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Arménie-Azerbaïdjan, le feu sous les braises

Arménie-Azerbaïdjan, le feu sous les braises
 Bruno Tertrais
Auteur
Expert Associé - Géopolitique, Relations Internationales et Démographie

Trois soldats armĂ©niens ont Ă©tĂ© tuĂ©s le 28 juillet lors de clashs frontaliers avec l’AzerbaĂŻdjan, les deux pays s’accusant mutuellement d’avoir violĂ© le cessez-le-feu de novembre 2020, qui avait mis un terme Ă  la guerre de reconquĂŞte menĂ©e par Bakou. La Russie a jouĂ© son rĂ´le de "gardienne de la paix" et a nĂ©gociĂ© un retour au calme. 

Ce nouvel incident, qui fait suite Ă  plusieurs autres ces derniers mois, doit servir de rappel Ă  la communautĂ© internationale  : le conflit entre les deux pays est loin d’être rĂ©glĂ©. 

En cause, d’abord, bien sĂ»r, les sĂ©quelles immĂ©diates de la guerre Ă©clair de fin 2020 (prisonniers de guerre) et de vingt-cinq ans d’occupation par l’ArmĂ©nie de territoires juridiquement azerbaidjanais (prĂ©sence de mines), tandis que les deux parties s’accusent mutuellement de destructions de sites religieux et culturels. Ces dernières semaines, elles ont toutefois fait preuve de bonne volontĂ© en procĂ©dant Ă  des libĂ©rations de prisonniers (cĂ´tĂ© azerbaĂŻdjanais) et Ă  la dĂ©livrance des cartes de champs de mines (cĂ´tĂ© armĂ©nien), dans des rĂ©gions dĂ©vastĂ©es qui Ă©voquent ce que devait ĂŞtre le nord-est de la France Ă  la fin des annĂ©es 1910. 

Mais la question territoriale est plus brĂ»lante. 

Le problème frontalier

D’abord, le "retour Ă  la frontière internationale", que les pays occidentaux appellent Ă  juste titre de leurs vĹ“ux, ne va pas de soi. Les frontières du Sud-Caucase avaient Ă©tĂ© fixĂ©es dès 1921 (traitĂ© de Kars). Mais celle qui sĂ©pare l’ArmĂ©nie de l’AzerbaĂŻdjan resta mal dĂ©marquĂ©e, car il ne s’agissait que d’une simple ligne sĂ©parant deux rĂ©publiques soviĂ©tiques. 

Ensuite, le sort du Haut-Karabagh - petite rĂ©publique autoproclamĂ©e ("Artsakh") peuplĂ©e d’ArmĂ©niens et enjeu immĂ©diat du conflit - reste incertain. Fin 2020, les forces azerbaĂŻdjanaises ont dĂ» s'arrĂŞter avant que l’enclave soit entièrement sous leur contrĂ´le : elles n'en maĂ®trisent qu’environ 25 %, au sud et Ă  l’ouest. Or le statut exact de l'ancien oblast soviĂ©tique n'est pas dĂ©cidĂ©. Bakou ne parle que d'intĂ©gration et n'Ă©voque plus l'autonomie culturelle autrefois promise. Tous les habitants armĂ©niens du pays auront automatiquement la citoyennetĂ© azerbaĂŻdjanaise ; les quelques 20 000 "colons" arrivĂ©s depuis 1994 l'accepteront-ils ? 

Et la complexitĂ© frontalière de la rĂ©gion ne s’arrĂŞte pas lĂ . On pense bien sĂ»r au Nakhitchevan, grande exclave azerbaidjanaise Ă©tablie en 1921, mitoyenne de l’Iran et, sur quelques kilomètres… de la Turquie. Sa position stratĂ©gique n’a pas Ă©chappĂ© Ă  Ankara, qui salive depuis fin 2020 Ă  la perspective de l’ouverture d’un corridor routier et ferroviaire - contrĂ´lĂ© par le FSB - lui permettant d’accĂ©der directement Ă  l’Asie centrale (voire jusqu’à la Chine), en longeant la frontière irano-armĂ©nienne. Le prĂ©sident Ilham Aliyev menace dĂ©jĂ  de l’établir par la force… Ă€ celle-ci s’ajoutent quelques petites enclaves armĂ©niennes en territoire azerbaĂŻdjanais et azerbaĂŻdjanaises en ArmĂ©nie, Ă  propos desquelles des nĂ©gociations discrètes semblent avoir lieu. 

