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Combattre l’ingérence électorale en ligne

Combattre l’ingérence électorale en ligne
 Ben Nimmo
Auteur
Senior Fellow au Digital Forensic Research Lab (DFRLab) de l’Atlantic Council

L’ingĂ©rence en ligne est une nouvelle menace qui pèse sur un nombre croissant de dĂ©mocraties en pĂ©riode Ă©lectorale. L’élection prĂ©sidentielle amĂ©ricaine, le vote du Brexit ou le rĂ©fĂ©rendum catalan sont autant d’exemples qui nous renseignent sur ces stratĂ©gies d’influence de plus en plus rĂ©currentes. Ils invitent aussi tous les acteurs concernĂ©s Ă  organiser une riposte efficace. Dans cet article, Ben Nimmo, Information Defense Fellow Ă  l’Atlantic Council Digital Forensic Research Lab, analyse ce phĂ©nomène. 

L’ingérence électorale en ligne

En 2016, c’était les États-Unis. L’année dernière, ce fut au tour de la France et de l’Allemagne. Cette année, des élections sont prévues de la Méditerranée à la Scandinavie, et les populations concernées craignent que des puissances extérieures ne s’immiscent dans leur processus électoral via Internet.

Des Ă©lections ont eu lieu Ă  Chypre ce dimanche 28 janvier. Les Italiens iront aux urnes en mars, suivis des SuĂ©dois en septembre. L’atmosphère de ces campagnes est fĂ©brile, et nombreux sont ceux - que ce soit Ă  l’intĂ©rieur ou Ă  l’extĂ©rieur des pays concernĂ©s - qui redoutent l’effet des fake news et de l’ingĂ©rence en ligne sur les processus Ă©lectoraux en cours ou Ă  venir. 

Ces appréhensions sont évidemment liées à la vaste campagne d’influence menée en 2016 par la Russie aux États-Unis afin de discréditer la candidate Hillary Clinton, ainsi qu’à la tentative d’affaiblissement de la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 par la Russie et l’extrême-droite américaine.

Cet article identifie les principales techniques publiques (plutĂ´t que couvertes ou liĂ©es au renseignement) d’interfĂ©rence en ligne, les failles qu’elles exploitent ainsi que les diffĂ©rents types de coopĂ©ration entre acteurs Ă©trangers. Il prĂ©sente Ă©galement plusieurs moyens de renforcer la rĂ©silience des sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques face Ă  ce phĂ©nomène. 

Le piratage 

La stratégie d’interférence causant le plus de dégâts est probablement le piratage, suivi de la publication des e-mails d’un groupe ou d’un leader politique. Les attaques menées contre la campagne de Clinton en 2016 en sont le meilleur exemple

Ă€ deux occasions, des hackers russes, plus ou moins liĂ©s au gouvernement, ont piratĂ© des boĂ®tes mails : celle du Democratic National Committee et celle du directeur de campagne de Clinton, John Podesta. Les e-mails furent transmis Ă  Wikileaks – très opposĂ© Ă  Clinton – qui les a ensuite publiĂ©s au compte-goutte chaque jour du dernier mois de l’élection. 

L’étendue du prĂ©judice portĂ© Ă  la campagne ne peut ĂŞtre exactement mesurĂ©e, bien qu’il semble Ă©vident que la gestion de ces fuites quotidiennes lors du sprint final de l’élection ait dĂ©savantagĂ© Clinton. Qui plus est, le dĂ©bat public en a par la suite Ă©tĂ© profondĂ©ment marquĂ©. 

La Russie est accusĂ©e d’avoir tentĂ© de rĂ©itĂ©rer l’expĂ©rience au cours de la campagne prĂ©sidentielle française de 2017. Cette fois, les e-mails de l’équipe d’Emmanuel Macron furent publiĂ©s sur la plateforme 4chan et largement partagĂ©s par des militants d’extrĂŞme droite amĂ©ricains. Cette opĂ©ration fut cependant nettement moins efficace. 

Deux types de ripostes sont alors possibles : une publique et une privĂ©e. La mĂ©thode privĂ©e consiste Ă  ce que les politiciens investissent davantage dans les techniques de sĂ©curitĂ© de base, y compris dans la formation de leurs Ă©quipes Ă  ces enjeux, afin de leur apprendre Ă  reconnaĂ®tre et Ă  Ă©viter les pièges tendus par les pirates. Cette stratĂ©gie peut rendre le piratage plus ardu, mais n’éradique pas le problème Ă  sa racine. 

