Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Covid-19, deuxième round : rĂ©conforter ou protĂ©ger les nĂ©erlandais ?

Trois questions Ă  Louise van Schaik

Covid-19, deuxième round : réconforter ou protéger les néerlandais ?
 Louise van Schaik
Responsable du programme Europe et des Affaires Internationales Ă  l'Institut Clingendael

La stratĂ©gie nĂ©erlandaise pour faire face au virus est d’abord passĂ©e par une stratĂ©gie "d’immunitĂ© collective" et de "confinement intelligent", jusqu’à restreindre des libertĂ©s individuelles pourtant si chères aux NĂ©erlandais. Confinement renforcĂ©, couvre-feu, fermeture des bars et restaurants : c’est un vĂ©ritable arsenal de nouvelles mesures qui cette fois a Ă©tĂ© mis en place par le gouvernement, Ă  l’inverse de la première vague. Anuchika Stanislaus, ChargĂ©e d’Affaires Internationales Ă  l’Institut Montaigne, a interrogĂ© Louise van Schaik, Responsable du programme Europe et Affaires Internationales au Clingendael Institute, sur les tenants et les aboutissants de la politique actuelle du gouvernement nĂ©erlandais, son Ă©volution, et ses rĂ©sultats.

Quelles conclusions peut-on tirer de la gestion de la première vague de l’épidémie et comment ces conclusions guident-elles les choix actuels du gouvernement ?

Tout d’abord, je dois admettre que le gouvernement néerlandais n’a pas tant appris de la première vague. Quelques leçons ont toutefois été tirées et guident les choix actuels, comme par exemple :

  • La fermeture des Ă©coles peut avoir un impact social considĂ©rable ;
     
  • S’il n’est pas contenu, le virus peut submerger les hĂ´pitaux et mener Ă  une pĂ©nurie de lits de rĂ©animation ;
     
  • Les contaminations sont restĂ©es basses tout au long de l’étĂ©,  ce qui a permis d’asseoir l’efficacitĂ© des confinements mis en place au cours de la première vague

Malheureusement, ce dernier Ă©lĂ©ment a poussĂ© la population Ă  penser qu’elle en avait fini avec ce virus. Les contaminations ont repris de nouveau  Ă  la fin de l’étĂ©, dès la mi-aoĂ»t, avec un pic de 10 000 contaminations par jour. Nous sommes aujourd’hui environ Ă  5 000 contaminations par jour, et sommes soumis Ă  un confinement partiel, qui mĂŞle ouverture des Ă©coles et "verrouillage" de la vie sociale.  

Tester les personnes contaminĂ©es a Ă©tĂ© l’une des principales difficultĂ©s rencontrĂ©es par  les Pays-Bas notamment Ă  cause de notre modèle assez dĂ©centralisĂ©. Cela est significatif dans le  domaine de la santĂ©, gĂ©rĂ© par les centres rĂ©gionaux (GGZ), dont l’accès est en grande partie privatisĂ© par les assurances privĂ©es. Nous avons longtemps cĂ©lĂ©brĂ© notre système de santĂ© qui pourvoit des soins de qualitĂ© Ă  des tarifs accessibles. Le Covid-19 en a rĂ©vĂ©lĂ© de nombreuses failles. Nous n’avions par exemple que 1 100 lits de rĂ©animation au dĂ©but de la pandĂ©mie, contre 1 800 en Belgique.

Le gouvernement néerlandais n’a pas tant appris de la première vague.

Les tests étaient d’abord confiés à des centres de santé qui s’occupent en temps normal de la vaccination infantile et du suivi pédiatrique (les "GGDs"). Ces centres devaient alors trouver les cas contacts, tracer les contaminations, contrôler la propagation de l’épidémie et organiser les tests... nous avons réalisé que les attentes à leur égard n’ont malheureusement pas été comblées.

