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Baromètre des Territoires 2021 : Ĺ“uvrer Ă  la cohĂ©sion

Baromètre des Territoires 2021 : œuvrer à la cohésion
 Sophie Conrad
Auteur
Ancienne responsable du pĂ´le Politiques publiques

Au lendemain de la crise des gilets jaunes et de la crise sanitaire, deux Ă©vĂ©nements sociĂ©taux majeurs qui ont profondĂ©ment bouleversĂ© le quotidien des Français, comment nos concitoyens se sentent-ils ? Comment va la France ? Pour rĂ©pondre Ă  ces questions, la deuxième Ă©dition du Baromètre des Territoires, publiĂ©e par Elabe et l’Institut Montaigne en partenariat avec la SNCF, s’est attachĂ©e Ă  dĂ©crypter les opinions de nos concitoyens. Ce travail part de ce qui fait leur quotidien, et s’intègre au plus près de l’endroit oĂą ils vivent pour comprendre les aspirations et l’état d’esprit des Français. Ă€ quelques mois d’une Ă©chĂ©ance Ă©lectorale cruciale, quels enseignements tirer de ce baromètre en termes de politiques publiques ? 

D’abord, le Baromètre des Territoires dĂ©montre que la catastrophe Ă©conomique et sociale tant redoutĂ©e n’a finalement pas eu lieu. Les Français se disent plus heureux qu’en dĂ©cembre 2018 (78 % se disent heureux ou très heureux, soit une hausse de 5 points par rapport Ă  2018) et mĂŞme bien plus optimistes pour leur avenir personnel (57 % des interrogĂ©s le dĂ©clarent, soit une augmentation de 10 points par rapport Ă  2018). Cette vision positive concerne d’ailleurs Ă©galement leur territoire, avec 66 % des sondĂ©s qui estiment que l’endroit oĂą ils vivent va plutĂ´t bien (en hausse de 7 points par rapport Ă  2018). 

Les indicateurs sont-ils donc au vert ? Si les Français ont puisĂ© dans leur cercle proche leur capacitĂ© de rĂ©silience, ils demeurent inquiets quant Ă  l’avenir de la sociĂ©tĂ©. Ainsi, 60 % d’entre eux se disent pessimistes sur l’avenir de la sociĂ©tĂ© française. MĂŞme s’ils Ă©taient 70 % en 2018, le contraste avec l’optimisme dont ils font preuve concernant leur situation personnelle est frappant. En effet, les fractures restent nombreuses et le risque de dĂ©sunion de la sociĂ©tĂ© rĂ©el, et pressenti comme tel. Dès lors, quels dĂ©fis immĂ©diats et plus structurels les pouvoirs publics vont-ils avoir Ă  relever ? 

Le pouvoir d’achat reste le premier dĂ©fi 

Deuxième prĂ©occupation des Français (31 % des citations, derrière la santĂ©) dans le baromètre, le pouvoir d’achat constitue un dĂ©fi particulier. S’il est profondĂ©ment structurel - seuls 25 % des Français dĂ©clarent avoir la capacitĂ© de mettre de l’argent de cĂ´tĂ©- il est Ă©galement sensible Ă  la conjecture. Ainsi 36 % des Français disaient avoir Ă  se restreindre pour boucler les fins de mois en septembre 2021, soit 12 points de moins qu’en dĂ©cembre 2018. En octobre, ils Ă©taient 40 %, un rebond largement imputable Ă  la hausse brutale des prix de l’énergie. Cette courbe Ă©volue donc rapidement. 

La question du pouvoir d’achat est Ă©videmment plus Ă©pineuse pour certains Français que pour d’autres. C’est le cas chez les "assignĂ©s", que la typologie construite par le baromètre dĂ©signe comme ceux bloquĂ©s gĂ©ographiquement et socialement et qui subissent de plein fouet les inĂ©galitĂ©s sociales et territoriales. Chez eux, seulement un tiers des rĂ©pondants ont le sentiment de mener la vie qu’ils ont choisie, et ils sont plus de 90 % Ă  trouver la sociĂ©tĂ© injuste. En 2021, les "assignĂ©s" reprĂ©sentent près d’un Français sur quatre. C’est beaucoup trop. 

