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Argentine, Italie, pĂ©trole, ralentissement Ă©conomique, c’est grave, docteur ?

Argentine, Italie, pĂ©trole, ralentissement Ă©conomique, c’est grave, docteur ?
 Eric Chaney
Auteur
Expert AssociĂ© - Économie

Coup sur coup, plusieurs nuages sombres sont apparus Ă  l’horizon de l’économie mondiale. La croissance a dĂ©cĂ©lĂ©rĂ© dans la plupart des grandes Ă©conomies de l’OCDE au premier trimestre ; le prix du baril de pĂ©trole brut a atteint 75 $ ; l’Argentine a demandĂ© un prĂȘt d’urgence au FMI pour enrayer la chute de sa devise ; enfin, en Italie, une coalition populiste peu soucieuse des rĂšgles budgĂ©taires de l’euro se met en place. S’agit-il simplement d’un retour Ă  la rĂ©alitĂ© aprĂšs une pĂ©riode euphorique, ou alors de signes annonciateurs d’un retournement Ă©conomique ? Pour la France et son gouvernement rĂ©formateur, la question est importante, et, on va le voir, la seconde possibilitĂ© ne peut pas ĂȘtre Ă©cartĂ©e.

Les faits tout d’abord. Le commerce mondial de produits manufacturĂ©s, dont les tendances reflĂštent la dynamique des importations amĂ©ricaines et chinoises, a repris des couleurs depuis l’étĂ© 2016 : son rythme de croissance est passĂ© d’un misĂ©rable 2 % Ă  un bon 5 %, encore en deçà de la tendance prĂ©-crise (6 Ă  7 %), mais suffisant pour sortir l’économie mondiale du fossĂ© creusĂ© par la crise. Las, les donnĂ©es du commerce mondial sont publiĂ©es avec retard et sont sujettes Ă  de fortes rĂ©visions. Il faut donc les croiser avec d’autres indicateurs. Le plus sĂ»r est d’écouter les champions mondiaux de l’exportation, les industriels allemands. Justement, ils avaient tirĂ© un signal d’alerte en fĂ©vrier dernier Ă  travers l’enquĂȘte de l’Ifo, en rĂ©visant fortement Ă  la baisse leurs prĂ©visions Ă  six mois, probablement en anticipation des tensions créées par la politique commerciale amĂ©ricaine. Au mĂȘme moment, l’indicateur de retournement cyclique de l’Insee Ă©tait passĂ© du beau fixe Ă  un rĂ©gime plus perturbĂ©. Un mois plus tard, l’indicateur de surprise, qui compare la conjoncture du moment Ă  celle anticipĂ©e par les entreprises dans l’enquĂȘte ISM aux Etats-Unis, piqua du nez ; un indicateur similaire issu de l’enquĂȘte de l’Insee en France prenait le mĂȘme chemin en avril. On ne peut le nier : l’économie mondiale a pris un coup de froid.

"La conjonction d’un ralentissement Ă©conomique et d’une hausse du prix du pĂ©trole est prĂ©occupante, car elle pose un dilemme Ă  la RĂ©serve FĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine (Fed), dont les dĂ©cisions sont dĂ©terminantes pour l’économie mondiale"

SimultanĂ©ment, le prix du pĂ©trole ne cesse d’augmenter, passant de 30 $ le baril dĂ©but 2016 Ă  plus de 70 $ depuis la mi-avril. Ce renchĂ©rissement ne peut venir d’une forte conjoncture mondiale, puisqu’au contraire, celle-ci s’essouffle. Il faut donc chercher du cĂŽtĂ© de l’offre et des primes de risque. L’accord de limitation de la production conclu entre OPEP et Russie a clairement contribuĂ© Ă  raffermir le marchĂ©, mĂȘme si la production amĂ©ricaine de pĂ©trole de schiste, trĂšs Ă©lastique au prix, limite les consĂ©quences de ce rationnement oligopolistique. Enfin, la montĂ©e des tensions entre l’Iran et la coalition Etats-Unis - Arabie saoudite-IsraĂ«l, donne une valeur accrue au brut disponible aujourd’hui sur le marchĂ©, en comparaison de livraisons futures. C’est la prime de risque, qui apparaĂźt dans la pente nĂ©gative de la courbe des prix futurs : le prix du baril dans un an est 5 $ plus bas qu’au comptant.

La conjonction d’un ralentissement Ă©conomique et d’une hausse du prix du pĂ©trole est prĂ©occupante, car elle pose un dilemme Ă  la RĂ©serve FĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine (Fed), dont les dĂ©cisions sont dĂ©terminantes pour l’économie mondiale. DĂ©jĂ , l’inflation amĂ©ricaine a pratiquement atteint l’objectif de la Fed (*), et semble bien engagĂ©e sur la pente ascendante observĂ©e depuis la fin de 2015, si l’on en juge par la tendance sous-jacente calculĂ©e par la Fed de New York (3,2 % en mars). A moins d’un sĂ©rieux coup de semonce venant des marchĂ©s d’actions, la Fed continuera donc Ă  relever ses taux directeurs, probablement de 0,75 point de pourcentage d’ici la fin de l’annĂ©e, ce qui amĂšnerait le taux directeur Ă  2,5 %. Au-delĂ , c’est une autre affaire, et les marchĂ©s ne la voient guĂšre s’aventurer au-dessus de 3 %, comme le montre la stabilisation du taux d’intĂ©rĂȘt Ă  10 ans corrigĂ© du risque Ă©galement calculĂ© par la Fed de New York (**).

