Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Cadre financier pluriannuel de l’Union europĂ©enne : Ă  la recherche d’une stratĂ©gie

Cadre financier pluriannuel de l’Union européenne : à la recherche d’une stratégie
 Michael Benhamou
Auteur
Directeur d'OPEWI

Parmi les sujets europĂ©ens occultĂ©s par le Brexit, celui de la dĂ©finition du prochain cadre financier pluriannuel de l'Union europĂ©enne (UE) apparaĂ®t Ă  Bruxelles comme l'un des plus stratĂ©giques - et l’un des plus Ă©pineux. Tous les sept ans, les États membres dĂ©finissent une trajectoire financière avec une certaine routine bureaucratique, dans laquelle s’imposent des scĂ©narios dĂ©bordants d'Ă©quations. La situation se prĂ©sente cette fois-ci diffĂ©remment : la modification des Ă©quilibres politiques au niveau europĂ©en rend les nĂ©gociations particulièrement complexes.
 
Quatre lignes de fractures opposent désormais les Etats membres au sein de l'UE :

  1. l’enjeu du montant du budget pour la période 2021-2027, les Etats membres du Nord de l’Europe et l'Allemagne préconisant une légère réduction de ce budget alors que la plupart des autres pays et le Parlement européen plaident pour son augmentation ;
  2. la question des priorités des dépenses, dans la mesure où les anciens programmes comme le Fonds de cohésion et la politique agricole commune (PAC) sont remis en cause par la volonté de financer de nouvelles priorités, en matière de changement climatique ou de sécurité notamment ;
  3. le dĂ©fi des ressources propres de l'UE, certains États membres exprimant des rĂ©ticences Ă  l’idĂ©e d’offrir Ă  Bruxelles une vĂ©ritable base d'imposition alors que d'autres insistent pour que les diffĂ©rents “rabais”, ces rĂ©ductions dont bĂ©nĂ©ficient certains des Etats, soient dĂ©finitivement supprimĂ©es ; 
  4. la problĂ©matique de la conditionnalitĂ© liĂ©e Ă  l’Etat de droit dans le budget, par laquelle les Etats membres qui renoncent Ă  lutter efficacement contre la fraude ou la corruption pourraient voir leur accès aux fonds europĂ©ens rĂ©duit ou supprimĂ©. 

Il convient aujourd’hui d’apporter davantage de clarté dans le débat budgétaire européen. Dans une récente Résolution datée du 10 octobre, le Parlement européen a rappelé au Conseil, en des termes inhabituels et durs, qu'il “n’a aucunement l’intention de se laisser contraindre à accepter un accord insatisfaisant par manque de temps”, tout en demandant à la Commission de “présenter un plan d’urgence constituant un filet de sécurité" dans le cas où aucun accord ne pourrait être conclu d’ici le 1er janvier 2021.

Compte tenu de la nouvelle rĂ©partition des forces au sein du Parlement europĂ©en issu des Ă©lections de mai dernier, ce risque est rĂ©el et bien fondĂ©. Pour justifier les Ă©volutions budgĂ©taires, les gouvernements de l’Union devront dĂ©sormais formuler une vision plus claire, une vision plus politique, et probablement nĂ©gocier davantage avec les reprĂ©sentants de l'UE que lors de la prĂ©cĂ©dente mandature. 
 
Les infographies suivantes ont pour objectif d’aider les parties prenantes dans cette discussion et d’informer les citoyens européens qui souhaitent comprendre comment est utilisé leur argent

Les chiffres du budget europĂ©en entre 2014 et 2018 sont ici utilisĂ©s pour mesurer le gain ou la contribution annuelle par citoyen (Source : Commission europĂ©enne).

 

Il apparaĂ®t clairement que les rĂ©cents budgets de l'UE ont favorisĂ© les pays d’Europe centrale et orientale et les pays du Sud - la Grèce, l'Espagne et le Portugal. Pourtant, certains Etats du Sud, comme l'Italie par exemple, ont donnĂ© Ă  l'Union europĂ©enne  plus qu'ils n’en ont tirĂ© de fonds : en moyenne, au cours de la pĂ©riode 2014-2018, chaque citoyen italien a indirectement versĂ© 81 euros par an Ă  l'UE. Dans l'ensemble, exception faite de pays comme la Belgique et le Luxembourg, les Etats membres ont continuĂ© Ă  aider les pays de l’ex-URSS Ă  rattraper le reste du continent.

