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Crise au Venezuela – lignes de fracture

Crise au Venezuela – lignes de fracture
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Nicolás Maduro, le successeur de Chavez à la tête du Venezuela, figurait dans la galerie de portraits des "néo-autoritaires" publiée par le blog de l’Institut Montaigne. C’est Olivier Dabène, professeur à Sciences Po, qui en avait dessiné pour nous le profil.

À lire ou à relire l’article d’Olivier Dabène, on ne peut être surpris que la situation au Venezuela ait dégénéré en crise : M. Maduro a été réélu l’année dernière dans un scrutin boycotté par l’opposition et peu de pays s’étaient risqués à reconnaître le Président réélu. Depuis les élections législatives de 2015 et sa défaite électorale qu’il n’avait jamais acceptée, Maduro avait donné un tour de plus en plus répressif à son régime tandis que la situation économique se détériorait de manière dramatique, en raison notamment d’une inflation galopante. Le peuple vénézuélien manque de tout aujourd’hui : 2,3 millions d’habitants ont dû fuir le pays sur une population de 14 millions de personnes.

Pourquoi cependant les événements se sont-ils précipités ? La cause immédiate réside dans la décision du Président de l’Assemblée nationale, M. Guaido, de s’ériger en véritable Président du pays, en vue de convoquer de nouvelles élections présidentielles. Toutefois, tous les observateurs considèrent que l’initiative de M. Guaido était concertée avec Washington : ce sont donc les Etats-Unis qui, en fait, ont décidé de porter le fer dans la plaie. Cela soulève une autre question : pour quelle raison une administration Trump notoirement indifférente aux droits de l’Homme et à la nature des régimes politiques s’érige-t-elle soudain en protectrice d’un peuple opprimé ? La réponse tient sans doute en deux facteurs : en fond de tableau, le vieux réflexe des Etats-Unis de faire la police dans ce qu’ils perçoivent comme leur arrière-cour ; et plus immédiatement, des considérations de politique intérieure. C’est le sénateur Rubio, ancien rival Républicain de Donald Trump, qui donne le "la" sur la politique en Amérique latine de l’administration. M. Trump compte sur Marco Rubio pour contribuer à sa réélection et, plus généralement, vise le vote de la Floride.

L’un des aspects de la crise vĂ©nĂ©zuĂ©lienne est qu’elle fait apparaĂ®tre une fracture au sein du club, il est vrai plĂ©thorique, des "nĂ©o-autoritaires".

L’un des aspects de la crise vĂ©nĂ©zuĂ©lienne est qu’elle fait apparaĂ®tre une fracture au sein du club, il est vrai plĂ©thorique, des "nĂ©o-autoritaires" : l’AmĂ©rique de Trump se trouve du cĂ´tĂ© de la dĂ©fense de la dĂ©mocratie tandis que la Russie, l’Iran, la Turquie et, Ă  un degrĂ© nettement moindre d’ailleurs, la Chine, soutiennent Maduro au nom de la non-interfĂ©rence dans les affaires intĂ©rieures. Bolsonaro, le nouveau PrĂ©sident brĂ©silien, autre "nĂ©o-autoritaire" de notre galerie, admirateur affichĂ© de M. Trump, est naturellement aux cĂ´tĂ©s de celui-ci.

Le positionnement des différents soutiens de Maduro n’est pas exactement le même : seule la Russie, qui avait reçu Maduro à Moscou en décembre et s’est beaucoup engagée financièrement, manifeste un vrai militantisme. Elle fait même planer la vague menace d’un soutien militaire au régime de Caracas. Pour le régime de M. Erdogan, il s’agit surtout d’un prétexte pour dénoncer l’impérialisme occidental (même si les intérêts turcs au Venezuela ne sont pas négligeables). La Chine garde en fait ses options ouvertes, soucieuse de conserver à Caracas, quoi qu’il arrive, un pouvoir en état d’honorer les immenses dettes contractées par le régime de Maduro à l’égard de Pékin.

C’est le 23 janvier que M. Guaido s’est auto-proclamĂ© prĂ©sident provisoire. Il a aussitĂ´t Ă©tĂ© reconnu dans sa capacitĂ© de prĂ©sident par les Etats-Unis et d’ailleurs un certain nombre de pays d’AmĂ©rique Latine. Quelle a Ă©tĂ© l’attitude de l’Europe ?