Il est Ă  espĂ©rer que l’accord de principe obtenu au printemps entre Bakou, Erevan et Moscou sur la crĂ©ation d’une commission de dĂ©limitation et de dĂ©marcation frontalière puisse porter ses fruits. Toutefois, comme c’est souvent le cas dans de nombreux conflits dits frontaliers, la frontière est davantage le symptĂ´me du problème que le problème lui-mĂŞme. 

Un conflit identitaire ? 

Car ce n’est mĂŞme pas une guerre de trente ans, mais d’au moins cent  : il y a un siècle (1922), les deux États Ă©taient incorporĂ©s dans l’Union soviĂ©tique après trois annĂ©es d’affrontements meurtriers entre nations nouvellement indĂ©pendantes. Et la mĂ©moire de la cohabitation au sein de l’URSS s’efface dĂ©sormais au bĂ©nĂ©fice de rĂ©cits nationalistes, souvent ancrĂ©s dans un substrat religieux. Difficile de ne pas penser Ă  l’ex-Yougoslavie et, peut-ĂŞtre encore plus, au Proche-Orient avec son cortège de guerres et de rĂ©fugiĂ©s, de colonisation ou de libĂ©ration de "terres sacrĂ©es", de "martyrs"…

À se focaliser sur l’horreur du génocide arménien [...] on peut oublier que le 20ème siècle a vu des massacres perpétrés des deux côtés.

Ici aussi, les frontières restent mal dĂ©finies ou non reconnues, les villages coupĂ©s par les lignes de cessez-le-feu, les corridors vulnĂ©rables aux tirs de snipers. Et la reprise inespĂ©rĂ©e par les forces azerbaĂŻdjanaises de la ville de Choucha (Chouchi en armĂ©nien), parfois qualifiĂ©e de "JĂ©rusalem du Haut-Karabagh", ne peut-elle Ă©voquer la victoire Ă©clair des forces israĂ©liennes en 1967 ? 

Ă€ se focaliser sur l’horreur du gĂ©nocide armĂ©nien (1915-1916), dont l’ampleur et le caractère systĂ©matique sont, il est vrai, inĂ©galĂ©s dans la rĂ©gion (et qui faisait lui-mĂŞme suite aux pogroms de 1894-1897), on peut oublier que le 20ème siècle a vu des massacres perpĂ©trĂ©s des deux cĂ´tĂ©s, notamment lors de la première rĂ©volution russe ("Boucherie Dans le Caucase - État de Guerre Civile - 30 000 Combattants de Diverses Races", titrait le New York Times le 23 juin 1905), au cours de la guerre opposant les deux États naissants (1920), et lors de la première guerre du Haut-Karabagh (1992). Quant au conflit de l’an dernier, il a donnĂ© lieu Ă  de graves exactions dont la partie azerbaĂŻdjanaise n’a pas l'exclusivitĂ©.  

Faut-il pour autant, comme c’est souvent le cas Ă  propos des deux rĂ©gions citĂ©es plus haut - et d’autres parties du monde - parler de "conflits ethniques" et invoquer des "haines millĂ©naires" ? Ce serait omettre le rĂ´le des idĂ©ologies nationalistes (l’AzerbaĂŻdjan est une crĂ©ation relativement rĂ©cente, et les Ă©vĂ©nements de 1905 opposaient les ArmĂ©niens aux Tatars). Ce serait oublier la responsabilitĂ© du tsarisme qui, comme les autres puissances impĂ©riales de l’époque, avait entretenu et nourri la division entre communautĂ©s. Et ce serait faire l’impasse sur celle des leaders politiques de part et d’autre, attisant volontiers les plus vils sentiments au sein des deux peuples. 

