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Coronavirus et Afrique - Le Maroc, un modèle de gestion de la crise ?

Coronavirus et Afrique - Le Maroc, un modèle de gestion de la crise ?
 Larabi JaĂŻdi
Auteur
Senior Fellow au Policy Center for the New South

Avec près de 6 500 cas déclarés au 13 mai, le Maroc est le troisième pays africain le plus touché par le Covid-19. Érigé comme modèle de gestion du Covid-19, notamment par ses voisins, le Maroc n’a pas lésiné sur les moyens, en particulier financiers, pour faire face à la crise. Alors que le confinement total du pays ne devrait pas être levé avant le 24 mai, plusieurs scénarios de reprise sont envisagés par les autorités. Quelle est la situation sanitaire actuelle ? Quels sont les impacts économiques de la crise au Maroc ? Quelle stratégie de sortie de crise ? Larabi Jaïdi, Senior Fellow au sein du think tank marocain Policy Center for the New South, nous livre son analyse.

Quelle est la situation sanitaire actuelle au Maroc ? Comment pourrait-elle évoluer dans les prochaines semaines ?

Le diagnostic des pouvoirs publics au lendemain des premiers signaux de l’épidémie Covid-19 établissait que le Maroc risquait d’être exposé rapidement à cette épidémie. Le Maroc est positionné géographiquement à quelques encablures du continent européen (15 kilomètres), il est ouvert sur le reste du monde par ses échanges de biens et services et de mouvements humains, une diaspora marocaine importante réside notamment en Espagne et en Italie, et le pays est un hub aérien entre les pays du Nord et du Sud.
 
Le bilan du ministère de la Santé, à la date du 11 mai, fait état d’un cumul de 6 418 cas et de 188 décès. 64 299 personnes ont été testées négatives. Le taux de morbidité reste stable à 2,9 %. Les mesures prises ont permis d'éviter 6 000 décès. Le total des guérisons est de 2 991. Le nombre de malades pris en charge dans un état médical critique reste stable : 81 cas en réanimation ou en soins intensifs. Sur plus de 1 600 lits de réanimation, seuls 5 % sont utilisés. La fréquence des analyses au laboratoire des cas suspects de coronavirus a augmenté, passant de moins de 1 000 tests à plus de 2 000 tests par jour.

Sur les nouveaux cas confirmés de Covid-19, 80 % proviennent du suivi des cas contacts. Sur ces cas, une forte majorité provient de contaminations familiales et professionnelles (entreprises et centres commerciaux). L'apparition de foyers familiaux s’explique par la cohabitation dans une faible superficie, rendant l'isolement difficile. La prolongation de l'état d'urgence sanitaire exprime la volonté de maintenir une vigilance dans le suivi de l’épidémie pour éviter l’apparition ou la résurgence de clusters même si le R0 (taux de production du virus) a baissé. Il était de 3, il est désormais inférieur à 2. Vraisemblablement, le déconfinement se déroulera de manière progressive et selon la situation épidémiologique des différentes régions. Une stratégie de déconfinement est actuellement en cours d'élaboration, plusieurs scénarios sont étudiés. Ses modalités dépendront des données scientifiques sur la nature du virus, l’infrastructure des hôpitaux, la capacité de protection de l'économie et du pouvoir d'achat des consommateurs.

Quelle est la stratégie adoptée par les autorités pour combattre l'épidémie ?

Le 25 mars a été déployé un Fonds spécial pour la gestion de la pandémie de 10 milliards de dirhams (soit 934 millions d’euros).

Des actions ont été très rapidement engagées pour minimiser la portée de la chaîne de contamination de l’épidémie : des "postes de commandement Coronavirus" ont été mis en place aux échelles territoriales appropriées pour assurer la veille et la coordination, avec les services sanitaires, de l’identification et de la localisation de l’épidémie. Cette initiative a été renforcée par un verrouillage des frontières, une interdiction des rassemblements, la fermeture des écoles, puis des mesures drastiques incitant à un confinement volontaire puis obligatoire.