D’autres fractures apparaissent, qu’il convient de surveiller attentivement 

Si Ă  la sortie de la crise des gilets jaunes une forme de concurrence entre prĂ©occupations pour la "fin du mois" et pour la "fin du monde" avait pu ĂŞtre envisagĂ©e, la lecture de l’édition 2021 du baromètre fait apparaĂ®tre une nette convergence des prĂ©occupations. 

Les Français craignent ainsi que la lutte contre le changement climatique puisse donner lieu Ă  de nouvelles injustices sociales. 

Les Français craignent ainsi que la lutte contre le changement climatique puisse donner lieu à de nouvelles injustices sociales. Si les trois quarts des Français sondés considèrent que nous sommes dans l’obligation de changer nos modes de vie (74 %) pour adopter un mode de vie plus sobre, ils demandent clairement que ces changements soient avant tout justes et partagés collectivement (58 %).

Un autre point de vigilance est liĂ© Ă  l’apparition d’une nouvelle inĂ©galitĂ© sociale et territoriale en rapport avec le tĂ©lĂ©travail. La possibilitĂ© de faire du tĂ©lĂ©travail a divisĂ© la France en deux, 4 actifs sur 10 ayant un mĂ©tier dit "tĂ©lĂ©travaillable". Ă€ cette première fracture de fait, s’ajoute celle qu’on pourrait qualifier du "retour Ă  la normale" : 57 % des actifs ayant un mĂ©tier tĂ©lĂ©travaillable le pratiquent encore. Cette scission vient renforcer des Ă©carts dĂ©jĂ  bien prĂ©sents, le tĂ©lĂ©travail Ă©tant un phĂ©nomène très marquĂ© selon le lieu de rĂ©sidence, consĂ©quence directe de la concentration des cadres dans les grandes agglomĂ©rations françaises. Ainsi, si 53 % des habitants de l’agglomĂ©ration parisienne et 42 % de ceux des autres agglomĂ©rations de plus de 100 000 habitants ont pratiquĂ© le tĂ©lĂ©travail pendant la crise sanitaire, ils Ă©taient seulement 30 % Ă  le faire dans les agglomĂ©rations moyennes et dans les zones rurales. 

Une France toujours "en morceaux" face Ă  des inĂ©galitĂ©s territoriales vivaces 

Comme soulignĂ© par Paul Hermelin dans le rapport Rééquilibrer le dĂ©veloppement des territoires paru au printemps 2021, la France est aujourd’hui un pays profondĂ©ment dĂ©sĂ©quilibrĂ©. 

Ă€ travers le pays, les quinze plus grandes mĂ©tropoles concentrent 81 % de la croissance Ă©conomique, alors qu’elles ne reprĂ©sentent que 30 % de la population. Dans le mĂŞme temps les "territoires Ă©pars", situĂ©s en dehors des grandes mĂ©tropoles et qui reprĂ©sentent 70 % de la population de notre pays, connaissent une croissance Ă©conomique et un niveau de vie en stagnation, voire en dĂ©clin. Ces territoires pâtissent d’un faible maillage entrepreneurial et de moins bonnes infrastructures de rĂ©seaux, qui les rendent particulièrement vulnĂ©rables aux chocs Ă©conomiques. Aussi, il Ă©tait logiquement Ă  craindre que la crise Ă©conomique et sociale nĂ©e de l’épidĂ©mie du Covid-19 creuse fortement cet Ă©cart territorial.

Le baromètre confirme cette crainte. Si l’étude note un recul sensible du sentiment de dĂ©clin Ă©conomique qui s’exprimait dans la plupart des territoires en dĂ©cembre 2018, elle confirme la fragilitĂ© Ă©conomique des zones rurales et des petites agglomĂ©rations : 

