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24/04/2017
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AmĂ©rique-CorĂ©e du Nord : la possibilitĂ© d'une guerre

Amérique-Corée du Nord : la possibilité d'une guerre
 Dominique MoĂŻsi
Auteur
Conseiller Spécial - Géopolitique

Moyen-Orient, Europe, Amérique, Asie,... Dominique Moïsi, conseiller spécial de l'Institut Montaigne, analyse chaque semaine l'actualité internationale pourles Echos.

Le déclenchement d'un conflit est souvent la conséquence d'un dialogue de sourds. Pour Trump, une Corée du Nord dotée de l'arme nucléaire est inacceptable. Pour Kim Jong-un, avoir sa bombe est une garantie de survie.

Au moment où la tension continue de s'accroître dans la péninsule coréenne, il est opportun de se demander comment les guerres commencent. Certaines peuvent être le produit de la volonté délibérée d'un acteur. Ce fut clairement le cas de la Seconde Guerre mondiale. Hitler, conscient qu'il ne disposait que d'un temps limité pour réaliser son rêve de créer un "Nouvel Ordre européen", voulait la guerre. La guerre peut aussi être la résultante d'un système d'alliances, souvent secret, qui agit comme pourrait le faire un jeu de dominos. Ce fut le cas de la Première Guerre mondiale.

Mais, le plus souvent, la guerre est la conséquence d'erreurs d'interprétation sur les intentions et la conduite probable de l'autre. Ni l’Égypte ni Israël ne désiraient délibérément la guerre en juin 1967, mais aucun ne recula devant le risque d'un engagement militaire. L'exemple de la guerre de Corée, qui dura de 1950 à 1953 et fit plusieurs millions de victimes civiles et militaires, est, de ce point de vue, particulièrement intéressant, et pas seulement en raison de son actualité brûlante et des parallèles qui peuvent exister entre le présent le plus immédiat et le passé.

Lorsque les troupes nord-corĂ©ennes, Ă©quipĂ©es par l'URSS, traversèrent le 38e parallèle (qui marquait depuis 1945 la division entre les deux CorĂ©es), aucun dirigeant Ă  Pyongyang ou Ă  Moscou ne s'attendait Ă  autre chose qu'Ă  de vives protestations diplomatiques de la part de Washington. Dans un discours entrĂ© dans l'histoire, en date du 12 janvier 1950, le secrĂ©taire d’État de l'Ă©poque, Dean Acheson, un très grand diplomate par ailleurs, avait omis de placer la CorĂ©e du Sud dans la liste des pays bĂ©nĂ©ficiant de la garantie de protection amĂ©ricaine. Les États-Unis n'avaient pas rĂ©agi Ă  la prise de pouvoir des communistes en Chine, pourquoi se seraient-ils prĂ©occupĂ©s du sort de la CorĂ©e du Sud ? Ce n'Ă©tait pas un enjeu vital pour la sĂ©curitĂ© de l'AmĂ©rique. L'initiative de l'attaque venait peut-ĂŞtre exclusivement de Kim Il-sung, le dictateur nord-corĂ©en, il n'en fut pas moins soutenu par Staline, qui Ă©tait convaincu que son offensive se conclurait par un succès sans risque. Il en fut bien sĂ»r tout autrement, le prĂ©sident Harry Truman ayant dĂ©cidĂ© qu'il Ă©tait dans l'intĂ©rĂŞt des États-Unis de mettre un coup d'arrĂŞt Ă  l'usage de la force comme moteur principal des relations internationales, et accessoirement Ă  l'expansion communiste dans le monde. Trop, c'Ă©tait trop.