L’évolution du PIB par habitant est mesurĂ©e en utilisant les chiffres de 2012 et ceux de 2018 pour en saisir les variations. Ces donnĂ©es qui concernent l’UE Ă  27 se fondent sur une moyenne fixĂ©e Ă  100 pour les deux annĂ©es (Source : Eurostat).

Comme escomptĂ© par Bruxelles et par les États membres, le rattrapage des pays d'Europe centrale et orientale est devenu une rĂ©alitĂ©, bien que les indicateurs Ă©conomiques donnent toujours Ă  voir d'importants Ă©carts entre l'Ouest et l'Est en matière de salaires et de productivitĂ©. Il convient Ă©galement de noter qu’en 2018, l'Irlande, l'Espagne et le Portugal Ă©taient Ă©galement plus proches de la moyenne europĂ©enne qu'ils ne l'Ă©taient en 2012. Ces constats ne signifient pas un dĂ©clin du Nord et de l’Ouest de l’Europe : les Ă©conomies de ces pays ont toutes progressĂ© durant cette pĂ©riode, mais Ă  un rythme plus lent que les pays qui apparaissent ici en bleu.

Est ici calculĂ©e l'Ă©volution budgĂ©taire entre le cadre financier de la pĂ©riode 2014-2020 d’une part et le projet de cadre paru en mai 2018 pour la pĂ©riode 2021-2027 (Source : Commission europĂ©enne).

Avec la diminution des recettes de l’UE inhĂ©rente au Brexit et la dĂ©cision de rĂ©duire les fonds de cohĂ©sion - les progrès attendus pour l’Est ayant Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s - les allocations versĂ©es Ă  la plupart des pays europĂ©ens devraient elles aussi diminuer dans le prochain cadre financier. Les pays d'Europe centrale sont particulièrement touchĂ©s par cette baisse. Inversement, l'Europe du Sud semble avoir Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e : l'Espagne, l'Italie et l'Europe du Sud-Est font ainsi exception Ă  cette règle. La Commission europĂ©enne a principalement pris en compte les Ă©volutions en matière de PIB (voir carte 2) avant de soumettre ce scĂ©nario au Conseil europĂ©en et au Parlement.

Est ici comparĂ©e l’évolution des catĂ©gories de dĂ©penses de la Commission europĂ©enne (Sources : Commission europĂ©enne).

La part des allocations consacrĂ©es Ă  l'agriculture, Ă  la cohĂ©sion territoriale et aux activitĂ©s sociales a fortement diminuĂ© au cours des trente dernières annĂ©es : elle reprĂ©sentait environ 80 % du total en 1988, contre 60 % pour les projections concernant la pĂ©riode 2021-2027. A elle seule, la part des dĂ©penses de la politique agricole commune (PAC) a diminuĂ© de 30 %. La ligne jaune de ce graphique, qui reprĂ©sente les "autres programmes", cache les nouveaux dĂ©fis europĂ©ens et la perception de la “valeur ajoutĂ©e europĂ©enne”. Sa composition apparaĂ®tra dans le graphique suivant, rĂ©partie entre les domaines de la sĂ©curitĂ©, de la dĂ©fense, de la recherche ou de la gestion des frontières extĂ©rieures notamment.

Le cadre budgĂ©taire pour la pĂ©riode 2014-2020 est ici comparĂ© aux donnĂ©es prĂ©vues pour 2021-2027, en milliards d’euros (Source : Commission europĂ©enne, proposition de budget de mai 2018).

Le prochain cadre financier pluriannuel europĂ©en semble marquĂ© par l’ambition de protĂ©ger les EuropĂ©ens contre les menaces extĂ©rieures, qu'elles soient gĂ©opolitiques ou Ă©conomiques, au dĂ©triment de la cohĂ©sion du continent. Les programmes visant Ă  renforcer les capacitĂ©s de recherche et d'innovation (+ 21,2 milliards d'euros), les systèmes de gestion des frontières (+ 13,3 milliards d'euros) ou l'architecture de dĂ©fense (+ 22,3 milliards d'euros) bĂ©nĂ©ficient Ă  ce titre d’un traitement particulier. Il n'en va pas de mĂŞme pour les fonds de cohĂ©sion : la rĂ©duction des montants allouĂ©s aux programmes sociaux, Ă  la cohĂ©sion territoriale et au soutien Ă  l'agriculture apparaĂ®t comme très marquĂ©e au sein du cadre budgĂ©taire pour la pĂ©riode 2021-2027. Cette nouvelle orientation constitue un virage par rapport au temps de l'après-guerre froide et aux pratiques inhĂ©rentes Ă  l'Ă©largissement de l’UE.  