La mĂ©thode publique consiste Ă  rapporter toute tentative de piratage le plus rapidement possible, comme ce fut le cas en France, et Ă  avertir les pirates qu’ils sont observĂ©s et suivis, comme cela a Ă©tĂ© fait en Allemagne. Cette mĂ©thode peut ĂŞtre très dissuasive. Ainsi, il est intĂ©ressant de noter que les Ă©quipes de campagne allemandes n’ont Ă©tĂ© confrontĂ©es Ă  aucune fuite avant l’élection, bien que le Parlement allemand ait Ă©tĂ© piratĂ© en 2015

Le piratage est à ce jour la stratégie la plus dangereuse, et la plus difficile à contrer. C’est aussi celle qui requiert le plus de compétences informatiques, ce qui signifie qu’elle n’est pas accessible à tous.

Faux comptes et bots 

Le recours à Internet, et plus particulièrement aux réseaux sociaux, pour partager de fausses informations et des opinions ultra-partisanes parmi les électeurs est une stratégie beaucoup plus simple. Elle est peu coûteuse et peut avoir un impact retentissant

En janvier, une rumeur non fondée annonçant la démission du président sud-africain Jacob Zuma a semé le chaos sur les marchés monétaires internationaux. La fausse information, partagée en partie par des bots (des programmes informatiques qui, se présentent comme des utilisateurs humains sur les réseaux sociaux) via de faux comptes Twitter, selon laquelle Clinton était accusée par un de ses conseillers de la mort de diplomates américains à Benghazi, s’est propagée à travers les États-Unis et fut citée par Trump lors d’un de ses meetings de campagne.

Un montage relayĂ© par le parti d’extrĂŞme droite Alternative fĂĽr Deutschland, prĂ©tendant dĂ©voiler des crimes commis par des migrants, fut partagĂ© par de nombreux comptes de rĂ©seaux sociaux de membres du parti avant d’être discrĂ©ditĂ©, quelques jours seulement avant l’élection. 

Plus grave encore, nous savons dĂ©sormais que la "fabrique de trolls" Ă  St-Petersbourg – une opĂ©ration Ă  grande Ă©chelle qui rĂ©munère des personnes opĂ©rant de faux comptes sur les rĂ©seaux sociaux, souvent par le biais d’insultes et de stigmatisations – a exploitĂ© des centaines de comptes Twitter et Facebook se faisant passer pour des AmĂ©ricains radicaux. Ses messages ont atteint des dizaines de millions d’électeurs, et ont Ă©tĂ© repris par de vrais journalistes dans les pays cibles. 

Ces pratiques reprĂ©sentent un rĂ©el danger pour la dĂ©mocratie, notamment lorsque les messages vĂ©hiculĂ©s incitent Ă  la haine et Ă  la division. Cependant, leur impact dĂ©pend de la nature de la sociĂ©tĂ© qu’elles ciblent. 

Le principe des comptes de trolls ou de bots consiste Ă  se faire passer pour des membres de la communautĂ© visĂ©e, et Ă  utiliser cette mĂŞme communautĂ© pour lĂ©gitimer leurs messages vers un public plus large. L’objectif classique est de radicaliser ce public en l’exposant Ă  des messages extrĂŞmes, Ă©motifs et diviseurs, affaiblissant ainsi toute tentative de dĂ©bat rationnel et de compromis. 

Ce problème ne se limite pas exclusivement Ă  un pays ou Ă  une source. En Suède, par exemple, des militants d’extrĂŞme-droite locaux ont dĂ©jĂ  coopĂ©rĂ© avec des extrĂ©mistes des États-Unis. Des suprĂ©macistes blancs de diffĂ©rents pays ont tentĂ© de vĂ©hiculer leurs messages en Allemagne, ne rencontrant cependant qu’un faible succès. 

Des trolls Ă©trangers se sont fait passer pour des utilisateurs d’extrĂŞme droite et d’extrĂŞme gauche pendant les Ă©lections amĂ©ricaines. En Italie, des avertissements ont circulĂ© Ă  propos d’informations mensongères ou de faux comptes utilisĂ©s, provenant Ă  la fois de l’intĂ©rieur et de l’extĂ©rieur du pays. 

Toutes ces tentatives n’aboutiront pas aux mĂŞmes rĂ©sultats. Leur impact dĂ©pendra de plusieurs facteurs, dont le niveau de confiance dont jouissent les mĂ©dias traditionnels et les partis politiques locaux ; les efforts des gouvernement pour sonner l’alarme ; la force des mĂ©dias indĂ©pendants et des groupes de fact-checking ; et la sensibilisation du public Ă  la rĂ©alitĂ© et au danger de ce type d’interfĂ©rence.  