Le ministère de la Santé a déployé une série d’actions pour élever son niveau de vigilance dans le suivi de la situation épidémiologique en temps réel. Il a ajusté son mode de fonctionnement par la mise en place d’un Comité technique et scientifique consultatif, dont l’une des missions est la définition d’un protocole de prise en charge des malades atteints de Covid-19. Parallèlement, le 25 mars a été déployé un Fonds spécial pour la gestion de la pandémie de 10 milliards de dirhams (soit 934 millions d’euros). Doté initialement de ressources budgétaires, puis abondé par des contributions du privé et du public, le Fonds devait servir à financer des dépenses de mise à niveau du dispositif médical, à soutenir l’économie nationale pour faire face au choc, à préserver les emplois et à atténuer les répercussions sociales de la pandémie. Un Comité de veille interministériel a piloté le plan d’action sous ses volets économique et social.

Une indemnitĂ© mensuelle est octroyĂ©e jusqu’à fin juin 2020 au profit des salariĂ©s dĂ©clarĂ©s Ă  la Caisse nationale de sĂ©curitĂ© sociale (CNSS), en arrĂŞt temporaire de travail, dans les entreprises en difficultĂ©. Elle a concernĂ© 132 000 entreprises sur les 216 000 affiliĂ©es Ă  la Caisse, et près de 900 000 salariĂ©s. Ces derniers bĂ©nĂ©ficient Ă©galement du report du remboursement des Ă©chĂ©ances des crĂ©dits de consommation et de logement. Des transferts monĂ©taires ont Ă©tĂ© opĂ©rĂ©s en faveur de 2,3 millions de mĂ©nages affiliĂ©s au RĂ©gime d'assistance mĂ©dicale, dont 38 % sont issus du milieu rural. Ces transferts ont Ă©tĂ© Ă©tendus aux actifs travaillant dans le secteur informel et qui ne bĂ©nĂ©ficient pas du rĂ©gime d’Assistance, soit 2 millions de mĂ©nages. Ainsi, 4,3 millions de familles opĂ©rant dans le secteur informel bĂ©nĂ©ficieraient du soutien du fonds spĂ©cial Covid-19.

Le ComitĂ© de veille a pris un ensemble de mesures en faveur des entreprises touchĂ©es par cette pandĂ©mie, notamment les TPE, les PME et les professions libĂ©rales. Il a consenti des reports de remboursement d’échĂ©ances des crĂ©dits bancaires et de crĂ©dits leasings (310 000 demandes), accordĂ© des garanties de crĂ©dit au profit des entreprises dont la trĂ©sorerie s'est dĂ©tĂ©riorĂ©e (9 000 prĂŞts). D’autres mesures ont participĂ© Ă  allĂ©ger les contraintes financières des entreprises : report du dĂ©pĂ´t des dĂ©clarations fiscales, suspension des contrĂ´les fiscaux, exonĂ©ration de l'impĂ´t, assouplissements des paiements de pĂ©nalitĂ©s de retard sur les marchĂ©s publics, prĂŞts sans intĂ©rĂŞts au profit des auto-entrepreneurs. Le ComitĂ© de veille a Ă©galement mis en place plusieurs mesures pour faciliter le financement de l’économie par le système bancaire et rĂ©pondre aux besoins en liquiditĂ© des entreprises. Les banques ont Ă©tĂ© invitĂ©es Ă  surseoir au provisionnement des crĂ©dits qui feront l’objet d’un moratoire et Ă  utiliser les coussins de liquiditĂ© après un relâchement des ratios prudentiels.

La population soutient-elle les mesures adoptĂ©es ?

Aujourd’hui, la population est consciente de la gravité du risque et on observe plus de responsabilité dans l’application des directives publiques. Les appels de l’État à respecter les gestes barrières, les normes de distanciation sociale et d’hygiène et le port du masque ont trouvé un écho favorable auprès de la majorité des citoyens.

La vitesse de propagation du virus a progressivement conduit les autorités à adopter des mesures plus contraignantes, limitant la mobilité des personnes. Une loi d’urgence sanitaire a été édictée et le confinement a été imposé. Tous les moyens de l’État ont été mobilisés pour l’application de la loi : une communication à l’adresse du citoyen, un contrôle sur les débordements, une sanction en cas non-respect des lois. Ce dosage entre communication, dissuasion, et sanction a fini par créer une attitude plus responsable auprès des personnes refusant l’atteinte à leur liberté de mouvement.

Les appels de l’État à respecter les gestes barrières, les normes de distanciation sociale et d’hygiène et le port du masque ont trouvé un écho favorable auprès de la majorité des citoyens.