Conclusions

Dans notre tentative de clarification des mĂ©andres budgĂ©taires europĂ©ens, nous avons identifiĂ© plusieurs faits importants qui ressortent de ces infographies. 
 

  • Le nouveau cadre financier pluriannuel de l’Union europĂ©enne recherche une nouvelle forme d’équilibre. Les pays ou rĂ©gions Ă  faibles performances Ă©conomiques continuent de recevoir un soutien europĂ©en supplĂ©mentaire, mais la Commission europĂ©enne oriente ses fonds dans deux directions : l'innovation et la recherche, afin que l’Europe conserve un avantage commercial et son autonomie technologique, ainsi que la sĂ©curitĂ© et la dĂ©fense, par anticipation de possibles tensions. 
     
  • Par consĂ©quent, on constate une diminution gĂ©nĂ©rale des fonds de cohĂ©sion, qu'ils soient rĂ©gionaux ou sociaux. MalgrĂ© les ajustements rĂ©gionaux, des rĂ©ductions sont Ă  attendre au Nord, Ă  l'Ouest et au Nord-Est de l’Europe, alors que les pays du Sud-Est (Bulgarie, Roumanie) et du Sud (Espagne, Italie, Grèce) dĂ©rogent Ă  cette règle. Ce traitement de faveur fait Ă©cho aux difficultĂ©s Ă©conomiques persistantes de ces diffĂ©rentes parties du continent, illustrĂ©es par les comparaisons en matière d’évolution du PIB par habitant.
     
  • Le cadre financier pluriannuel proposĂ© par la Commission europĂ©enne pour 2021-2027 reflète certains des enseignements issus des Ă©lections europĂ©ennes de 2019 : davantage d'efforts sont consentis sur les enjeux migratoires, pour la gestion des frontières et pour la dĂ©fense. Pourtant, peu de choses ont vĂ©ritablement Ă©voluĂ© du cĂ´tĂ© de la lutte contre le changement climatique et de la protection de l'environnement, d'oĂą les efforts de "transition climatique" suggĂ©rĂ©s par la nouvelle prĂ©sidente de la Commission, Ursula von der Leyen. En outre, d’aucuns pourraient avancer que le soutien Ă  l'innovation et aux politiques numĂ©riques, conjuguĂ© Ă  la diminution des fonds destinĂ©s Ă  l'agriculture et Ă  la pĂŞche, est susceptible de venir creuser le fossĂ© entre les petites villes et les centres urbains plus denses. Les disparitĂ©s rĂ©gionales demeurent un problème central pour l’UE, l'Ă©cart Ă©conomique semblant se creuser entre les capitales et les pĂ©riphĂ©ries, en dĂ©pit des tentatives de rĂ©ajustements.

Une proposition budgĂ©taire n'est jamais parfaite. Pourtant, le projet de la Commission apparaĂ®t comme une tentative d'adaptation de l’UE aux nouvelles rĂ©alitĂ©s europĂ©ennes et mondiales. L’audace que l’on peut dĂ©celer dans ce projet de cadre financier pluriannuel prĂ©sente cependant le risque d’accroĂ®tre les difficultĂ©s politiques au sein de l’UE : les coupes budgĂ©taires que subiront les pays du Nord-Est entraĂ®neront-elles des tensions supplĂ©mentaires entre l'Est et l'Ouest ? Les eurodĂ©putĂ©s nouvellement Ă©lus, dont les deux tiers ne connaissent pas les subtilitĂ©s des arcanes bruxelloises, auront-ils suffisamment de temps et d'expĂ©rience pour saisir la logique de ce budget ? Seront-ils capables de trouver un consensus dans des circonstances financières et politiques aussi contraignantes, avec un Brexit toujours en suspens et en l’absence de nouvelles ressources propres pour l’Union ? 
 
Les députés européens semblent prêts à s'attaquer à ces questions. Quel que soit le résultat, le montant du prochain cadre financier européen devrait correspondre aux attentes exprimées par la population vis-à-vis de l'Europe - tant au niveau national qu'international. Bruxelles ne saurait faire plus avec moins.

 

Remerciements particuliers Ă  Dhara Shah, fondatrice de Pykih, pour les infographies.

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne