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"Brain-dead" vu de Washington

 Benjamin Haddad
Auteur
Directeur Europe de l’Atlantic Council

It’s all about Trump

La déflagration provoquée par l’interview donnée par Emmanuel Macron au magazine The Economist, à Washington comme dans les capitales européennes, force à reconnaître que le président de la République a mis à nu des tabous et hypocrisies du débat transatlantique. Comme souvent à Washington, le débat sur les propos de Macron est vu à travers une grille de lecture principale : Trump, et surtout la question de savoir s’il représente une tendance profonde de la vie publique américaine ou une parenthèse.

L’establishment politique de DC, qui abhorre Trump, redoute que le reste du monde tire des conséquences trop durables de sa présidence. Convaincus (et espérant) que leur président est une aberration historique, ignorant les continuités avec son prédécesseur (sur le burden sharing avec les alliés, le pivot vers l’Asie, le refus de l’intervention en Syrie), mais aussi les changements plus structurels de l’ordre international, nombre d’analystes américains préfèreraient que les Européens fassent fi de leur président et attendent calmement la suite, le retour à la normale. Pire, la parole diplomatique devenant performative, l’interview d’Emmanuel Macron pourrait même précipiter le départ américain tant redouté du continent européen. "Il a raison mais il ne faut pas le dire" suggèrent ainsi de nombreux interlocuteurs en privé.

Nombre d’analystes américains préfèreraient que les Européens fassent fi de leur président et attendent calmement la suite, le retour à la normale.

Dans son interview comme dans son action diplomatique (ouverture à la Russie, veto à l’ouverture de l’adhésion de nouveaux membres de l’EU), Macron fait le pari inverse de l’élite intellectuelle de Washington : celui d’un monde qui a durablement changé ; où l’Europe doit accepter de se réconcilier avec les logiques de puissance et assumer son autonomie ; où l’universalisme libéral américain ou européen doit prendre en compte la réalité de ses échecs des dernières décennies.

Il est en cela beaucoup plus en phase avec Donald Trump ou Elizabeth Warren qu’avec la Brookings Institution ou le Washington Post. Une dĂ©sillusion pour ceux qui l’imaginaient en hĂ©raut de l’ordre libĂ©ral international, oubliant que son Ă©lection est aussi une consĂ©quence du mĂ©contentement des populations occidentales. MĂŞme certaines voix favorables Ă  Macron aux États-Unis se sont focalisĂ©es sur la dimension anti-Trump de son argumentation. L’influent sĂ©nateur dĂ©mocrate du Connecticut Chris Murphy rate ainsi l’essence du propos du prĂ©sident français en croyant le soutenir dans un tweet du 7 septembre : "Macron ne fait que dire ce que tout le monde sait. Chaque jour oĂą il reste au pouvoir, Trump est un risque pour la sĂ©curitĂ© globale. Les attaques constantes de Trump contre l’OTAN, et son indiffĂ©rence envers les alliĂ©s, ont anĂ©anti la confiance globale dans la sĂ©curitĂ© collective. C’est un dĂ©sastre."

L’OTAN en Ă©tat de mort cĂ©rĂ©brale ?

Au sein du microcosme des "transatlanticistes" de DC, le Président français était déjà sous le feu des critiques depuis l’opposition française à l’ouverture des négociations d’adhésion à l’UE pour l’Albanie et la Macédoine du Nord. Des officiels français de passage à Washington ces dernières semaines ont ainsi pu être surpris de voir la Macédoine du Nord mentionnée à de nombreuses reprises au cours des entretiens avec des représentants du Département d’État ou de think tanks. L’interview à The Economist a ajouté une couche, en particulier avec l’utilisation du terme "brain-dead" pour illustrer l’Alliance Atlantique.

Les critiques du PrĂ©sident montrent, chiffres Ă  l’appui, que l’OTAN a Ă©tĂ© au contraire renforcĂ©e depuis le sommet de Varsovie de 2014, retrouvant un sens Ă  sa mission avec l’invasion du Donbass et l’annexion de la CrimĂ©e. En effet, dans la dernière annĂ©e d’Obama et les deux premières annĂ©es de Trump, le budget allouĂ© Ă  la prĂ©sence amĂ©ricaine en Europe de l’Est (European Deterrence Initiative - EDI) est passĂ© de moins d’un milliard Ă  6,5 milliards de dollars, signe d’une continuitĂ© institutionnelle au-delĂ  des atermoiements partisans. Le magazine Foreign Policy consacre quant Ă  lui un article aux progrès rĂ©alisĂ©s par l’organisation ces dernières annĂ©es : augmentation des budgets de dĂ©fense de ses membres, une centaine d’exercices militaires en 2019, une mobilitĂ© militaire renforcĂ©e.

Trois bémols s’imposent cependant face à ces observations légitimes. La tendance est déjà à la baisse. Dans le budget 2020, Trump a imposé une réduction de 10 % de l’enveloppe d’EDI pour financer la construction du mur au Mexique. Par ailleurs, une présidence démocrate risque de se focaliser sur les questions intérieures, en particulier si la gauche du parti l’emporte. Dans un article intéressant sur les risques d’une politique étrangère Warren, l’analyste de la Brookings Tom Wright souligne que l’extension du budget de défense, contenue au sein d’une enveloppe spécifique (Overseas Contigency Operations), annulable d’un trait de stylo du Président, risque de faire les frais du programme intérieur ambitieux de la Sénatrice du Massachusetts (assurance maladie universelle, suppression de la dette étudiante, démantèlement des GAFA et de grandes banques).

Macron renoue paradoxalement avec des dĂ©bats qui agitaient Washington avant 2014, depuis la fin de la Guerre froide sur le rĂ´le de l’OTAN : lutte contre le terrorisme, out-of-area operations, alliance globale des dĂ©mocraties, etc.

Plus fondamentalement, Macron anticipe prĂ©cisĂ©ment la critique dans l’interview en reconnaissant que si l’institution se porte bien sur le plan opĂ©rationnel, c’est bien son pilotage politique, ses divisions avec des acteurs comme la Turquie, et ses prioritĂ©s stratĂ©giques qui posent question. En cela, Macron renoue paradoxalement avec des dĂ©bats qui agitaient Washington avant 2014, depuis la fin de la Guerre froide sur le rĂ´le de l’OTAN : lutte contre le terrorisme, out-of-area operations, alliance globale des dĂ©mocraties, etc.

Certains auteurs se rĂ©clamant de l’école rĂ©aliste dĂ©fendent les propos du PrĂ©sident, reprenant les thèses de l’obsolescence de l’Alliance depuis la fin de la Guerre froide. Jacob Heilbrun, un critique des nĂ©oconservateurs et Ă©diteur de la revue phare des rĂ©alistes, National Interest, signe un oped dans le Washington Post intitulĂ© : "Emmanuel Macron a raison : l’OTAN est finie", allant jusqu’à affirmer : "le plus surprenant n’est pas que l’OTAN soit maintenue en vie artificielle. C’est plutĂ´t qu’elle ait tenue jusqu’ici".  

"Eux vivent dans le passé"

Rares sont ceux qui ont su dĂ©passer la seule question de l’OTAN dans leur analyse de l’interview. Dans un article intitulĂ© "Brain dead or not brain dead, that is not the question", Olivier-Remy Bel, fellow au Atlantic Council, rappelle que le propos de Macron, malgrĂ© la formule spectaculaire sur l’OTAN, vise avant tout Ă  sortir les EuropĂ©ens de leur lĂ©thargie stratĂ©gique. C’est aussi ce que suggère Julie Smith, du German Marshall Fund, ancienne conseillère du Vice-PrĂ©sident Biden, dans Foreign Policy : "il veut rĂ©veiller les EuropĂ©ens".

L’essayiste Damir Marusic, Executive Editor du American Interest, un critique des interventionnistes libĂ©raux comme Robert Kagan et de la thĂ©orie du dĂ©terminisme dĂ©mocratique, lie les propos sur l’OTAN au veto sur l’élargissement en indiquant dans un thread twitter Ă©loquent qu’il s’agit avant tout "de rĂ©orienter profondĂ©ment la façon dont les EuropĂ©ens pensent la politique Ă©trangère. (…) Macron veut que l’UE arrĂŞte d’être un projet social tournĂ© vers la rĂ©demption de l’HumanitĂ© transcendant l’État nation, et qu’elle devienne une « puissance normale » sur la scène internationale". Ă€ l’inverse de l’historienne Kori Shake ou de la directrice Europe du think tank CSIS Heather Conley, Marusic refuse de ne voir dans la vision française qu’une rĂ©surgence de la tradition gaulliste Ă  l’ÉlysĂ©e. C’est aussi le cas, de façon plus inattendue, de l’historienne du goulag et Ă©ditorialiste du Washington Post, Anne Applebaum, connue pour ses travaux très critiques Ă  l’égard du rĂ©gime de Poutine, qui indique dans une sĂ©rie de tweets : "Je comprends que Macron ennuie Merkel et les autres EuropĂ©ens, que les gens n’aiment pas l’écouter rĂ©flĂ©chir Ă  haute voix, que ce qu’il dit pourrait par inadvertance prĂ©cipiter la destruction de l’alliance. Mais c’est lui le rĂ©aliste. Eux vivent dans le passĂ©".

Un miroir du débat européen

Le débat washingtonien est un parfait miroir des non-dits du débat européen, avec lequel il fonctionne en vase communiquant permanent. Sur ces sujets, Washington fait de facto partie intégrante du débat européen, tant les liens avec les élites stratégiques dans de nombreux pays (Allemagne, Pologne, pays baltes, UK, etc.) sont denses, les passages d’experts et représentants officiels récurrents. Les craintes s’alimentent, les positions de déni se renforcent entre les deux rives de l’Atlantique. À cet égard, une stratégie pour réveiller les Européens ne peut faire l’économie d’une politique d’influence auprès du débat américain.

 

Copyright : CHRISTIAN HARTMANN / POOL / AFP

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