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13/12/2017
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Brexit : on peut passer aux choses sĂ©rieuses maintenant ?

Brexit : on peut passer aux choses sérieuses maintenant ?
 Eric Chaney
Auteur
Expert AssociĂ© - Économie

Le rapport conjoint de l’Union europĂ©enne et du Royaume-Uni, rĂ©vĂ©lĂ© le matin du 8 dĂ©cembre par Theresa May et Jean-Claude Juncker, commence par un sobre avertissement "tant qu’il n’y a pas d’accord sur tout, il n’y a pas d’accord". Il est cependant clair que les positions ont suffisamment bougĂ© pour qu’un accord de sĂ©paration soit possible : la partie britannique s’est finalement inclinĂ©e devant la rĂ©alitĂ© non nĂ©gociable des TraitĂ©s, et a acceptĂ© Ă  peu prĂšs telles quelles les positions de la Commission europĂ©enne. À moins d’un coup de Trafalgar, l’accord devrait ĂȘtre entĂ©rinĂ© par les chefs d’Etat de l’Union lors du sommet du 15 dĂ©cembre. Dix-huit mois aprĂšs le rĂ©fĂ©rendum, il Ă©tait grand temps et l’on ne peut que dĂ©plorer le temps perdu jusque-lĂ  en raison des illusions créées par une campagne du Brexit menĂ©e Ă  coup de chiffres fantaisistes, voire mensongers.

Les nĂ©gociations sur l’avenir des relations entre l’Union et le Royaume-Uni vont donc commencer dĂšs les premiers jours de 2018. Leur complexitĂ© sera telle qu’il est impossible qu’elles soient achevĂ©es Ă  l’échĂ©ance prĂ©vue pour le retrait du pays, fin mai 2019, soit deux ans aprĂšs l’invocation de l’article 50 par le Premier ministre britannique. Le compromis du 8 dĂ©cembre contient dĂ©jĂ  une clause de prolongation de prĂšs de deux ans, pĂ©riode durant laquelle la sortie du Royaume-Uni resterait purement formelle, les lois et rĂšglements de l’UE continuant Ă  s‘appliquer, y compris le recours Ă  la Cour europĂ©enne de justice (CEJ), et la contribution au budget de l’Union. Preuve si l’en est qu’il ne reste strictement rien des prĂ©tentions de Brexiters comme Boris Johnson ou Nigel Farage, ce qui explique la colĂšre de ce dernier et rend sujette Ă  caution l’acceptation de l’accord par le prĂ©cĂ©dent et ses collĂšgues du cabinet Michael Gove ou David Davis.

Deux points d’accord solides et un accord de façade sur l’Irlande

Avant de dessiner ce que pourrait ĂȘtre la seconde phase des nĂ©gociations, un mot des trois points essentiels de l’accord de sĂ©paration, dont l’un empiĂšte d’ailleurs sur la phase suivante.

  • Primo, les droits spĂ©cifiĂ©s par les TraitĂ©s des quelques trois millions de citoyens de l’Union rĂ©sidant et/ou travaillant au Royaume-Uni, ainsi que de leurs conjoints et enfants, seront respectĂ©s par l’administration et les tribunaux britanniques, avec recours possible auprĂšs de la CEJ pendant huit ans aprĂšs leur dĂ©part. De mĂȘme, les droits des citoyens britanniques rĂ©sidant dans l’Union seront respectĂ©s selon la rĂšgle de rĂ©ciprocitĂ©, point qui n’avait jamais fait de difficultĂ©s, alors qu’inversement, l’administration britannique avait dĂ©jĂ  engagĂ© des procĂ©dures de dĂ©portation pour les conjoints de certains citoyens de l’UE. Le bĂ©nĂ©fice de l’accord demandera nĂ©anmoins un enregistrement administratif dont le document dit qu’il sera simplifiĂ© et gratuit