En France, les commentateurs ont beaucoup ironisĂ© sur la rĂ©action europĂ©enne. Celle-ci a d’abord Ă©tĂ© qualifiĂ©e de "suivisme" Ă  l’égard de Washington : c’est un reproche largement infondĂ©, car l’Union europĂ©enne n’a pas reconnu M. Guaido immĂ©diatement, Ă  la diffĂ©rence des Etats-Unis ; les EuropĂ©ens ont donnĂ© huit jours Ă  M. Maduro pour convoquer de nouvelles Ă©lections. Ce n’est qu’à l’issue de cet "ultimatum" que les EuropĂ©ens sont passĂ©s Ă  la reconnaissance du "PrĂ©sident par intĂ©rim".

Ils l’ont fait – seconde critique à l’égard de la diplomatie européenne – en ordre dispersé. Mais, est-ce si grave ? Il est évident, s’agissant d’un dossier éloigné de leurs préoccupations habituelles pour la plupart d’entre eux, que les Etats membres n’avaient pas le même degré d’intérêt ni exactement les mêmes vues. L’important est que Mme Mogherini ait eu la capacité d’exprimer une position commune. L’ironie a voulu que ce fût l’Italie – en raison d’un désaccord entre les deux partis au pouvoir à Rome – qui a retardé la formulation de cette position commune.

En France, les commentateurs ont beaucoup ironisé sur la réaction européenne. Celle-ci a d’abord été qualifiée de "suivisme" à l’égard de Washington.

Enfin, dernière rĂ©serve ou au moins interrogation : fallait-il que les EuropĂ©ens se mĂŞlent d’une affaire qui reste une affaire intĂ©rieure, dans un pays qui n’est pas clef pour leurs intĂ©rĂŞts gĂ©opolitiques ? Certains observateurs soupçonnent que, en Europe comme aux Etats-Unis, des considĂ©rations de politique politicienne internes ont pu prĂ©sider aux choix effectuĂ©s par les gouvernements. On a pu s’étonner aussi qu’un Orbán, par exemple, s’aligne sur la position europĂ©enne, Ă  la demande apparemment du gouvernement espagnol. LĂ  encore, peut-ĂŞtre faut-il relativiser la critique : il n’est pas en soi anormal que des dĂ©cisions de politique Ă©trangère soient en partie au moins conditionnĂ©es par des motifs de politique intĂ©rieure. De surcroit, la position de M. Guaido est soutenue par la très grande majoritĂ© des Etats d’AmĂ©rique Latine ; parmi les grands pays, seul le Mexique fait bande Ă  part, non par soutien Ă  Nicola Maduro mais pour prĂ©server l’option d’une "mĂ©diation" entre les deux camps qui se dĂ©chirent au Venezuela.

Cette seule considération – sauf à paraitre totalement indifférents à la ligne adoptée par les pays latino-américains (et quels qu’aient été par ailleurs les motivations de ceux-ci) – était en elle-même une raison suffisante pour les Européens de prendre parti.

La vraie question est plutôt de savoir ce qui va se passer maintenant. Sur le plan interne vénézuélien, les deux parties cherchent à obtenir le soutien de l’armée, qui risque d’être décisif. Pour l’instant, l’armée bloque, sur ordre du gouvernement Maduro, les convois d’aide humanitaire envoyés de l’extérieur. Il reste à voir si la loyauté de l’armée au régime va se maintenir et quel sera l’impact de ce refus du régime de laisser entrer l’aide humanitaire dont la population a un besoin impérieux.

Un effondrement complet de l’économie vénézuélienne est désormais à l’ordre du jour.

Sur le plan extérieur, les pays hostiles à Maduro s’organisent ; des rumeurs se répandent sur une possible action militaire des Etats-Unis, s’appuyant sur tel ou tel pays de la région. En attendant, des sanctions américaines très fortes se mettent en place : les Etats-Unis sont le premier importateur du pétrole vénézuélien (40 000 barils par jour) ; ils ont pris des mesures pour que l’argent des ventes de pétrole vers l’Amérique ne bénéficie plus au gouvernement Maduro. Un effondrement complet de l’économie vénézuélienne est désormais à l’ordre du jour.

Cependant, dans les chancelleries de la rĂ©gion, c’est le "coup d’après" qui retient le plus l’attention : l’offensive amĂ©ricaine contre le rĂ©gime Maduro ne laisse-t-elle pas prĂ©sager une offensive du mĂŞme genre contre le rĂ©gime cubain ? L’enjeu serait cette fois beaucoup plus grave. La diplomatie europĂ©enne aurait intĂ©rĂŞt Ă  se prĂ©parer Ă  un tel scĂ©nario afin d’être en mesure d’afficher une rĂ©action unie et vraiment convaincante.

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