8 612 personnes ont Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©es et soumises aux enquĂŞtes judiciaires depuis la dĂ©claration de l'Ă©tat d'urgence sanitaire au Maroc, pour diverses raisons : non possession de l'autorisation exceptionnelle de sortie, violation des mesures de l'Ă©tat d'urgence sanitaire, diffusion de contenus numĂ©riques portant de fausses informations sur l'Ă©pidĂ©mie et une incitation Ă  la dĂ©sobĂ©issance aux mesures de sĂ©curité… La crĂ©dibilitĂ© du plan de communication dĂ©ployĂ© Ă  l’adresse de l’opinion publique a contribuĂ© Ă  mieux assurer l’adhĂ©sion de la population : sensibilisation en continu sur les mĂ©dias, information sur le suivi de l’état sanitaire, production de kits d’information, dĂ©veloppement de supports Ă©ducatifs, plateforme communautaire digitale. Je pense aussi que la population a Ă©tĂ© rassurĂ©e en observant que l’État "protecteur" s’engageait rapidement et efficacement pour apporter une aide sous forme de transferts monĂ©taires aux personnes vulnĂ©rables touchĂ©es par leur perte d’emploi et de revenu suite Ă  l’arrĂŞt des activitĂ©s de milliers d’entreprises, ou par l’impact du confinement sur les activitĂ©s informelles de survie pour des milliers de foyers.

En Ă©cho Ă  cette solidaritĂ© verticale portĂ©e par l’État, d’autres actions de solidaritĂ© de nature horizontale ont Ă©tĂ© engagĂ©es par des acteurs Ă©conomiques et sociaux. Des entreprises citoyennes (publiques et privĂ©es) ont amĂ©nagĂ© des services hospitaliers et des centres de consultation. Des unitĂ©s hĂ´telières et de restauration se sont portĂ©es volontaires pour offrir des chambres d’accueil et des prestations de restauration aux patients convalescents ou au personnel de santĂ©. Le bĂ©nĂ©volat s’est manifestĂ© par diffĂ©rentes actions : constitution de rĂ©seaux de fournisseurs donateurs de denrĂ©es alimentaires, mobilisation des Ă©lèves des Ă©coles spĂ©cialisĂ©es de l’hĂ´tellerie et de la restauration, des collectifs de citoyens et de professionnels de l’évĂ©nementiel et de la production artistique. Des chercheurs universitaires se sont impliquĂ©s dans l’élaboration de modèles mathĂ©matiques de prĂ©diction de la propagation du Covid-19 au Maroc.
 
L’État a cherché à assurer la continuité du service public au profit des usagers par une organisation de proximité appuyée par les autorités locales et les collectivités territoriales, pour permettre notamment le maintien des activités d’importance vitale, le suivi régulier de l’approvisionnement des marchés et des opérations de contrôle des prix et de la qualité des produits alimentaires. Cela a permis de renforcer la confiance de la population en la capacité de l’État à gérer cette crise.

Le système de santĂ© est-il assez rĂ©silient pour affronter l’épidĂ©mie ?

Le Maroc dispose d’une infrastructure sanitaire qui le classe parmi les premiers pays africains, mais qui reste en deçà d’une couverture diversifiée et territorialement équilibrée. Le secteur de la santé au Maroc connaît certaines carences, notamment en matière de services rendus aux citoyens, qui demeurent insuffisants et dont la qualité ne satisfait pas toujours la population. En dépit des efforts fournis par les autorités publiques, le système sanitaire souffre encore de nombreux dysfonctionnements et d’un manque en ressources humaines.

Le Maroc dispose d’une infrastructure sanitaire qui le classe parmi les premiers pays africains, mais qui reste en deçà d’une couverture diversifiée et territorialement équilibrée.

La densité globale des professionnels de la santé au Maroc est de 1,9 pour 1 000 habitants, quand le seuil de l'OMS pour atteindre la couverture sanitaire universelle à l'horizon 2030 est de 4,45. Le rapport de nombre de lits par habitant dans le secteur public est de 0,6, contre 7 en moyenne dans les pays de l’OCDE. Ce problème est aggravé par des disparités de couverture entre les régions et à l’intérieur d’une même région. Les secteurs public et privé se développent de manière non complémentaire. Les dépenses de santé pèsent lourdement sur le budget des ménages qui en supportent 54 %. Un tiers de la population (principalement des travailleurs non-salariés) ne bénéficie pas de la couverture médicale.