Il est important de se rappeler que les électeurs américains ont été prévenus à de nombreuses reprises, pendant plusieurs mois, de l’interférence russe – notamment en octobre 2016, un mois avant l’élection, lorsque le bureau du directeur du Renseignement national et le Ministère de la sécurité intérieure américain confirmèrent que la Russie était à l’origine de ces piratages

La France et l’Allemagne ont Ă©tĂ© les premiers Ă  tirer parti de ces avertissements, puisqu’ils n’ont Ă©tĂ© pris au sĂ©rieux aux États-Unis qu’après les Ă©lections.  

Solutions 

Comme le terme "rĂ©seau social" le sous-entend, de telles opĂ©rations affectent l’ensemble de la sociĂ©tĂ©. Notre rĂ©ponse devra donc s’orchestrer Ă  la mĂŞme Ă©chelle. Il est essentiel d’accroĂ®tre notre rĂ©sistance face Ă  ces menaces. Chaque acteur a un rĂ´le Ă  jouer dans cet effort. 

Les plateformes de rĂ©seaux sociaux doivent Ă©tudier les façons dont elles sont manipulĂ©es chaque jour, dĂ©velopper les capacitĂ©s pour contrer ces menaces, et partager davantage d'informations avec leurs utilisateurs et le public. 

La dĂ©cision de Facebook de confirmer que la "fabrique de trolls" russe avait créé 129 Ă©vènements auxquels des milliers d’AmĂ©ricains ont rĂ©pondu prĂ©sent, mais de ne pas identifier clairement ces Ă©vènements pour autant est la preuve d’un manque de transparence troublant – Facebook Ă©tant pourtant plus ouvert que la plupart des plateformes Ă  ce niveau. 

Cependant, imputer toute la responsabilitĂ© aux rĂ©seaux sociaux serait Ă  la fois injuste et contre-productif. Les mĂ©dias traditionnels ont relayĂ© Ă  maintes reprises des publications de comptes issus d’usines de trolls, faisant ainsi preuve d’un manque flagrant de vigilance. De vrais utilisateurs ont Ă©galement partagĂ© des publications provenant de comptes anonymes ultra-partisans, incitant ainsi Ă  la division. Tous doivent donc prendre conscience de l’ampleur de ce phĂ©nomène, et du rĂ´le que chacun y joue. 

Les gouvernements ne devraient faire appel Ă  la loi qu’en dernier recours : accentuer l’emprise du pouvoir lĂ©gislatif sur les canaux d’information ne doit en effet pas ĂŞtre pris Ă  la lĂ©gère. L’accent devrait plutĂ´t ĂŞtre mis sur l’éducation. Il existe des techniques pour dĂ©masquer les bots et dĂ©voiler les fausses informations, mais elles sont toujours l’apanage des experts. Plus ces mĂ©thodes deviendront universelles, plus l’espace occupĂ© par ces acteurs malveillants s’en trouvera rĂ©duit. 

Conclusion

L’ingĂ©rence Ă©lectorale est une menace croissante qui profite de la libertĂ© et de l’anonymat assurĂ©s par Internet pour partager mensonges et informations volĂ©es au plus grand nombre. 

Elle peut ĂŞtre très ciblĂ©e et attaquer un candidat en particulier avec des allĂ©gations tantĂ´t spĂ©cifiques, tantĂ´t diffuses, encourageant ainsi Ă  la haine et Ă  la radicalisation. Elle peut aussi ĂŞtre gĂ©rĂ©e Ă  l’intĂ©rieur comme Ă  l’extĂ©rieur du pays visĂ©. 

Il est crucial de s’organiser pour faire face Ă  cette tendance relativement nouvelle. Les rĂ©seaux sociaux doivent amĂ©liorer leur capacitĂ© Ă  identifier et supprimer les faux comptes en temps rĂ©el. Les journalistes doivent ĂŞtre plus prudents vis-Ă -vis d’informations provenant de comptes anonymes et ultra-partisans. Les services de sĂ©curitĂ© des nations et des partis politiques doivent renforcer leur aptitude Ă  identifier et Ă  parer les tentatives de piratage. 

Avant tout, cependant, les politiciens et les mĂ©dias doivent apprendre Ă  aborder ce problème de manière plus sereine. Les accusations hystĂ©riques ou non-fondĂ©es ne font qu’empirer la situation. Nous devons entretenir un dĂ©bat public correctement informĂ© sur les vraies menaces d’interfĂ©rence, les vrais outils utilisĂ©s par les pirates, et les vrais moyens de les identifier et de les vaincre. 

L’ingĂ©rence Ă©lectorale se nourrit des Ă©motions des Ă©lecteurs : la colère, la peur et la haine. Il est donc essentiel de traiter ces sujets Ă  froid et de se concentrer sur les techniques exploitĂ©es par l’interfĂ©rence pour mieux les affronter.  

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