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America First a l’épreuve de Covid-19

America First a l’épreuve de Covid-19
 Benjamin Haddad
Auteur
Directeur Europe de l’Atlantic Council

À l’heure où ce texte est écrit, Washington DC, la Virginie et le Maryland viennent d’annoncer des mesures renforcées de confinement. Selon les statistiques disponibles, les États-Unis ont pris la tête depuis quelques jours du classement du nombre de personnes infectées du Coronavirus, avec plus de 160 000 cas répertoriés. La situation sanitaire s’est particulièrement détériorée dans certaines des zones les plus peuplées du pays, en particulier à New York et en Californie.

Selon la plupart des experts, l’administration a plus que tardé à prendre la mesure du drame à venir, malgré l’avantage du temps que représentait la distance et l’isolement relatif des États-Unis par rapport à l’Eurasie. Selon Ron Klain, coordinateur de la réponse de l’administration Obama lors de la crise Ebola (et proche conseiller de Joe Biden), l’incapacité de l’administration à procurer des tests à temps représente un "échec massif". Pire, le Président Trump a alimenté un déni sur l’ampleur de la crise, relayé par les médias conservateurs comme Fox News. La couverture médiatique du virus était dénoncée comme une manœuvre politique visant à saboter les succès économiques du Président, mettant par la même occasion en danger la vie de nombreux spectateurs, souvent âgés. Selon un sondage récent, plus de 60 % des Républicains continuent de penser que la couverture médiatique du virus est exagérée.

La rhétorique présidentielle s’est depuis inversée, Trump parlant de "guerre" contre le virus sans pour autant modifier ses instincts unilatéraux et nationalistes. Son premier discours à la nation le 11 mars visait ainsi à dénoncer les pays européens accusés de n’avoir pas su contrôler ce "virus étranger", et à annoncer la fermeture des frontières sans concertation avec les alliés. Le gouvernement allemand a depuis dénoncé une tentative américaine de rachat d’un laboratoire allemand pour s’octroyer l’exclusivité d’un vaccin potentiel. Les relations transatlantiques sont une victime de plus de la crise.

Les États-Unis ont pris la tête depuis quelques jours du classement du nombre de personnes infectées du Coronavirus, avec plus de 160 000 cas répertoriés.

Par ailleurs, la Maison Blanche semble toujours osciller entre une réponse sanitaire ferme et une priorité donnée à la reprise économique, le Président souhaitant limiter au maximum le choc pour les marchés et promettant même, contre toute rigueur médicale, la réouverture des commerces à Pâques. Alors que mardi 31 mars, Trump parlait de 100 000 morts possibles, ajustant sa communication de crise, nombre d’Américains avaient le sentiment de voir arriver une catastrophe au ralenti.

Réfléchir en temps de crise n’est pas aisé. La plupart des experts, y compris l’auteur de ces lignes, ont la tentation de trouver dans l’instant une confirmation de leurs convictions a priori. Plus l’incertitude est grande, plus la zone de confort est attirante. L’exercice ne fait que renforcer l’admiration pour un Marc Bloch capable de discerner en pleine catastrophe les ressorts de l’étrange défaite de 1940. À ce stade, pour parler de la situation américaine, alors que le pays n’est qu’au début de la crise, il est plus raisonnable de soulever des interrogations que de prétendre trouver des réponses définitives.


Suez sino-amĂ©ricain ?

Quel monde après Covid-19 ? Le dĂ©bat agite Washington. De nombreuses revues de politique Ă©trangère, comme Foreign Policy, proposent des recensions intĂ©ressantes d’experts proposant des scĂ©narios de monde post-crise. Mais bien souvent, ces analyses renforcent des visions prĂ©existantes plus qu’elles ne proposent des grilles  rĂ©ellement neuves. Steve Walt, historien rĂ©aliste d’Harvard, prĂ©dit un renforcement des conflits, le stratège singaporien Kishore Mahbubani voit un signe de plus du passage de relai entre les États-Unis et la Chine dans une globalisation "China centric", tandis que le libĂ©ral John Ikenberry veut croire en l’émergence d’un internationalisme rĂ©formĂ©. La revue Foreign Affairs publie quant Ă  elle des articles riches sur le retour de bâton contre les failles de la globalisation que cette crise, rĂ©vĂ©latrice des vulnĂ©rabilitĂ©s de nos chaines de production intĂ©grĂ©es, a mises en exergue. Mais, ici aussi, s’agit-il ici d’une rupture ou d’un renforcement d’une tendance prĂ©existante aux États-Unis comme en Europe, entre la vague protectionniste, la demande de production locale et l’exigence environnementale ? Et dans quelle mesure cette demande populaire peut-elle vĂ©ritablement s’accompagner d’un recul concret de l’internationalisation par les entreprises ? Cette crise dĂ©montre-t-elle vraiment pour les entreprises les dangers de l’exposition aux structures de production chinoise, alors que le danger est Ă©galement rĂ©pandu puisque Europe, États-Unis et Chine ont Ă©tĂ© frappĂ©s par l’épidĂ©mie ?