  • Secundo, le Royaume-Uni s’engage Ă  honorer ses engagements budgĂ©taires, tels que listĂ©s dans le cadre budgĂ©taire pluri-annuel 2014-2020, jusqu’au 31 dĂ©cembre 2020 et au-delĂ , pour les programmes encore en cours - les si fameux "reste Ă  liquider". En bref, le Royaume-Uni s’est alignĂ© sur les propositions de la Commission, et les deux parties ont laissĂ© Ă  de futures nĂ©gociations le dĂ©tail des transferts monĂ©taires dans les deux sens, ainsi que leur calendrier. Les diverses estimations faites, aussi bien Ă  Londres qu’à Bruxelles, convergent autour d’un coĂ»t net de l’ordre de 50 milliards d’euros pour le Royaume-Uni. Ce montant serait Ă©talĂ© sur une pĂ©riode Ă  prĂ©ciser, celle de 12 ans choisie pour le remboursement de la part du capital de la Banque europĂ©enne d’investissement dĂ©tenu par ce dernier, donnant une idĂ©e des durĂ©es envisagĂ©es. 
  • Tertio, les deux parties se sont accordĂ©es sur un cadre flou concernant la frontiĂšre entre l’Irlande du Nord et la RĂ©publique d’Irlande. Le principe de base en est le respect de l’accord du Vendredi Saint conclu en 1998, qui mit fin aux affrontements confessionnels en Ulster. Le Royaume-Uni s’engage Ă  ne pas Ă©riger de frontiĂšre "dure" entre le nord et le sud de l’üle, Ă  ne pas introduire de barriĂšre rĂšglementaire qui nuirait aux relations Ă©conomiques entre les deux parties, et Ă  respecter strictement les rĂšgles du marchĂ© unique et de l’union douaniĂšre qui sous-tendent l’accord du Vendredi Saint. Ce dernier point est valable mĂȘme en cas d’échec des futures nĂ©gociations commerciales avec l’UE. Mais dans le mĂȘme temps, le Royaume-Uni rappelle son engagement Ă  prĂ©server l’intĂ©gritĂ© de son propre marchĂ© intĂ©rieur, celui-ci incluant par dĂ©finition l’Irlande du Nord. Tout ceci est donc contradictoire mais comme il faudra bien qu’une frontiĂšre entre l’Union et le Royaume-Uni passe quelque part, l’accord du 8 dĂ©cembre consiste Ă  affirmer des principes, et Ă  laisser Ă  la nĂ©gociation ultĂ©rieure le soin de trancher ce vĂ©ritable nƓud gordien (1).

Les nĂ©gociations sur la relation entre l’Union et le Royaume-Uni aprĂšs le dĂ©part de ce dernier comporteront plusieurs dimensions, les relations Ă©conomiques constituant la plus importante et la plus complexe. Citons-en pourtant deux qui ne sont pas directement Ă©conomiques mais dont l’importance stratĂ©gique est Ă©vidente : sĂ©curitĂ© et dĂ©fense, d’une part, coopĂ©ration scientifique, d’autre part. Comme le poids militaire et scientifique du Royaume-Uni dĂ©passe largement son strict poids Ă©conomique, il devrait ĂȘtre dans l’intĂ©rĂȘt de tous de prĂ©server, voire d’approfondir les relations dans ces deux domaines. Celles-ci ne relĂšvent d’ailleurs pas nĂ©cessairement du cadre multilatĂ©ral UE-Royaume-Uni mais peuvent aussi ĂȘtre bilatĂ©rales – franco-britanniques en matiĂšre de dĂ©fense par exemple - ou s’insĂ©rer dans un cadre plus large que l’Union, comme c’est le cas du Conseil europĂ©en de la recherche, qui ne limite pas l’attribution de ses bourses aux seuls chercheurs europĂ©ens.   

Dures rĂ©alitĂ©s : le Royaume-Uni a peu de pouvoir de nĂ©gociation et il n’y aura pas d’accord en 2020

Revenons aux relations Ă©conomiques. La dure rĂ©alitĂ© de la nĂ©gociation est que toute entrave aux Ă©changes entraĂźnera une perte de richesse pour les deux parties, mais que celle-ci sera de trois Ă  dix fois plus importante pour le Royaume-Uni que pour l’Union, selon les diverses estimations disponibles (2). Dans ces conditions, l’incitation Ă  chercher le meilleur compromis possible, qui limiterait les pertes conjointes des deux parties, sera faible cĂŽtĂ© Union, et le pouvoir de nĂ©gociation du Royaume-Uni fort limitĂ©. La raison de fond est connue depuis longtemps : les exportations de biens et services du Royaume-Uni vers l’Union gĂ©nĂšrent environ sept fois plus de revenu par unitĂ© de PIB pour le Royaume que ce n’est le cas dans l’autre sens.