Réaliste quant à ses moyens sanitaires limités (notamment ses capacités litières) et conscient que la pandémie évolue à une grande vitesse, le Maroc se devait d’être très réactif en déployant un plan d’action à plusieurs niveaux. Les ressources du fonds affecté au secteur de la santé ont servi essentiellement à l’achat d’équipement médical et hospitalier, de médicaments et de consommables médicaux, et au renforcement des moyens de fonctionnement du ministère de la Santé. Celui-ci a pris des initiatives pour augmenter et réaménager des capacités hospitalières, améliorer les conditions d’accueil des patients dans différentes villes du Maroc, plus particulièrement les villes à forte densité humaine les plus exposées au risque. Des hôpitaux militaires de campagne ont été déployés dans des villes ou à leurs périphéries pour renforcer le dispositif sanitaire civil en lits et équipements en soins intensifs. Des lots d'équipements médicaux et sanitaires ont été importés avec célérité et déployés dans les établissements sanitaires. Des stocks de médicaments ont été constitués, plus particulièrement la chloroquine produite par un groupe pharmaceutique installé au Maroc. Des entreprises marocaines, spécialisées dans la fabrication de matériel médical (respirateurs, moyens matériels des hôpitaux) ont aussi été sollicitées par des procédures accélérées. D’autres entreprises ont pu réadapter leur outil de production pour produire des respirateurs et sécuriser la production de masques.
 
Le ministère de la SantĂ© a mis l’accent sur la dĂ©tection prĂ©coce : la dĂ©finition des "cas suspects" pour identifier les contaminĂ©s a Ă©tĂ© soumise Ă  des rĂ©visions successives. Une fois les foyers importĂ©s ayant Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s, la vigilance s’est tournĂ©e vers les clusters internes. Le ministère a renforcĂ© progressivement ses capacitĂ©s de dĂ©pistage par la programmation de l’achat de kits de dĂ©pistage et l’acquisition de divers tests de diagnostics rapide. La couverture territoriale des tests et analyses a Ă©tĂ© Ă©largie pour s’étendre aux Centres hospitaliers universitaires (CHU) dans diffĂ©rentes mĂ©tropoles rĂ©gionales et aux hĂ´pitaux militaires. Enfin, la gratuitĂ© de l’accès aux soins a Ă©tĂ© assurĂ©e : des tests de dĂ©pistage jusqu’à l’admission Ă  l’hĂ´pital, voire dans un Ă©tablissement hĂ´telier si les patients doivent ĂŞtre placĂ©s Ă  l'isolement.

Quelles seront les rĂ©percussions Ă©conomiques du coronavirus au Maroc ?

Les perspectives de croissance pour l'Ă©conomie nationale ont Ă©tĂ© rĂ©visĂ©es Ă  la baisse. Elle serait amputĂ©e de 8,9 points au deuxième trimestre 2020. Les prĂ©visions de la demande Ă©trangère adressĂ©e au Maroc sont aussi Ă  la baisse, suite au flĂ©chissement attendu des importations des principaux partenaires commerciaux du Royaume. Au repli de la demande extĂ©rieure se combinerait celui de la demande intĂ©rieure avec le prolongement de la pĂ©riode de confinement sur plus de la moitiĂ© du deuxième trimestre. La croissance de la consommation des mĂ©nages devrait flĂ©chir de 1,2 % au deuxième trimestre 2020. L'investissement poursuivrait son repli au rythme de -26,5 % par rapport au deuxième trimestre 2019, pâtissant d'une accentuation du mouvement de dĂ©stockage des entreprises.

Une enquĂŞte du Haut Commissariat au Plan (l’institut national de la statistique) a relevĂ© que près de 142 000 entreprises, soit 57 % de l'ensemble des entreprises, ont dĂ©clarĂ© avoir arrĂŞtĂ© dĂ©finitivement ou temporairement leurs activitĂ©s. Les secteurs de l'hĂ©bergement et la restauration sont les plus touchĂ©s par la crise, avec 89 % d'entreprises en arrĂŞt, suivis par les industries textiles et du cuir (76 %), et les industries mĂ©talliques et mĂ©caniques (73 %), ainsi que le secteur de la construction (60 %). Cette situation aurait des rĂ©percussions sur l'emploi. En effet, 27 % des entreprises auraient rĂ©duit temporairement ou dĂ©finitivement leurs effectifs, soit près de 726 000 postes ou 20 % de la main d'Ĺ“uvre des entreprises organisĂ©es. Ces pertes concernent 21 % des TPE, 22 % des PME et 19 % des grandes entreprises. Plus de la moitiĂ© des effectifs rĂ©duits (57 %) sont des employĂ©s des TPME (très petites, petites et moyennes entreprises).

Les résultats préliminaires d’une enquête de la CGEM (Confédération patronale) révèlent aussi que l'impact du Covid-19 a été violent : 47 % des entreprises ont vu leur activité trimestrielle baisser de plus de 50 %. 78 % des entreprises touristiques annoncent une baisse de l'emploi et les deux tiers d'entre elles une chute du chiffre d'affaires. La baisse est quasiment générale : promoteurs immobiliers, artisanat, industries culturelles et créatives, médias, textile...

57 % de l'ensemble des entreprises, ont dĂ©clarĂ© avoir arrĂŞtĂ© dĂ©finitivement ou temporairement leurs activitĂ©s.

Les entreprises touchĂ©es par la crise ont demandĂ© des reports d'Ă©chĂ©ances bancaires (41,8 % des rĂ©pondants), fiscales (37 %) ou de paiement d'acompte (33,7 %). Près de 23 % des entreprises interrogĂ©es ont demandĂ© les trois reports d'Ă©chĂ©ances. Les entreprises sondĂ©es craignent la perte de 165 586 emplois, soit 55,11 % de leurs effectifs. Les activitĂ©s ayant enregistrĂ© une baisse de plus de 50 % de chiffre d'affaires craignent de perdre 100 000 emplois. L’enquĂŞte souligne que 39,2 % des entreprises sont dans des arrĂŞts temporaires et 88 % y ont eu recours ou risquent d'y avoir recours. La plupart des entreprises prĂ©voient une reprise progressive Ă  partir de juin mais le chiffre d'affaires, Ă  divers degrĂ©s, restera impactĂ© tout au long de l'annĂ©e. Les plus impactĂ©s dans la durĂ©e semblent ĂŞtre le tourisme, l'immobilier puis le textile.

Les instances dĂ©cisionnaires pensent-elles dĂ©jĂ  l'après ? Quelles stratĂ©gies de sortie de crise sont envisagĂ©es ? Quelles sont vos recommandations Ă  ce sujet ?

Il y a encore beaucoup d’incertitudes sur la date de sortie de cette crise. Elle ne sera ni globale ni immédiate après la fin de la crise sanitaire. Cette fin n’est d’ailleurs pas encore totalement visible. Il y a encore beaucoup d’incertitudes sur le coût économique que le pays aura à supporter sur le moyen terme. Malgré ces incertitudes, le Comité de veille a entamé les premières réflexions sur la sortie de crise, ses modalités, ses moyens, la cohérence des séquences d’articulation entre le court et le moyen terme, etc.

Il ressort des premières rĂ©flexions du ComitĂ© qu’un Plan de sortie de crise sera annoncĂ© prochainement. Des scĂ©narios sont Ă©tablis prenant en compte les capacitĂ©s et les vitesses de redĂ©marrage des secteurs, l’état de santĂ© financière des entreprises, les prioritĂ©s... Le ComitĂ© aura Ă  se prononcer sur une sĂ©rie d’actions et d’arbitrages Ă  faire : quels sont les secteurs prioritaires ? Ceux qui sont liĂ©s Ă  la couverture de la demande et des besoins essentiels (alimentation, santĂ© et transport notamment) ? Ceux qui peuvent rĂ©pondre Ă  la relance de la demande externe et sont en mesure d’aider Ă  la reconstitution du portefeuille des rĂ©serves en devises ?

Au-delà de la hiérarchisation des priorités, la question de la mobilisation efficace et optimale des leviers d’action est aussi à l’agenda du Comité. Une relance par le soutien de la demande des ménages et par l’incitation à l’offre par l’investissement doit être pensée. Dans ce challenge, la question de la soutenabilité du financement est cruciale. La relance par le budget et la commande publique qui s’impose va être confrontée à la réduction des ressources ordinaires, au creusement du déficit budgétaire et au seuil d’endettement tolérable. Le Parlement a autorisé le gouvernement à dépasser le plafond d’endettement inscrit dans la loi de finances de 2020. L'utilisation de la ligne de précaution et de liquidité (d'un montant de 3 milliards de dollars remboursables sur une période de 5 ans, avec une période de grâce de 3 ans) négociée avec le FMI fin 2018 va permettre d'atténuer les effets de cette crise, et de préserver les réserves de devises permettant de consolider la confiance des investisseurs étrangers et des partenaires bilatéraux et multilatéraux du Maroc. Cette assurance contre les chocs extrêmes n'affecte pas le niveau de la dette publique. Néanmoins, si le déficit budgétaire dépasse une norme soutenable, il faudra financer l’endettement par d’autres lignes de crédits auprès des organismes financiers ou avoir recours au marché des capitaux sans tomber dans un régime de conditionnalité contraignant qui remettrait en cause la souveraineté financière du pays.