Le resserrement monĂ©taire de la Fed, aussi modeste soit-il, rend les investisseurs plus circonspects vis-Ă -vis des marchĂ©s Ă©mergents les plus risquĂ©s comme l’Argentine. La chute du peso, 33 % depuis un an, 12 % au cours des deux derniĂšres semaines malgrĂ© la dĂ©fense de la banque centrale qui a remontĂ© son taux directeur au niveau insupportable de 40 %, n’est pas due Ă  une mauvaise gestion Ă©conomique du gouvernement Macri, Ă  la diffĂ©rence de la pĂ©riode de Mme Fernandez, mais bien au cycle monĂ©taire amĂ©ricain et Ă  l’endettement extĂ©rieur excessif du pays. Les prochains relĂšvements prĂ©vus par la Fed pourraient bien dĂ©stabiliser d’autres pays Ă©mergents, la Turquie en particulier, parmi ceux qui avaient profitĂ© des largesses de la Fed pour s’endetter Ă  bon compte. 

"La conjonction d’un ralentissement conjoncturel transatlantique, d’une fragilisation de certains marchĂ©s Ă©mergents et du retour du risque politique dans la zone euro doit ĂȘtre prise au sĂ©rieux"

Ce qui nous amĂšne Ă  l’Italie pour souligner d’abord une diffĂ©rence essentielle avec les pays Ă©mergents dĂ©pendants de la politique de la Fed : si l’Etat italien est lourdement endettĂ©, il l’est avant tout vis-Ă -vis de ses propres citoyens, puisque le pays lui-mĂȘme a trĂšs peu de dette extĂ©rieure, moins que la France toutes proportions gardĂ©es. Et c’est de la BCE, pas de la Fed, que les taux d’intĂ©rĂȘt italiens dĂ©pendent. Il reste que, malgrĂ© la protection que la politique d’achat d’obligations d’Etat de la BCE offre Ă  l’Italie, le risque politique pourrait bien faire son retour si le gouvernement de coalition entre le Mouvement cinq Ă©toiles (M5*) et la Ligue dĂ©cidait de s’affranchir des rĂšgles de la zone euro, comme je l’avais Ă©voquĂ© pour le blog de l’Institut Montaigne le 6 avril dernier. Le risque financier est en rĂ©alitĂ© limitĂ©, tant que la BCE est prĂ©sente sur les marchĂ©s. Mais l’espoir d’approfondir la rĂ©forme de la gouvernance de la zone euro pourrait bien ĂȘtre la victime collatĂ©rale d’un cabinet eurosceptique et populiste s’installant au Palais Chigi.

A ce stade, les donnĂ©es Ă©conomiques elles-mĂȘmes ne permettent pas de trancher entre ralentissement passager et retournement. Les facteurs encourageants ne manquent pas : la rĂ©forme fiscale amĂ©ricaine, en favorisant l’investissement, est de nature Ă  prolonger le cycle Ă©conomique aux Etats-Unis ; les politiques monĂ©taires et budgĂ©taires restent favorables Ă  la croissance dans la zone euro, et la Chine ne donne pas de signe de ralentissement, jusqu’à prĂ©sent. Mais la conjonction d’un ralentissement conjoncturel transatlantique, d’une fragilisation de certains marchĂ©s Ă©mergents et du retour du risque politique dans la zone euro doit ĂȘtre prise au sĂ©rieux. A la pĂ©riode d’euphorie qui suivit l’élection d’Emmanuel Macron –les entreprises allemandes n’avaient jamais Ă©tĂ© aussi optimistes qu’au second semestre 2017, sans qu’il n’y ait de relation de cause Ă  effet—succĂšde un retour Ă  la rĂ©alitĂ© : croissance modĂ©rĂ©e, inflation en hausse et risques politico-Ă©conomiques font qu’on ne peut exclure une conjoncture nettement moins porteuse dans les annĂ©es Ă  venir.

En France, si la croissance se poursuivait au rythme moyen des quatre derniers trimestres, 0,5% --on peut considĂ©rer que le ralentissement du 1er trimestre est en partie idiosyncratique-- elle atteindrait Ă  peine 2 % sur l’ensemble de l’annĂ©e. Une fois n’est pas coutume, le budget 2018 a Ă©tĂ© construit sur une hypothĂšse de croissance conservatrice, 1,7 %, il n’y a donc pas lieu de s’inquiĂ©ter prĂ©maturĂ©ment sur l’exĂ©cution budgĂ©taire. En revanche, ce serait une grave erreur de compter sur d’hypothĂ©tiques dividendes de la croissance pour financer les rĂ©formes Ă  venir.

 

(*) MesurĂ©e par l’indice de prix des dĂ©penses personnelles de consommation hors Ă©nergie et alimentation, un indicateur plus fiable que l’indice des prix et, pour cette raison, retenu par la Fed, elle a atteint 1,9% en mars, l’objectif de ‘stabilitĂ© des prix’ de la Fed Ă©tant 2%.
(**) ModĂšle dĂ©veloppĂ© par Tobias Adrian, Richard Crump, and Emanuel Moench (‘ACM’). DonnĂ©es quotidiennes depuis 1961 disponibles sur le site de la RĂ©serve FĂ©dĂ©rale de New York : Treasury Term Premia.
 

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