Le but officiellement recherchĂ© par les Britanniques est de sortir du marchĂ© unique et mĂȘme de l’union douaniĂšre, de façon Ă  recouvrer leur libertĂ© en matiĂšre de commerce, de normes et de rĂšglementation, puis de nĂ©gocier un accord de libre-Ă©change avantageux avec l’Union. Étant entendu, comme l’indique l’accord du 8 dĂ©cembre, que la sortie ne serait effective qu’aprĂšs 2020, de façon Ă  laisser du temps aux nĂ©gociateurs. Tout le problĂšme sera de s’accorder sur ce que veut dire "avantageux". CotĂ© Union, on martĂšle qu’il ne peut y avoir d’accĂšs intĂ©gral au marchĂ© unique, pour les biens et services seulement si les deux autres libertĂ©s de circulation - les capitaux et les hommes - sont respectĂ©es. Ce qui exclut d’avance cette option, puisque c’est sur le contrĂŽle de l’immigration que s’est jouĂ© le referendum. Il faudra donc nĂ©gocier bien par bien, service par service, rĂ©glementation par rĂ©glementation, tout en respectant les contraintes de l’Organisation mondiale du commerce
 Les expĂ©riences rĂ©centes, comme celle de l’accord de libre-Ă©change avec le Canada (CETA) qui prit 8 ans, alors que les enjeux Ă©taient bien moindres, rendent trĂšs peu probable la possibilitĂ© d’un accord avant fin 2020. Le risque d’un "hard Brexit", certes dommageable aux deux parties, mais infiniment plus pour le Royaume-Uni, jouera Ă  nouveau en faveur de l’Union et devrait pousser le Royaume-Uni Ă  nĂ©gocier dans un premier temps un accord de transition. L’esquisse du 8 dĂ©cembre en donne une idĂ©e : formellement, le Royaume-Uni n’est plus membre de l’Union mais, pratiquement, mĂȘme aprĂšs 2020, il continuerait Ă  en accepter les rĂšgles essentielles, Ă  l’exception probablement, de la libre circulation des personnes.

Pas trop de difficultĂ©s pour les biens ; pour les services, c’est une autre affaire

Alors qu’il Ă©tait inacceptable pour l’Union de mener en parallĂšle les nĂ©gociations sur les clauses de sĂ©paration et sur les futures relations, on sera moins inflexible Ă  Bruxelles sur la conduite simultanĂ©e d’une nĂ©gociation sur la transition, et sur l’état final, maintenant que Londres a bu la potion amĂšre de l’accord du 8 dĂ©cembre.

La nĂ©gociation sur les Ă©changes de biens ne devrait pas soulever de grosses difficultĂ©s, surtout en ce qui concerne les biens manufacturĂ©s. Quelques zones de friction sont dĂ©jĂ  apparues, comme les droits de pĂȘche et on sait par expĂ©rience que l’agriculture est toujours un sujet dĂ©licat dans les nĂ©gociations internationales. Mais, comme les agriculteurs et Ă©leveurs des deux cĂŽtĂ©s de la Manche ont appris Ă  coexister sans ĂȘtre protĂ©gĂ©s les uns des autres, on devrait pouvoir parvenir Ă  un accord. En rĂ©alitĂ©, la principale difficultĂ© sera d’ordre intĂ©rieur au Royaume-Uni : comment compenser les gĂ©nĂ©reux subsides de l’UE Ă  ses propres Ă©leveurs et agriculteurs, dont, soit dit en passant, la famille royale se taille la part du lion ? 

En revanche, pour les services, la nĂ©gociation promet d’ĂȘtre rude. Et par services, il faut bien sĂ»r entendre services financiers : intermĂ©diation financiĂšre, accĂšs aux marchĂ©s de capitaux et aux marchĂ©s dĂ©rivĂ©s, confection et distribution de produits d’épargne ou encore assurance. Autant est-il raisonnable de penser qu’en matiĂšre de produits manufacturĂ©s, la puissance Ă©conomiquement dominante en Europe continentale, l’Allemagne, poussera Ă  prĂ©server les principes du libre-Ă©change, puisque l’exportation de biens est son domaine d’excellence. Autant les rĂ©ticences seront grandes en matiĂšre de services financiers, chaque pays, France bien sĂ»r, mais aussi Allemagne, Pays-Bas et Irlande ayant en tĂȘte un scĂ©nario de dĂ©peçage de la City de Londres et de partage des dĂ©pouilles. Si la logique de ce jeu non-coopĂ©ratif Ă©tait suivie, tout le monde serait assurĂ© de perdre, je crains.