L’autre modalité de financement est liée à la capacité du système bancaire marocain à procurer les liquidités nécessaires aux entreprises qui, au-delà de leurs besoins de trésorerie, risquent d’être confrontées à une crise de solvabilité exigeant un renforcement de leur bilan. Dans ce défi du financement du crédit, le système financier national qui dispose d’une solidité financière reconnue sera confronté à la nécessité d’accompagner les entreprises avec une plus grande imagination et réactivité, moins de conditionnalité sur les garanties et de rigidité dans le déblocage des ressources, tout en veillant à préserver sa stabilité financière.

La réussite de la sortie dépendra, sur ce registre, de la combinaison optimale d’un policy mix, fait d’une politique budgétaire soutenable et d’une politique monétaire flexible.

Aujourd’hui, la politique monétaire et de crédit est appelée à être plus flexible, veillant aux fondamentaux de l’inflation et à l’équilibre du taux de change, tout en accompagnant la relance économique par un usage convenablement dosé des techniques conventionnelles et non conventionnelles. La réussite de la sortie dépendra, sur ce registre, de la combinaison optimale d’un policy mix, fait d’une politique budgétaire soutenable et d’une politique monétaire flexible.

Quels enseignements le Maroc pourra-t-il tirer de la crise – en termes de digitalisation des services publics par exemple ?

Le Covid-19 a obligé l’administration à prendre le train du digital. L’une des leçons de cette crise sanitaire est que la digitalisation de quelques départements ministériels a permis de garantir la continuité des services indispensables à la vie des citoyens en ayant recours au télétravail et en limitant les échanges physiques de documents et de courriers administratifs. L’Agence de développement du digital (ADD) a accompagné ces mesures en développant des plateformes digitales respectant les standards et bonnes pratiques techniques en la matière. Le "portail bureau d’ordre digital", facilitant la gestion électronique des flux des courriers entrants et sortants, le "guichet électronique des courriers" avec l’automatisation du processus de traitement des courriers au sein d’une administration donnée, le "parapheur électronique" permettant une dématérialisation complète de flux documentaires, en sont quelques exemples. Plusieurs ministères, collectivités territoriales et établissements et entreprises publics ont adhéré au travail à distance. Il faudra saisir cette opportunité pour institutionnaliser ce système, en le dotant d’un fondement juridique.

Les services de banque en ligne, la distribution des aides financières, le suivi des cours à distance dans les écoles et universités, le télétravail dans les entreprises, la télémédecine, sont autant de pratiques qui se sont développées pendant cette crise et méritent de se pérenniser.

Mais ce sont les TPE et PME qui sont les premières Ă  souffrir de la carence en digitalisation dont fait preuve le Maroc. Alors que les citoyens et consommateurs sont globalement Ă  l’aise avec l’outil numĂ©rique, de nombreuses PME et TPE ont du mal Ă  opĂ©rer leur propre rĂ©volution numĂ©rique par manque de culture et de compĂ©tences numĂ©riques, insuffisance de l’accompagnement financier, fracture numĂ©rique territoriale, relations ambivalentes avec les plateformes en ligne. De quoi ĂŞtre alarmĂ© quand on sait qu’elles constituent 99 % des entreprises marocaines.

Ce contexte de crise sanitaire montre que les grandes et petites entreprises doivent mettre en place une certaine forme d’agilité. Le but étant d’inscrire dans le temps une véritable stratégie autour des outils digitaux de l’entreprise. Le numérique apparaît alors non plus comme un frein mais plutôt comme une étape dans un processus de transformation. L’APEBI (Fédération marocaine des technologies de l'information, des télécommunications et de l'offshoring) s’est récemment mobilisée en lançant des appels à projets innovants à l’adresse des start-ups, TPE, PME, universités, acteurs associatifs, experts locaux...

 

Copyright : Fadel SENNA / AFP

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