis politiques : ils sont respectivement 34 % Ă  dĂ©clarer "adhĂ©rer" Ă  la vision sociĂ©tale des RĂ©publicains mais aussi Ă  celle des Ă©cologistes (EELV). 

Dès lors, si comprendre les aspirations et les inquiĂ©tudes les plus profondes des Français devient un prĂ©requis Ă  tout dĂ©bat politique, il devient plus que jamais nĂ©cessaire d’alimenter avec ardeur et volontĂ© un dĂ©bat public de qualitĂ©. Comme l’a prononcĂ© Alexis de Tocqueville lors de son discours de rĂ©ception Ă  l’AcadĂ©mie française : "Car, quoi qu'on en dise, ce n'est point Ă  l'aide de mĂ©diocres sentiments et de vulgaires pensĂ©es que se sont jamais accomplies les grandes choses."

Copyright image : JEFF PACHOUD / AFP

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