  • c’est dans les villes "moyennes" que la recherche d’emploi apparaĂ®t la plus difficile : 45 % des sondĂ©s dans les communes de 20 000 Ă  100 000 habitants dĂ©clarent ĂŞtre Ă  la recherche d’un emploi (contre 38 % dans l’agglomĂ©ration parisienne et 39 % dans les communes de 100 000 habitants et plus) ;
  • dans les zones rurales, une vision de la crĂ©ation d’entreprises particulièrement terne confirme l’absence de dynamisme Ă©conomique : seuls 18 % des habitants de ces zones estiment qu’il y a de plus en plus d’entreprises qui se crĂ©ent, contre 26 % dans les villes de 20 000 Ă  100 000 habitants et 31 % dans les grandes agglomĂ©rations ;
  • c’est Ă©galement dans les zones rurales que la situation des commerces est la plus prĂ©occupante : 18 % des sondĂ©s y estiment que les commerces qui ferment sont repris et rouvrent rapidement, contre 39 % dans l’agglomĂ©ration parisienne et une moyenne nationale de 28 %.

Paradoxalement, cette relative fragilitĂ© Ă©conomique est contrebalancĂ©e par un rĂ©el attrait des citoyens pour ces espaces. Le sentiment du territoire "qui va bien" est d’ailleurs plus fort dans les communes rurales (69 %) et villes moyennes (68 %) que dans villes de plus de 100 000 habitants (64 %) ou dans l’agglomĂ©ration parisienne (61 %). C’est dans les zones rurales et les petites agglomĂ©rations de moins de 20 000 habitants qu’on retrouve la plus grande part d’habitants venus s’y installer par choix de cĹ“ur, sans lien avec la profession ou le lieu de naissance (30 %). 

Le Baromètre des Territoires confirme donc l’importance d’une action rĂ©solue en direction des territoires ruraux au service d’une croissance Ă©conomique territoriale pĂ©renne. 

En outre, c’est dans ces territoires que l’envie de dĂ©mĂ©nager est la plus faible : elle ne concerne "que" 14 % des interrogĂ©s des communes rurales, soit bien moins que la moyenne nationale (19 %) et que dans les agglomĂ©rations (21 %) ou dans l’agglomĂ©ration parisienne (29 %). 

Les origines de cet exode, ou de cette soif d’exode, sont multiples, mais d’abord liĂ©es au cadre de vie (51 % des citations). Cette motivation devance largement la mention des services publics (17 %), des transports en commun (12 %) ou d’internet (7 %). Et ce, alors mĂŞme que seulement 45 % des sondĂ©s habitant en zones rurales bĂ©nĂ©ficieraient aujourd’hui d’un accès internet de bonne qualitĂ©. 

Pour faire coĂŻncider choix de raison et choix du cĹ“ur et Ă©viter de nouvelles dĂ©ceptions, le Baromètre des Territoires confirme donc l’importance d’une action rĂ©solue en direction des territoires ruraux au service d’une croissance Ă©conomique territoriale pĂ©renne. Ces rĂ©sultats font ainsi largement Ă©cho Ă  l’analyse dressĂ©e par le rapport Rééquilibrer le dĂ©veloppement des territoires, qui prĂ©conise notamment  : 

  • une action rĂ©solue en faveur des villes moyennes, qui sont un point d’équilibre indispensable pour irriguer la ruralitĂ© ;
  • un investissement massif dans les infrastructures numĂ©riques, rendu encore plus indispensable pour Ă©viter que ne se creusent encore les inĂ©galitĂ©s liĂ©es au tĂ©lĂ©travail ; 
  • une rĂ©novation des mobilitĂ©s ;
  • une action diffĂ©renciĂ©e au profit des territoires Ă©pars, pour renforcer le tissu local des PME et des ETI.

Ce soutien au dynamisme Ă©conomique est d’autant plus essentiel que les entreprises font partie, pour la majoritĂ© des Français, de la solution. Ainsi, pour 63 % de nos concitoyens, les entreprises ont la capacitĂ© de faire Ă©voluer le monde dans lequel on vit. 

Ă€ l’aune des Ă©chĂ©ances Ă©lectorales de 2022, la mise en lumière et la caractĂ©risation des fractures sociales et territoriales qui abĂ®ment la France, permises par ce baromètre, sont prĂ©cieuses. Les pouvoirs publics devront s’y atteler et, pour y remĂ©dier, une meilleure coopĂ©ration entre les acteurs publics et privĂ©s sera indispensable. 

 

Copyright : Lou BENOIST / AFP

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