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23/11/2021
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Crises aux marges de la Russie : que veut Poutine ?

Crises aux marges de la Russie : que veut Poutine ?
 Bruno Tertrais
Auteur
Expert Associé - Géopolitique, Relations Internationales et Démographie

La Russie masse des troupes aux frontières de l’Ukraine, la BiĂ©lorussie envoie des centaines de migrants vers celles de la Pologne et de la Lituanie. Ces deux Ă©vĂ©nements sont-ils liĂ©s ? Oui, bien sĂ»r, mĂŞme s’il ne s’agit ni d’un "complot russe" ni mĂŞme, sans doute, d’une stratĂ©gie parfaitement calculĂ©e. 

Qui se souvient qu’il y a trente ans, le 8 décembre 1991, l’accord de Belovej - conclu justement au milieu de la forêt biélorusse - avait juridiquement mis fin à l’existence de l’Union soviétique ? M. Poutine, certainement. On le sait : il n’a jamais vraiment accepté l’éclatement de l’URSS, et considère que la Biélorussie et l’Ukraine doivent rester sous la coupe de Moscou, maîtresse de "toutes les Russie"

Dans le Donbass ukrainien, le front reste actif, et voit mĂŞme dĂ©sormais l’usage de drones armĂ©s de part et d’autre. Depuis deux mois, Moscou a par ailleurs renforcĂ© sa prĂ©sence aux frontières de l’Ukraine Ă  la suite d’exercices. Elle l’avait dĂ©jĂ  fait au printemps dernier, en se retirant ensuite, mais en laissant des matĂ©riels lourds dans les zones mitoyennes, signalant ainsi qu’elle pourrait rapidement lancer une offensive majeure si elle le souhaitait. Aujourd’hui, plus de 100 000 hommes sont massĂ©s autour de l’Ukraine. Jusqu’à une date rĂ©cente, Kiev ne s’inquiĂ©tait pas outre mesure. Mais sans doute convaincus par le renseignement technique fourni par les États-Unis, les services ukrainiens n’hĂ©sitent plus Ă  envisager le scĂ©nario d’une offensive militaire, qu’ils estiment tout Ă  fait possible dĂ©but 2022. 

Pour ne rien arranger, Moscou a procĂ©dĂ© le 15 novembre Ă  un test de tir antisatellite - soit la destruction dĂ©libĂ©rĂ©e, par un missile balistique, d’un vieux satellite russe. 

Les services ukrainiens n’hĂ©sitent plus Ă  envisager le scĂ©nario d’une offensive militaire, qu’ils estiment tout Ă  fait possible dĂ©but 2022. 

En parallèle a eu lieu, comme on le sait, une brusque escalade des tensions Ă  la frontière entre la BiĂ©lorussie et la Pologne. Cela faisait maintenant des mois - depuis que Minsk a Ă©tĂ© sanctionnĂ©e après le dĂ©tournement spectaculaire de l’avion d’un opposant au-dessus du territoire lituanien - que le PrĂ©sident Loukachenko, frauduleusement réélu, jouait Ă  ce jeu. Il a dĂ©cidĂ© dĂ©but novembre de passer la vitesse supĂ©rieure en convoyant des centaines de Syriens, Irakiens, Afghans et YĂ©mĂ©nites vers l’Europe, jusqu’à leur fournir de quoi couper les barbelĂ©s frontaliers, voire en les ouvrant directement. 

Si Moscou n’a sans doute pas dĂ©libĂ©rĂ©ment créé cette deuxième crise, le Kremlin s’est tout du moins abstenu de dĂ©courager le PrĂ©sident biĂ©lorusse d’agir de la sorte. Les relations entre les deux dirigeants sont quasiment fusionnelles, le maĂ®tre de Minsk Ă©tant dĂ©sormais l’obligĂ© de Moscou. Le 4 novembre, les deux pays ont d’ailleurs dĂ©cidĂ© de renforcer leur "union d’États" et le soutien de M. Poutine Ă  son homologue biĂ©lorusse est indispensable. Des exercices militaires conjoints ont eu lieu en septembre, et des bombardiers russes sont venus patrouiller le ciel biĂ©lorusse. Le discours tenu par Moscou et Minsk Ă  propos des Ă©vĂ©nements frontaliers est d’ailleurs le mĂŞme : sans aucune pudeur, les pays europĂ©ens sont accusĂ©s d’avoir provoquĂ© les migrations par leurs interventions militaires, de ne pas ĂŞtre fidèles Ă  leur tradition d’accueil, et mĂŞme de prĂ©parer une attaque contre la Pologne. 

Que veut le Kremlin ? Comme Ă  l’accoutumĂ©e, tester les Occidentaux, les dĂ©stabiliser et faire pression sur eux. Mais la situation pourrait ĂŞtre plus grave. 

Lors d’une réunion du Conseil de politique étrangère du 18 novembre, M. Poutine a évoqué l’assistance militaire occidentale à l’Ukraine, ainsi que des exercices de l’OTAN et la présence de défenses antimissiles (conçues pour intercepter des missiles venant du sud et non de l’est). Si cette vision participe d’une certaine paranoïa, il est probable que le Kremlin voit de plus en plus l’Ukraine comme "un porte-avions occidental stationné juste en face de l’oblast de Rostov" et les activités des pays de l’OTAN - Turquie comprise - dans la mer Noire comme un motif de préoccupation.

Il est probable que le Kremlin voit de plus en plus l’Ukraine comme "un porte-avions occidental stationné juste en face de l’oblast de Rostov".