Une paix encore lointaine

Peut-on alors espĂ©rer que le choc de novembre 2020 mène - pour poursuivre l’analogie avec le Proche-Orient - Ă  ce que l’on appelle, dans le cadre du processus de paix israĂ©lo-palestinien, la "fin des revendications" ? Ce n’est pas gagnĂ©. Du cĂ´tĂ© armĂ©nien, la reconduction du premier ministre Nikol Pachinian lors des Ă©lections de juin est plutĂ´t une bonne nouvelle, car le vaincu de 2020 semble vouloir aller de l’avant - mais sans toutefois ĂŞtre prĂŞt Ă  accepter la souverainetĂ© de Bakou sur le Karabakh.

Du côté azerbaïdjanais, le président Aliyev - qui pourtant appelle régulièrement de ses vœux un "Camp David" - ne paraît guère tenté par la mansuétude du vainqueur, ne manque pas de rappeler que la "reconquête" n’est pas achevée et fait même mine de réclamer des terres du sud de l’Arménie dont la possession permettrait de faire la jonction entre le Nakhitchevan et le reste de l’Azerbaïdjan. Malgré l'ouverture de procédures judiciaires, on ressent à Bakou quelques hésitations à condamner les auteurs de crimes de guerre en raison du besoin à maintenir la cohésion nationale.

Le pessimisme est d’autant plus de mise que la confessionnalisation du conflit est entretenue par certains responsables religieux arméniens, mais aussi par Bakou.

Les appels officiels Ă  la rĂ©conciliation cadrent mal avec les rĂ©fĂ©rences encore courantes au "fascisme armĂ©nien" et avec l’inauguration en grande pompe, sur les bords de la Caspienne, d’un "Parc des trophĂ©es de guerre" qui caricature, voire dĂ©shumanise, l’adversaire. Le pessimisme est d’autant plus de mise que la confessionnalisation du conflit est entretenue par certains responsables religieux armĂ©niens, mais aussi par Bakou qui a compris que le rĂ©cit de la "dĂ©fense du monde musulman contre l'envahisseur armĂ©nien" Ă©tait populaire auprès des pays de l'Organisation de la confĂ©rence islamique  : la Turquie certes mais aussi l’Iran, l’Arabie saoudite et le Pakistan, qui cherchent Ă  placer leurs pions dans la rĂ©gion. 

Le jeu des grandes puissances

La Russie peut-elle, au moins temporairement, calmer les ardeurs revanchistes ? Elle est en position de force et sa prĂ©sence sĂ©curitaire dĂ©passe dĂ©jĂ  largement les 2 000 soldats prĂ©vus par l'accord de novembre 2020. Tout indique qu'elle sera durable : elle peut ĂŞtre renouvelĂ©e après 2025. Moscou distribue des passeports russes dans les zones sous son contrĂ´le. Quelle meilleure justification pour une prĂ©sence indĂ©finie? Et le russe est dĂ©jĂ  devenu deuxième langue officielle au Karabakh… 

Mais le retrait des forces armĂ©niennes et artsakhiotes, qui n’est pas achevĂ©, conditionne son dĂ©ploiement complet - ce qui explique sans doute en partie la pression militaire azerbaĂŻdjanaise actuelle. De plus, alors que la Russie est, depuis longtemps, garante de la sĂ©curitĂ© du territoire reconnu de l’ArmĂ©nie, elle doit dĂ©sormais compter avec la Turquie - qui participe avec elle Ă  l’observation (drones) du cessez-le-feu. 

Certes, Bakou se méfie de l’appétit turc. Galvanisées par la victoire, les élites azerbaïdjanaises se prennent à rêver d'une renaissance du soft power national. On y est reconnaissant envers Ankara - fin 2020, le défilé de la victoire, en présence du président Recep Tayyip Erdoğan, avait été placé sous le slogan "Deux pays, un seul peuple"- mais on ne se laissera pas considérer comme un petit frère par le géant voisin.

Tout indique ainsi que le Sud-Caucase est voué à devenir un terrain de compétition géostratégique majeur entre Moscou et Ankara.