Ce bref rappel historique n'est pas inutile si l'on veut comprendre les risques et les enjeux d'une crise qui a la potentialitĂ© de devenir la plus grave que le monde ait connue depuis au moins la fin de la guerre froide. Tout comme en 1950, les parties au conflit, ne semblent pas bien comprendre la position de l'autre. Ainsi, lorsque Donald Trump dĂ©clare que "si la Chine ne règle pas le problème nord-corĂ©en, l'AmĂ©rique s'en occupera", est-il rĂ©ellement audible par PĂ©kin ? Certes, la pensĂ©e chinoise sur la situation dans la pĂ©ninsule corĂ©enne est peut-ĂŞtre en train d'Ă©voluer. Un historien chinois, spĂ©cialiste de la guerre de CorĂ©e, le professeur Shen Zhihua, ne dĂ©clarait-il pas rĂ©cemment que "la CorĂ©e du Sud pouvait devenir l'amie de la Chine, alors que la CorĂ©e du Nord Ă©tait en train de devenir un ennemi potentiel".

PĂ©kin peut trouver le rĂ©gime nord-corĂ©en insupportable - tout comme Moscou peut juger le rĂ©gime syrien incontrĂ´lable -, mais la Chine pas plus que la Russie ne sont sans doute prĂŞtes Ă  changer d'alliĂ©s. La Chine pourrait exercer des pressions Ă©conomiques dĂ©cisives sur une CorĂ©e du Nord qui dĂ©pend d'elle pour sa survie Ă©conomique. Mais le veut-elle vraiment ? Pour PĂ©kin, la CorĂ©e du Nord reste avant tout un "État tampon" entre elle et la prĂ©sence militaire amĂ©ricaine en Asie. Le rĂ©gime de Pyongyang peut ĂŞtre une secte baroque et suicidaire, il n'en demeure pas moins comme une alternative prĂ©fĂ©rable Ă  l'existence d'une pĂ©ninsule corĂ©enne rĂ©unifiĂ©e sous la bannière de la CorĂ©e du Sud.

Le choix pour les Chinois est inconfortable : soutenir un alliĂ© insupportable ou renforcer les États-Unis dans ce qui devient toujours davantage comme une compĂ©tition entre les deux plus grandes puissances mondiales. Mais ce qui est radicalement nouveau dans la crise actuelle, c'est, bien sĂ»r, la personnalitĂ© des acteurs principaux eux-mĂŞmes. Washington Ă©voque dĂ©sormais ouvertement des scĂ©narios d'Ă©limination physique des dirigeants nord-corĂ©ens, au moment oĂą Pyongyang parle de l'utilisation immĂ©diate de l'arme nuclĂ©aire en cas d'attaques contre son rĂ©gime.

Pour les dirigeants nord-coréens, la bombe atomique constitue la garantie de leur survie, ce qui les distingue de l'Irak de Saddam Hussein. Pour les Américains, l'existence d'une Corée du Nord irresponsable, imprévisible et dotée de l'arme nucléaire, est tout simplement inacceptable, tant pour l'équilibre de la région asiatique que pour l'image des États-Unis dans le monde.

En poussant les Chinois Ă  exercer leurs responsabilitĂ©s rĂ©gionales et mondiales, Washington fait passer Ă  Beijing un message complexe : "Vous prĂ©tendez devenir mon Ă©gale, et bien prouvez-le !" Mais, dans cette dernière phrase, il y a dĂ©sormais un ton impĂ©rieux qui s'apparenterait presque Ă  un avertissement et qui pourrait se traduire ainsi : "N'oubliez pas que nous ne sommes pas encore Ă©gales."

Le problème est que Washington et Pékin semblent faire du leader d'une secte au pouvoir depuis plus de soixante-dix ans l'arbitre de leur rivalité. Et depuis l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, car l'Amérique est, elle aussi, une puissance asiatique, dans cette partie du monde l'imprévisibilité et l'irrationalité ne sont plus l'apanage des dirigeants nord-coréens. C'est pour toutes ces raisons que le précédent de la guerre de Corée doit être médité. Il y a des guerres qui commencent presque sans y penser, produit de la légèreté des uns et des erreurs de calcul des autres.

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