Éclipse de la puissance amĂ©ricaine ? L’ancien sous-secrĂ©taire d’État aux affaires asiatiques de Barack Obama, Kurt Campbell et le chercheur Rush Doshi parlent de "Suez amĂ©ricain", rĂ©vĂ©lateur d’un transfert de puissance en faveur de Beijing, renforcĂ© par le cavalier seul de la Maison Blanche : "Le statut des États-Unis comme leader global ces sept dernières dĂ©cennies s’est fondĂ© non seulement sur la prospĂ©ritĂ© et la puissance mais aussi, de façon tout aussi importante, sur la lĂ©gitimitĂ© induite par la gouvernance intĂ©rieure des États-Unis, sa capacitĂ© Ă  produire des biens publics globaux et sa volontĂ© d’organiser et diriger une rĂ©ponse internationale aux crises. La pandĂ©mie du coronavirus teste ces trois Ă©lĂ©ments du leadership amĂ©ricain. Pour l’instant, Washington est en train de rater ce test." Mais l’historien Walter Russel Mead, thĂ©oricien des Jacksoniens, propose une lecture plus optimiste du leadership amĂ©ricain dans le Wall Street Journal rappelant les nombreuses crises, comme durant la Seconde Guerre mondiale, durant lesquelles les États-Unis ont trĂ©buchĂ© avant de prendre les bonnes dĂ©cisions.Il est en revanche possible de prĂ©dire avec confiance un renforcement de la compĂ©tition stratĂ©gique (great power competition) avec Beijing. Deux tiers des AmĂ©ricains estiment que le dĂ©veloppement du virus est de la faute de la Chine. La Maison Blanche est focalisĂ©e sur la responsabilitĂ© chinoise dans l’essor initial du "Wuhan virus" au point de faire achopper le communiquĂ© final du G7 parce qu’il n’utilisait pas cette terminologie. Le coronavirus renforcera le poids des stratèges plaidant pour un dĂ©couplage Ă©conomique avec la Chine.

Les experts démocrates ne sont pas en reste. Comme le déplorait auprès de moi un diplomate européen, l’essentiel des débats dans ces cercles porte sur la lutte nécessaire contre la "désinformation" chinoise ou russe dans l’aide à l’Europe, plutôt que sur les initiatives pour renforcer les organisations internationales comme l’OMS ou le G20 après la crise. Le débat sur cette dimension est à ce jour encore très pauvre, y compris côté démocrate. Si ceux-ci veulent renouer le lien transatlantique, il s’agit avant tout de rallier les Européens dans une alliance des démocraties libérales face au révisionnisme russe et chinois, plutôt que de réformer et renforcer le système multilatéral, ce qui impliquerait un degré de coopération avec ces acteurs.

Deux tiers des Américains estiment que le développement du virus est de la faute de la Chine. La Maison Blanche est focalisée sur la responsabilité chinoise dans l’essor initial du "Wuhan virus".

Échec du populisme trumpiste ? Too soon to tell.

Qu’en est-il de la politique intĂ©rieure ? Les premiers sondages semblent indiquer un soutien d’une majoritĂ© de la population amĂ©ricaine (52 %) Ă  la gestion du PrĂ©sident tandis que son taux de confiance gĂ©nĂ©ral est Ă  son niveau le plus Ă©levĂ© depuis le dĂ©but de la prĂ©sidence, Ă  47 % (il s’était dĂ©jĂ  renforcĂ© après le pĂ©tard mouillĂ© de l’impeachment). Probable effet rally around the flag liĂ© Ă  la crise (avant qu’elle n’atteigne son pic), avec deux Ă©lĂ©ments Ă  noter. D’abord, ces sondages indiquent un soutien qui transcende le seul clivage partisan, fait rarissime dans cette prĂ©sidence. Ensuite, ils infirment, une fois de plus, les prĂ©dictions d’un effondrement de Trump (voire d’une dĂ©mission) Ă©mise par nombre de commentateurs. Le candidat dĂ©mocrate Joe Biden continue de dominer les sondages pour l’élection de novembre mais certains analystes politiques remarquent que son avance est plus faible que celle d’Hillary Clinton au mĂŞme moment. Par ailleurs, l’attention mĂ©diatique accordĂ©e Ă  la crise du coronavirus a totalement Ă©clipsĂ© la campagne dĂ©mocrate et Joe Biden semble absent du dĂ©bat, renforçant encore plus l’effet rĂ©fĂ©rendum autour de la personne de Trump.

Plus fondamentalement, au-delĂ  des questions de personnalitĂ©s, cette crise pourrait-elle marquer le retour en grâce des gestionnaires centristes et l’échec de la thèse populiste ? C’est la proposition du politologue de la Brookings Institution, Shadi Hamid, proche de la campagne de Bernie Sanders. Avant la crise, le dĂ©bat au sein des dĂ©mocrates opposait ceux qui espĂ©raient un "retour Ă  la normale" comme Biden, bercĂ©s par l’espoir que Trump ne reprĂ©sentait qu’une parenthèse aberrante, et les populistes de gauche comme Sanders ou Warren qui voulaient saisir l’opportunitĂ© d’ouvrir un dĂ©bat plus large pour reconquĂ©rir les Ă©lecteurs de Trump. Le Covid-19 restreint ce "champ des possibles" selon Hamid, qui le regrette, rĂ©habilitant les solutions pragmatiques, les dirigeants mesurĂ©s offrant des solutions techniques plutĂ´t que des rĂŞves idĂ©ologiques. Qui veut rĂŞver quand on a peur de mourir ?