La situation s’est certes améliorée une fois que l’armée a assuré le suivi et l’organisation des tests plus rapidement. De nouveaux instruments de tests plus efficace ont alors pu être déployés.

Les Pays-Bas ont également fait preuve de maladresse dans le développement et la mise en place de l’application nationale anti-Covid. Ils ont demandé à plusieurs développeurs de préparer une application mais aucun n’a réussi à en créer une qui remplisse les critères respectant la sécurité des données. Le gouvernement a finalement lancé une application respectueuse des données personnelles mais très peu de néerlandais l’ont téléchargée rendant caduque son efficacité. Le parti qui dirige actuellement les Pays-Bas, le Parti populaire libéral et démocrate (VVD) est un parti libéral qui attache beaucoup d’importance à la liberté des citoyens et aux valeurs libérales, ce qui influence sa gestion de la crise sanitaire. Le pays est par ailleurs très conservateur de par son ministre de la Santé, Hugo de Jonge, qui est lui membre d’un parti gouvernant en coalition avec le VVD, le parti chrétien-démocrate (CDA). Celui-ci voulait établir des règles strictes pour les Pays-Bas, mais qui resteraient moins strictes qu’en France ou en Italie. Les néerlandais sont par exemple très loin d’accepter de devoir remplir un formulaire pour aller au supermarché, et se sont insurgés quand ils ont compris que les infractions aux règles instaurées pour lutter contre le Covid-19 seraient inscrites dans leur casiers judiciaires, jugeant ces mesures disproportionnées et arbitraires.

Il est très probable que d’autres protestations aient lieu fin dĂ©cembre autour d’un tout autre sujet très sensible pour les Néérlandais : celui des feux d’artifices, aujourd’hui interdits aux Pays-Bas. Les feux d’artifice ont une importance bien grande relativement Ă  la plupart des autres pays. Les Pays-Bas ont en effet une tradition qui consiste Ă  tirer des feux d’artifice le soir du nouvel an. Des boutiques spĂ©cifiques en vendent afin que tout le monde puisse faire son propre feu d’artifice. L’importation de feux d’artifices illĂ©gaux depuis l’Allemagne et la Belgique a engendrĂ© la nuit du 31 dĂ©cembre un chaos plus proche d’une guerre qu’une fĂŞte. Si la police, les pompiers et les hĂ´pitaux se plaignent de ces Ă©pisodes de Saint-Sylvestre depuis des annĂ©es pour que des feux d’artifice soient davantage organisĂ©s et contrĂ´lĂ©s, comme ils le sont en France, cela pourrait devenir un sujet explosif dans les semaines qui prĂ©cĂ©deront le 31 dĂ©cembre 2020, les feux d’artifices Ă©tant Ă  certains nĂ©erlandais ce que les armes Ă  feu sont Ă  certains amĂ©ricains.

Quels sont les atouts de la stratĂ©gie nationale de lutte contre la propagation du virus ?

Le gouvernement est en permanence tiraillé entre intérêts économiques et intérêts sanitaires. Ils ont ainsi essayé de mettre en place un confinement qui ne pénaliserait pas significativement les petits commerces, à l’exception des bars et restaurants qui demeureront fermés au moins jusqu’à Noël. Tous les magasins peuvent rester ouverts tant que les gens portent des masques et ne sont pas plus de deux à la fois à l’intérieur d’un espace clos. Les Pays-Bas ont baptisé avec fierté le confinement printanier le "confinement intelligent" car l’économie a été moins touchée que celle avec qui ils aiment se comparer: le Royaume-Uni. La priorité du gouvernement a toujours été de soulager les hôpitaux, cette considération guidant ensuite le degré de sévérité du confinement.