Mais M. Poutine a aussi accusĂ© l’Ukraine, avec la complicitĂ© de la France et de l’Allemagne, de ne pas respecter les accords de Minsk-2 visant Ă  rĂ©gler le problème du Donbass, et exigĂ© des "garanties de long terme qui assurent la sĂ©curitĂ© de la Russie", reprochant aux pays occidentaux de ne pas tenir compte de ses "lignes rouges" ; et justifiĂ©, de ce fait, le maintien d’un "Ă©tat de tension". 

Le mĂŞme jour, le ministère russe des Affaires Ă©trangères a publiĂ© la correspondance des dernières semaines entre Paris, Berlin et Moscou sur l’Ukraine. Sur la forme, le geste est fort peu diplomatique et laisse mal augurer de la volontĂ© de Moscou d’aller de l’avant. Sur le fond, il confirme que la Russie exige des conditions inacceptables Ă  la poursuite du dialogue, telles que la nĂ©cessitĂ© pour Kiev de traiter directement avec les "dirigeants" des rĂ©gions sĂ©cessionnistes, tout en refusant, bien sĂ»r, l’accès des observateurs de l’Organisation sur la coopĂ©ration et la sĂ©curitĂ© en Europe (OSCE) Ă  ces rĂ©gions. Sans oublier de se prĂ©senter comme un facilitateur - et non comme un acteur - du conflit… 

Comme Ă  l’accoutumĂ©e - et c’est dĂ©jĂ  une victoire pour M. Poutine - les experts se perdent en conjectures sur les intentions russes. 

L’hypothèse la plus probable est celle d’une stratĂ©gie de la tension destinĂ©e Ă  obtenir des concessions. Le Kremlin se sent Ă  la fois plus fort politiquement Ă  l’intĂ©rieur, du fait du "succès" des Ă©lections lĂ©gislatives de septembre et de l’envolĂ©e des prix de l’énergie, et plus faible militairement Ă  l’extĂ©rieur, du fait du rapprochement constant de Kiev avec les pays occidentaux. Ce qui est nouveau, c’est que Moscou semble avoir renoncĂ© Ă  une solution diplomatique Ă  la question du Donbass sur la base des accords de Minsk-2 - ce qui l’amènerait Ă  rechercher un nouvel arrangement en parallèle avec une neutralisation politique et militaire de l’Ukraine, ainsi bien sĂ»r que l’allègement des sanctions qui pèsent sur la Russie. Moscou suggère d’ailleurs explicitement qu’elle compte bien sur la France pour rĂ©orienter la politique russe de l’UE lors de sa prĂ©sidence du Conseil de l’Union (janvier-juin 2022). 

Moscou semble avoir renoncé à une solution diplomatique à la question du Donbass sur la base des accords de Minsk-2.

La deuxième hypothèse est plus troublante: la Russie envisagerait sérieusement une nouvelle offensive majeure suivie, pourquoi pas, d’une nouvelle annexion de territoire ukrainien. Elle aurait perçu les États-Unis comme trop préoccupés par la Chine et désireux de "neutraliser le front russe" pour être un obstacle. La visite d’une importante délégation menée par le directeur de la CIA, M. Burns, début novembre a peut-être ainsi été interprétée comme un signe de faiblesse malgré les intentions de Washington.

Tout comme la dĂ©cision amĂ©ricaine, en mai dernier, de ne pas sanctionner l’Allemagne du fait de la construction du gazoduc Nord Stream 2, qui vise Ă  contourner le territoire ukrainien. La suspension par l’administration allemande, la semaine dernière, de la certification du gazoduc - dĂ©cision presque certainement non liĂ©e au contexte gĂ©opolitique actuel - a peut-ĂŞtre en revanche Ă©tĂ© interprĂ©tĂ©e Ă  Moscou comme un nouveau geste inamical des EuropĂ©ens. 

Les deux scénarios ne sont évidemment pas incompatibles, et M. Poutine, qui n’est pas un stratège mais a une vision et est doué d’opportunisme, pourrait très bien garder plusieurs fers au feu. Et si le scénario d’une brusque escalade militaire n’est pas le plus probable, il serait désormais irresponsable de ne pas le prendre en compte. D’autant que la Biélorussie serait, dans cette hypothèse, appelée par le Kremlin à redoubler de pression sur ses voisins polonais et balte.

Face à ce raidissement russe, l’Europe et l’Alliance atlantique restent divisées. Le Président bulgare, qui vient d’être réélu, déclare que la Crimée est russe. De leur côté, dans une déclaration plus musclée qu’à l’accoutumée, la France et l’Allemagne ont averti le 15 novembre que "toute nouvelle tentative de porter atteinte à l’intégrité territoriale de l’Ukraine aurait de graves conséquences". Tandis que le Secrétaire général de l’OTAN brise de manière inattendue un tabou en suggérant pour la première fois que l’engagement pris par les alliés en 1996 de ne pas stationner d’armes nucléaires à l’Est de l’Europe pourrait tomber si le nouveau gouvernement allemand renonçait au "partage nucléaire", c’est-à-dire à contribuer directement, via l'emport d’armes nucléaires américaines par ses chasseurs-bombardiers, à la dissuasion commune.

Cette double crise s’imposera volens nolens Ă  l’agenda de la prĂ©sidence française du Conseil de l’Union europĂ©enne, Ă  la fois sous l’angle des relations avec le voisinage de l’Europe et - surtout - de celui de l’immigration et de la politique d’asile. On le sait, ces sujets se sont dĂ©jĂ  invitĂ©s dans la campagne prĂ©sidentielle. Certains candidats voient dans le "dialogue avec la Russie" la solution naturelle. Ce dialogue est pourtant constant et montre qu’avec M. Poutine, une seule voie est rĂ©aliste : celle de l’épreuve de force. 


Copyright : Sergei ILYIN / SPUTNIK / AFP

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