La prĂ©sidence Trump sera jugĂ©e Ă  l’aune de sa capacitĂ© Ă  rĂ©pondre Ă  l’urgence humanitaire de la pandĂ©mie et la crise Ă©conomique qu’elle provoque. Mais il serait bien audacieux de tirer des conclusions hâtives. L’expert de relations internationales se prend Ă  espĂ©rer un engouement populaire renouvelĂ© pour la coopĂ©ration globale et le renforcement des institutions chargĂ©es d’apporter des rĂ©ponses aux pandĂ©mies, le règne des experts bienveillants. Mais les exemples historiques abondent de crises, Ă©pidĂ©mies ou chocs Ă©conomiques, ayant l’effet inverse : renforçant les nationalismes, les phĂ©nomènes de fermeture, les thĂ©ories du complot et la recherche de boucs Ă©missaires.

Et si les États-Unis sortaient plus forts ?

Il est tentant de voir dans la réaction de l’administration Trump un accélérateur d’un déclin américain souvent annoncé. La crise économique brutale, qui vient de mettre plus de 3 millions d’Américains au chômage en une semaine, un chiffre record, met encore plus en exergue les failles du système de santé et de protection sociale du pays, comme le soulignent les économistes français Emmanuel Saez et Gabriel Zuckman dans le NY Times.

Le plan de sauvetage, votĂ© Ă  l’unanimitĂ© par le SĂ©nat, reprĂ©sente 6 % du PIB amĂ©ricain, un ratio largement supĂ©rieur aux pays europĂ©ens.

Mais il est bien trop tôt pour faire les comptes et l’observateur européen doit rester modeste. La flexibilité et la capacité de réaction du système américain doivent aussi être rappelées. Ce système profite à la fois des forces et des faiblesses de son modèle fédéral. Souffrant de réponses éparses entre États et d’un territoire vaste et difficile à maîtriser, il profite aussi de la multiplicité des acteurs. Il ne dépend pas uniquement d’un gouvernement fédéral au leadership indécis pour décréter des confinements mais peut compter sur les entreprises privées, maires et gouverneurs agissant individuellement.

Surtout, le système politique amĂ©ricain peut faire preuve, en tant de crise, d’une Ă©lasticitĂ© idĂ©ologique et d’une capacitĂ© de rebond  incomparables.

Comme le montre le livre de l’historien Ă©conomique de Yale, Adam Tooze, Crashed, la crise financière de 2008, nĂ©e des pratiques spĂ©culatives des banques amĂ©ricaines s’est pourtant traduite par un renforcement de la puissance Ă©conomique amĂ©ricaine, en particulier du poids du dollar comme monnaie de rĂ©serve internationale, au dĂ©triment de l’Europe. La FED, via le programme de liquiditĂ© swaps renforçant les trĂ©soreries des banques centrales Ă  travers le monde, ainsi que le Congrès qui avait votĂ© des bailouts massifs, avaient permis aux États-Unis de sortir de la crise avant l’Europe, attachĂ©s plus longtemps aux règles de l’austĂ©ritĂ© et souffrant d’une intĂ©gration Ă©conomique et monĂ©taire inachevĂ©e. Cette semaine, le Congrès amĂ©ricain a votĂ©, avec une rapiditĂ© exceptionnelle, un plan de sauvetage sans prĂ©cĂ©dent de 2 200 milliards de dollars, permis en grande partie par le soutien des RĂ©publicains convertis aux vertus de l’État par la souplesse idĂ©ologique de leur dirigeant. Le plan de sauvetage, votĂ© Ă  l’unanimitĂ© par le SĂ©nat, reprĂ©sente 6 % du PIB amĂ©ricain, un ratio largement supĂ©rieur aux pays europĂ©ens. Le plan inclut des paiements directs de 1 200 dollars pour les individus touchant un revenu infĂ©rieur Ă  75 000 dollars, 150 milliards pour soutenir l’industrie de la santĂ©, 500 milliards pour les institutions locales, 350 milliards de prĂŞts et de soutien aux PME, une assurance chĂ´mage de 4 mois s’ajoutant aux subvention des États.

Les rapports de force géopolitiques de la sortie du coronavirus risquent de dépendre plus de la capacité des acteurs à rebondir suite à la crise économique qu’aux souffrances humaines provoquées par l’épidémie. Dans une telle situation, il est possible que les États-Unis démontrent des ressources inattendues, et trouvent par la même occasion une forme d’unité nationale dans leur politique étrangère, dans la rivalité stratégique avec la Chine, qui manquait jusqu’alors. En attendant, les prochaines semaines vont être très dures.

 

Copyright : Apu GOMES / AFP

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