Toutefois, pour équilibrer la présence russe, le pays cherche à consolider ses liens militaires avec Ankara et a signé avec l’Azerbaïdjan le 15 juin à Choucha - lors d’une visite historique du président Erdoğan - un accord de coopération comprenant une garantie mutuelle de sécurité qui s’ajoute à celle qui avait été donnée en 2010. Et la question d'une présence turque permanente en Azerbaïdjan est d’ores et déjà posée. Tout indique ainsi que le Sud-Caucase est voué à devenir un terrain de compétition géostratégique majeur entre Moscou et Ankara

Et la communautĂ© internationale ? Le "Groupe de Minsk", Ă©tabli en 1992 pour chercher une solution au conflit, ne pèse guère. Sa lĂ©gitimitĂ© est rĂ©elle (il est placĂ© sous l’égide de l’Organisation pour la CoopĂ©ration et la SĂ©curitĂ© en Europe) mais son rĂ´le difficile Ă  trouver dès lors qu’il rĂ©unit une Russie dominatrice, une AmĂ©rique absente (sous Trump) ou dĂ©sormais vue comme pro-ArmĂ©nie (sous Biden) et une France perçue de la mĂŞme manière. L’Europe ne se dĂ©sintĂ©resse pas de la question. Moins riche et plus dĂ©mocratique que l’AzerbaĂŻdjan, l’ArmĂ©nie a vu son choix politique de juin rĂ©compensĂ© par l’UE, qui a dĂ©cidĂ© d’accorder Ă  Erevan une aide de 2,6 milliards d’euros sur cinq ans. Et Charles Michel a fait une visite apprĂ©ciĂ©e Ă  Bakou fin juillet, ce qui pourrait lui donner un rĂ´le de mĂ©diation. Mais pèsera-t-elle si le conflit reprend, comme le craignent nombre d’observateurs ? Difficile pour elle en tout cas de fermer les yeux sur cet abcès stratĂ©gique aux portes du continent. Au-delĂ  de sa dimension humanitaire (et de la protection du patrimoine culturel et religieux), il cristallise en effet bon nombre d’enjeux gĂ©opolitiques du moment. 

Chronologie

  • 1806 : conquĂŞte de Bakou par la Russie. 
  • 1894-1895 : pogroms visant les communautĂ©s armĂ©niennes de l’empire ottoman.
  • 1905-1906 : massacres entre communautĂ©s tatar et armĂ©nienne sur le territoire de l’actuel AzerbaĂŻdjan.
  • 1915-1916 : gĂ©nocide armĂ©nien. 
  • 1918 : proclamations d’indĂ©pendance de la RĂ©publique dĂ©mocratique armĂ©nienne et de la RĂ©publique dĂ©mocratique azerbaĂŻdjanaise. 
  • 1920 : massacres de Choucha (Haut-Karabagh). Guerres turco-armĂ©nienne et armĂ©no-azerbaĂŻdjanaise. TraitĂ©s de Moscou et de Kars. Invasion soviĂ©tique. Établissement de la RĂ©publique socialiste armĂ©nienne et de la RĂ©publique socialiste azerbaĂŻdjanaise. 
  • 1922 : incorporation des deux États dans l’Union soviĂ©tique. 
  • 1923 : crĂ©ation de l’oblast autonome du Haut-Karabagh. 
  • 1988 : demande de rattachement du Haut-Karabagh Ă  l’ArmĂ©nie. Pogroms anti-armĂ©niens en AzerbaĂŻdjan. 
  • 1991 : proclamations d’indĂ©pendance de l’ArmĂ©nie et de l’AzerbaĂŻdjan. Proclamation d’indĂ©pendance du Haut-Karabagh. DĂ©but de la guerre. 
  • 1992 : massacres de Khodjaly (Haut-Karabagh). Établissement du "Groupe de Minsk" (États-Unis, France, Russie).
  • 1994 : cessez-le-feu. L’ArmĂ©nie occupe sept districts azerbaĂŻdjanais et contrĂ´le la quasi-totalitĂ© du Haut-Karabagh, soit 15 % du territoire de l’AzerbaĂŻdjan.
  • 2016 : violents affrontements sur la ligne de contact. 
  • 2020 : reconquĂŞte par l’AzerbaĂŻdjan de ses districts occupĂ©s et d’une partie du Haut-Karabagh. Cessez-le-feu. 
  • 2021 : accord tripartite de Moscou. Accord sur la crĂ©ation d’une commission frontalière. Incidents meurtriers. 

 

Copyright : Hicran BABAYEV / AFP

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