Plus de passeport financier, mais quoi Ă  la place ?

La question est cruciale pour le Royaume-Uni, oĂč le secteur financier, s’il ne gĂ©nĂšre que 7,5 % du PIB britannique, compte pour 13 % des exportations de biens et services, et, selon le consultant Oliver Wyman, obtient un quart de ses revenus en Europe continentale. Mais elle est aussi cruciale pour l’Europe continentale dont la capitale financiĂšre est, nolens volens, Londres. C’est bien Ă  Londres que les entreprises europĂ©ennes trouvent leur financement, grĂące aux marchĂ©s secondaires des titres de dette en particulier. C’est Ă  Londres Ă©galement qu’elles peuvent se couvrir contre les risques, de crĂ©dit comme de change, grĂące aux marchĂ©s dĂ©rivĂ©s. Et pour les plus grandes d’entre elles, Londres leur permet d’ĂȘtre en contact constant avec les investisseurs du monde entier.

Le passeport dont bĂ©nĂ©ficie l’industrie financiĂšre britannique, la plus sophistiquĂ©e et cosmopolite d’Europe, ne survivra pas Ă  la scission, mĂȘme s’il est possible qu’il soit conservĂ© durant la longue pĂ©riode de transition. Une solution coopĂ©rative serait que les deux parties acceptent la rĂšgle de rĂ©ciprocitĂ© en matiĂšre de services financiers ; ce sous la supervision de la Banque centrale europĂ©enne (BCE) dans l’Union (et pas seulement dans la zone euro) et de la Banque d’Angleterre outre-Manche. En ce qui concerne les opĂ©rations de trading et de couverture en euro, la Banque d’Angleterre devrait accepter le droit de supervision de la BCE, en Ă©change du maintien de l’intĂ©gritĂ© des marchĂ©s gĂ©rĂ©s Ă  Londres. La BCE semble ouverte Ă  une telle solution, puisque ses reprĂ©sentants ont expliquĂ© que la question n’était pas d’ordre gĂ©ographique, mais de responsabilitĂ© de supervision.

Difficile Ă  ce stade d’anticiper ce que sera l’accord sur les services financiers. La logique du partage des dĂ©pouilles nous conduirait Ă  un mauvais accord, qui renchĂ©rirait le coĂ»t du capital pour les entreprises de l’Union et les laisserait moins bien couvertes contre les risques. Une nĂ©gociation sous forte contrainte temporelle encouragerait cette logique. A l’inverse, un accord Ă©tabli au cours d’une longue pĂ©riode de transition laisserait ses chances Ă  la logique de la minimisation des pertes jointes. GrĂące Ă  l’accord du 8 dĂ©cembre, rien d’irrĂ©versible, comme la relocalisation des grandes banques d’investissement amĂ©ricaines, ne se produira Ă  moyen terme. Essentiellement, on a gagnĂ© du temps pour aller vers une solution raisonnable, qui n’est pas garantie pour autant.

 

 


(1) A ce sujet, Alan Beattie du Financial Times fait justement remarquer qu’une fois le Royaume-Uni hors de l’Union, laisser biens et services s’écouler librement Ă  travers la frontiĂšre intra-irlandaise transgresserait une rĂšgle d’or de l’OMC - la clause de la nation la plus favorisĂ©e - alors mĂȘme que le Royaume-Uni devra reconstruire sa position au sein de l’OMC, puisqu’il n’y sera plus reprĂ©sentĂ© par l’Union. Par exemple, pour que les gigots d’agneau irlandais continuent Ă  entrer librement en Ulster et donc au Royaume-Uni, il faudrait qu’il en soit de mĂȘme pour leurs homologues nĂ©o-zĂ©landais, ce qui ruinerait les Ă©leveurs britanniques. Pour circonvenir la rĂšgle, il faudrait que s’établisse une zone de libre-Ă©change entre Londres et Bruxelles
 On tourne en rond !

 

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