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DĂ©centralisation : une "nouvelle ère" ?

Trois questions Ă  Jean-Ludovic Silicani

 Décentralisation : une
 Jean-Ludovic Silicani
Ancien Haut fonctionnaire

Fin septembre 2019, Edouard Philippe, devant le congrès de RĂ©gions de France, a annoncĂ© un projet de loi (dĂ©centralisation, diffĂ©renciation, dĂ©concentration) qui devrait voir le jour au printemps 2020, après les Ă©lections municipales. La question de la relation de l’Etat avec les collectivitĂ©s locales n’est pas nouvelle : l’historique des nombreuses rĂ©formes Ă©taient d’ailleurs rappelĂ©es, par Jean-Ludovic Silicani, dans la noteAction publique : pourquoi faire compliquĂ© quand on peut faire simple. Qu’attendre, dès lors, de la "nouvelle ère" Ă©voquĂ©e par le Premier ministre ? Haut fonctionnaire ayant exercĂ© d'importantes responsabilitĂ©s dans la sphère publique, Jean-Ludovic Silicani a notamment Ă©tĂ© commissaire Ă  la rĂ©forme de l’État : il revient, pour l’Institut Montaigne, sur les dĂ©bats rĂ©cents autour de la dĂ©centralisation.

Quel bilan peut-on tirer des dernières actions des gouvernements successifs en matière de décentralisation ?

Comme je l’ai rappelé dans la note que j’ai rédigée pour l’Institut Montaigne publiée en mars 2019, sur la simplification de l’action publique, la France, depuis le 17ème siècle, avant mais surtout après la Révolution, a fait le choix explicite de la centralisation, vantée comme un modèle et souvent copiée dans d’autres pays. Ce choix avait effectivement ses mérites : simplicité de l’organisation ; faible coûts de fonctionnement ; unité des normes et des services publics sur tout le territoire…
 
Mais de nombreux facteurs, notamment la complexification de la société et l’accroissement des exigences des citoyens mieux formés et davantage attachés à la démocratie locale, ont conduit notre pays à évoluer vers le modèle plus décentralisé commun à la plupart des pays occidentaux développés. Cela s’est traduit par les importantes réformes du début des années 80, ce mouvement s’étant poursuivi depuis, notamment avec l’affirmation dans la Constitution, par la réforme de 2003, que l’organisation de la France est décentralisée.

Dans une République décentralisée, c’est l’Etat national qui décide celles des compétences qu’il délègue aux collectivités territoriales.

Mais contrairement au modèle fédéral existant par exemple aux Etats-Unis ou en Allemagne - où les "Etats locaux" décident d’abandonner certaines de leurs compétences à l’Etat fédéral -, dans une République décentralisée, c’est l’Etat national qui décide celles des compétences qu’il délègue aux collectivités territoriales. On notera qu’en France, aucun parti important ne propose d’aller vers un Etat fédéral qui pourrait être considéré comme incompatible avec la Constitution qui proclame que la République est indivisible.

Aujourd’hui, si l’Etat, et en son sein le Parlement, continue à édicter les règles du jeu permettant de vivre ensemble et la législation dans tous les domaines, la mise en œuvre des politiques publiques non purement régaliennes a été largement déléguée notamment aux collectivités territoriales. Mais la façon dont la décentralisation a été menée pose plusieurs problèmes.
 
Ainsi l’Etat a conservĂ©, au sein de ses services centraux et dĂ©concentrĂ©s, dans les domaines pourtant dĂ©centralisĂ©s, non seulement des capacitĂ©s de stratĂ©gie, de conception et d’évaluation, ce qui est essentiel, mais aussi des activitĂ©s opĂ©rationnelles qui doublonnent souvent celles des collectivitĂ©s territoriales. Autre problème : les diffĂ©rents niveaux de collectivitĂ©s territoriales exercent des compĂ©tences enchevĂŞtrĂ©es et parfois identiques, alors qu’en principe, les dĂ©partements et les rĂ©gions n’ont plus de compĂ©tences gĂ©nĂ©rales. 
 
Comme l’a rappelĂ© la Cour des comptes encore rĂ©cemment, il en rĂ©sulte d’importants gaspillages de temps et d’argent pour prendre les dĂ©cisions et ensuite les mettre en Ĺ“uvre. Enfin, en 40 ans, on a multipliĂ© les Ă©chelons de collectivitĂ©s territoriales (communes, divers types d’intercommunalitĂ©s, dĂ©partements, rĂ©gions). Il en est rĂ©sultĂ© une inflation des effectifs qui, mĂŞme en dĂ©duisant les transferts d’emplois entre l’Etat et les collectivitĂ©s, ont augmentĂ© d’environ 40 % en 20 ans alors que la population française n’a augmentĂ© que de 10 %. Les rĂ©formes lĂ©gislatives conduites ces dernières annĂ©es ont tentĂ© de remĂ©dier Ă  cette complexitĂ© et Ă  cette lourdeur, notamment en gĂ©nĂ©ralisant les intercommunalitĂ©s, mais avec des rĂ©sultats pour l’instant limitĂ©s. Quant Ă  la crĂ©ation des 13 grandes rĂ©gions, la Cour des comptes en a dressĂ© un bilan mitigĂ©. An total, tout le monde s’accorde pour estimer qu’en matière de dĂ©centralisation, le maintien du statu quo n’est pas possible.

Les Ă©lections municipales de mars 2020 ne peuvent-elles pas ĂŞtre une opportunitĂ© pour clarifier les diffĂ©rentes strates de dĂ©cision et agir avec pĂ©dagogie auprès des citoyens ?

Les débats liés aux prochaines élections municipales de 2020 porteront sans doute sur toutes ces questions. Cela permettra de les "mettre sur la table" mais, et c’est bien normal, in fine, les électeurs ne voteront pas pour telle ou telle réforme des collectivités territoriales mais sur les sujets précis concernant leur commune. Je ne pense donc pas que l’on pourra tirer des résultats des élections municipales beaucoup de conclusions sur les réformes à mener. D’autant que, dans la plupart des partis, il existe des jacobins et des girondins.
 
Les Français, comme les responsables politiques, sont attachés aux communes et à leurs maires mais il existe, à ce sujet, de nombreux paradoxes. En premier lieu, le niveau de participation aux élections municipales n’a cessé de baisser depuis 30 ans, avec un niveau record d’abstention en 2014. Ensuite, alors que la France dispose d’un réseau de démocratie de proximité exceptionnel (35 000 communes et environ 500 000 conseillers municipaux), de très loin le plus dense des pays européens (quelques milliers d’autorités locales seulement au Royaume-Uni et en Allemagne), c’est en France et pas dans ces deux autres pays que s’est développé le mouvement des gilets jaunes dont un des messages forts était une demande de plus grande proximité dans la prise des décisions publiques. Or, les 35 000 mairies, petites ou grandes, constitue un réseau de services publics de proximité unique en Europe. Enfin, chacun proclame la nécessité d'accroître les compétences des collectivités territoriales, mais en ajoutant juste après qu’il faut renforcer l’Etat. De même, une majorité de Français demandent le maximum de services publics et le minimum d’impôts, alors qu’ils savent bien sûr que ce sont ces impôts qui financent ces services publics qui prennent la forme de prestations matérielles ( écoles, hôpitaux, commissariats, tribunaux..) ou de transferts financiers à finalité sociale pour l’essentiel.
 
Il nous faut vivre avec ces contradictions et tenter de surmonter. Ă€ cet Ă©gard, la responsabilitĂ© des "sachants" (responsables politiques, experts..) est grande : ils doivent d’abord mettre sur la table, de façon objective, les donnĂ©es disponibles, afin qu’ensuite chaque citoyen puisse se faire une opinion et voter en toute connaissance de cause.

Que faut-il attendre de la prochaine loi dite "3D" (dĂ©centralisation, diffĂ©renciation, dĂ©concentration) qui doit ĂŞtre prĂ©sentĂ©e au printemps 2020 ?

L’idée de rassembler dans un même projet de loi ces trois sujets (décentralisation, déconcentration, différenciation), est intéressante car elle va obliger les décideurs finaux — les parlementaires —, comme les acteurs opérationnels — l’exécutif et les organisations d’élus locaux — d’abord à dresser un bilan global de 40 ans de décentralisation, ensuite à faire des choix cohérents, par exemple entre les politiques publiques qui seront décentralisées, c’est-à-dire transférées de l’Etat aux collectivités territoriales, et celles qui seront déconcentrées, c’est-à-dire qui resteront entre les mains de l’Etat mais seront transférées des ministres aux préfets.

S’agissant des compĂ©tences dĂ©centralisĂ©es, ce sera l’occasion de clarifier leur rĂ©partition entre les diffĂ©rents niveaux de collectivitĂ©s. De mon point de vue, ça n’est qu’à deux niveaux, national et de proximitĂ©, qu’on a besoin d’acteur public ayant des compĂ©tences gĂ©nĂ©rales. En effet, jour et nuit, l’Etat doit ĂŞtre capable de parer Ă  tout problème de niveau national, et il en est de mĂŞme pour un maire, au niveau local, car c’est la continuitĂ© du service public et je dirais mĂŞme celle de la RĂ©publique qui sont en jeu. En revanche, les deux collectivitĂ©s intermĂ©diaires, les dĂ©partements et les rĂ©gions, pour importantes qu’elles soient, devraient continuer Ă  avoir des compĂ©tences spĂ©cialisĂ©es. 

La question ne sera donc pas principalement de nature juridique mais pratique car un développement excessif des régimes dérogatoires peut conduire à une extrême complexité.

Autre question Ă  aborder : celle de l’avenir des dĂ©partements. La crĂ©ation des 13 grandes rĂ©gions, dont un bilan approfondi devra ĂŞtre effectuĂ©, implique de conserver les dĂ©partements, collectivitĂ©s intermĂ©diaires entre le bloc communal et la rĂ©gion, en tout cas dans les territoires qui ne relèvent pas des mĂ©tropoles. En revanche, ces dernières devraient exercer, sur leur territoire, les compĂ©tences des dĂ©partements, voire certaines des compĂ©tences des rĂ©gions. Le projet de loi devrait aussi porter sur le bloc communal, Ă  la fois pour ajuster, Ă  la marge, le pĂ©rimètre de certaines communautĂ©s de communes, parfois trop grand, mais aussi pour mieux affirmer qu’une mĂŞme compĂ©tence ne peut ĂŞtre exercĂ©e Ă  la fois par une commune et par l’intercommunalitĂ© dont elle relève.
 
Enfin, s’agissant de la diffĂ©renciation des rĂ©gimes applicables aux collectivitĂ©s territoriales, un rapport remis au Premier ministre a Ă©tĂ© rendu public il y a quelques jours par le Conseil d’Etat. Rappelons que la diffĂ©renciation peut avoir trois objets : l’organisation territoriale, les compĂ©tences des collectivitĂ©s, enfin l’édiction par celles-ci de normes. En matière d’organisation, il est par exemple possible de fusionner deux collectivitĂ©s en une seule ayant un statut spĂ©cial (comme cela a Ă©tĂ© fait pour la Corse et est envisagĂ© pour l’Alsace). En matière de compĂ©tences, il serait possible, par exemple, de transfĂ©rer certaines compĂ©tences de droit commun d’un dĂ©partement Ă  une rĂ©gion ou inversement. Enfin, en matière de normes, les collectivitĂ©s territoriales, qui ont dĂ©jĂ  un pouvoir rĂ©glementaire (par exemple, les communes en matière d’urbanisme, avec l’édiction des PLU, ou les dĂ©partements en matière sanitaire) pourraient aussi ĂŞtre compĂ©tentes pour adapter certaines normes nationales. Le rapport du Conseil d’Etat rappelle en outre que l’expĂ©rimentation d’une nouvelle lĂ©gislation sur un territoire donnĂ© peut conduire, Ă  la fin du dĂ©lai imparti, non seulement, soit Ă  gĂ©nĂ©raliser la nouvelle lĂ©gislation Ă  l’ensemble du territoire national, si l’expĂ©rimentation a donnĂ© de bons rĂ©sultats, soit, dans le cas contraire, Ă  l’abandonner, mais aussi Ă  donner un caractère dĂ©finitif Ă  la lĂ©gislation expĂ©rimentĂ©e mais sur le seul territoire oĂą l’expĂ©rimentation a eu lieu. Le rapport montre que, sur tous ces sujets, des marges de manĹ“uvre importantes existent sans que soit mĂ©connu le principe d’égalitĂ© garanti par la Constitution. La balle est donc dans le camp du lĂ©gislateur. Des dispositions appropriĂ©es pourraient ainsi figurer dans le futur projet de loi.
 
Dans un tel exercice, la question ne sera donc pas principalement de nature juridique mais pratique car un développement excessif des régimes dérogatoires peut conduire à une extrême complexité. Entre le jardin à la française de notre organisation administrative héritée de l’Empire et la jungle de celle de l’Ancien Régime, dans laquelle la démocratie n’aurait rien à gagner, trouvons un juste milieu en nous laissant guider par la raison.

 

Copyright : NICOLAS TUCAT / AFP

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