En ce qui concerne la vaccination, les Pays-Bas, avec la France, l’Allemagne et l’Italie, ont conclu le premier accord avec les fabricants de vaccins, qui a ensuite Ă©tĂ© repris par l’UE. Beaucoup d’argent a Ă©tĂ© investi pour acheter des vaccins, et on estime dĂ©sormais que nous avons achetĂ© 30 millions de doses pour une population qui est de 17 millions. Nous nous posons alors les questions suivantes : allons-nous donner ces vaccins gratuitement Ă  des pays Ă©mergents, ou Ă  nos voisins europĂ©ens, comme par exemple dans les Balkans ? De plus, il sera difficile d’administrer le vaccin Ă  toute la population nĂ©erlandaise au vu de la dĂ©fiance grandissante Ă  ce sujet dans le pays. 

Une des leçons que nous avons tirées du premier confinement était que la propagation rapide du virus dans une zone devait d’abord être contenue au moyen d’un confinement régional.

Comment sont organisĂ©s les arbitrages politiques ? Y-a-t-il une verticalitĂ© des pouvoirs ?

Le gouvernement nĂ©erlandais peut prendre des mesures temporaires mais il ne peut pas instaurer un Ă©tat d’urgence. Ce n’est pas dans la culture nĂ©erlandaise, et la population a tendance Ă  ĂŞtre très sceptique quelles que soient les mesures prises. Le port du masque n’est devenu obligatoire que très rĂ©cemment par exemple : le gouvernement Ă©tait hĂ©sitant et notre Institut de SantĂ© Publique (RIVM) maintenait qu’il n’y avait aucune preuve de son efficacitĂ©. Ă€ un moment tout cela a changĂ©, et une loi a finalement rendu les masques obligatoires dans les lieux clos depuis le 1er dĂ©cembre.
 
Une des leçons que nous avons tirĂ©es du premier confinement Ă©tait que la propagation rapide du virus dans une zone devait d’abord ĂŞtre contenue au moyen d’un confinement rĂ©gional. Nous avons un comitĂ© scientifique "Security regions", des institutions qui regroupent les pompiers et le personnel mĂ©dical, et une "Ă©quipe de gestion Ă©pidĂ©mique" constituĂ©e d’experts en santĂ© publique et des Ă©pidĂ©miologistes, tous deux consultĂ©s en permanence sur les politiques mises en place. Cependant, il s’avère que les Pays-Bas sont beaucoup trop petits en taille pour qu’un confinement rĂ©gional puisse ĂŞtre efficace, ce qui a conduit cette politique Ă  Ă©chouer complètement en aoĂ»t et septembre. Il ne faut que 45 minutes en train pour aller de Rotterdam Ă  Amsterdam, et seulement 20 minutes pour aller Ă  la Haye : nos villes sont trop denses et connectĂ©es pour qu’une approche rĂ©gionale puisse fonctionner. L’ouest des Pays-Bas forme en rĂ©alitĂ© une seule et mĂŞme mĂ©tropole espacĂ©e de petites zones rurales ou naturelles.
 
Il est important Ă©galement de noter que des Ă©lections lĂ©gislatives sont prĂ©vues pour mars 2021, et pèsent sur les choix politiques. Le ministre de la SantĂ© sera le candidat du parti chrĂ©tien-dĂ©mocrate, et Mark Rutte se reprĂ©sentera après 10 ans au pouvoir en tant que Premier Ministre. La ministre en charge du DĂ©veloppement et de la CoopĂ©ration internationale, Sigrid Kaag, sera Ă©galement la candidate du parti de centre gauche, DĂ©mocrates 66. La gestion de la crise a Ă©tĂ© hasardeuse sur plusieurs points : les tests, le traçage et bien sĂ»r sur l’app dont la mise en place a Ă©tĂ© une vĂ©ritable saga. C’est Hugo de Jonge, le ministre de la SantĂ©, qui devrait en faire les frais, plutĂ´t que Mark Rutte, qui devrait remporter les Ă©lections sauf surprise, ce qui est possible vu la volatilitĂ© de l’électorat nĂ©erlandais.

 

Copyright : Koen Van WEEL / ANP / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne