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Allemagne : la dĂ©mocratie chrĂ©tienne en question 

Allemagne : la démocratie chrétienne en question 
 Alexandre Robinet-Borgomano
Auteur
Expert Associé - Allemagne

"Partout en Europe, le concept de démocratie chrétienne est en recul. L’Union chrétienne démocrate (CDU) en Allemagne est souvent qualifiée de "dernier dinosaure". Les enseignements de la préhistoire devraient nous conduire à nous interroger : voulons-nous attendre une météorite politique ou construire nous-même notre avenir ?". Dans une tribune publiée le 9 février 2022 par la Frankfurter Allgemeine, l’historien Andreas Rödder invite le parti Chrétien démocrate à questionner la pertinence de sa référence au christianisme, brisant ainsi un tabou allemand.

En mettant fin à seize années de pouvoir, les dernières élections fédérales ont mis en évidence la désorientation profonde de la CDU. Après avoir essuyé la plus lourde défaite de son histoire, le parti Chrétien démocrate se voit relégué dans l’opposition. Privé de véritables marqueurs politiques, il ne bénéficie plus de l’aura de la Chancelière, qui a refusé, fin janvier, d’exercer la présidence d’honneur du parti. 30 ans après l’effondrement de la Democrazia Cristiana en Italie, la CDU, qui a dominé la vie politique allemande depuis la guerre, traverse une crise existentielle profonde.

Une droite en manque de repères

En ce début d’année 2022, l’étoile de la droite allemande apparaît plus pâle que jamais. Privé de leadership, la CDU s’est révélée incapable de s’émanciper de la figure tutélaire de l’ancienne Chancelière. Après l’échec de sa dauphine, Annegret Kramp Karrenbauer et face à la campagne électorale désastreuse menée par le centriste Armin Laschet, l’élection de Friedrich Merz à la tête du parti apparaît comme un dernier recours, un choix par défaut. Le 22 janvier 2022, la CDU finit par se ranger unanimement derrière cet homme d'affaires de 66 ans, récemment revenu à la politique, et défenseur d’une ligne anti-Merkel plus conservatrice que ses concurrents.

Les annĂ©es Merkel furent marquĂ©es par un processus de modernisation de la CDU, insĂ©parablement liĂ© Ă  la volontĂ© de la Chancelière de gouverner au centre. Comme l’explique Caroline Kanter, directrice Ă  Paris de la Konrad Adenauer Stiftung "Angela Merkel a rĂ©ussi Ă  comprendre les Ă©volutions de la sociĂ©tĂ© allemande et Ă  accompagner ces transformations en emmenant avec elle son parti". La plupart des rĂ©formes impulsĂ©es par la Chancelière ont pourtant contribuĂ© Ă  priver de repères l’aile la plus conservatrice de la CDU. 

Angela Merkel est parvenue à transformer l’Allemagne et à se maintenir au pouvoir au prix d’une désorientation profonde de la droite allemande.

De l’abolition du service militaire à la révision de la politique familiale, de la sortie du nucléaire à la politique d’accueil des réfugiés, de l’adoption du mariage homosexuel à la création d’une capacité européenne d’endettement, Angela Merkel est parvenue à transformer l’Allemagne et à se maintenir au pouvoir au prix d’une désorientation profonde de la droite allemande. La domination sans partage qu’elle exerçait sur son parti n’a pas permis l’émergence d’une nouvelle génération capable de gérer son héritage, laissant ainsi à son ancien Ministre des Finances, le social-démocrate Olaf Scholz, le soin d’incarner la continuité avec sa politique.

À la droite du parti, les alternatives se révèlent de plus en plus décevantes. Au lendemain des élections fédérales, le chef de la Junge Union, l’association de jeunesse de la CDU, appelait à trouver un "Kurz allemand" ; une référence au jeune Chancelier parvenu en Autriche à régénérer le parti Chrétien démocrate sur une base conservatrice. Figure de référence pour les conservateurs européens, Sebastian Kurz, pris dans un scandale de corruption, est cependant forcé de démissionner et de se retirer de la vie politique en décembre 2021.

Le dĂ©part concomitant d’Angela Merkel et de Sebastian Kurz aurait pu profiter au Ministre PrĂ©sident de Bavière, Markus Söder, qui sur le plan idĂ©ologique et gĂ©ographique s’est toujours situĂ© entre ces deux "pĂ´les". S’il reste la cinquième personnalitĂ© politique prĂ©fĂ©rĂ©e des Allemands, les derniers sondages publiĂ©s en janvier dernier rĂ©vèlent cependant une Ă©rosion significative de sa popularitĂ©, au sein mĂŞme de son fief bavarois. MalgrĂ© sa popularitĂ©, le leader bavarois ne peut servir de boussole Ă  une droite dĂ©sorientĂ©e. Comme il l’a montrĂ© sur la question de l’environnement, ou sur celle de l’obligation vaccinale, la "ligne" dĂ©fendue par Markus Söder est marquĂ©e par des retournements incessants qui fragilisent sa crĂ©dibilitĂ©. PrivĂ© de tĂŞte et de direction, le parti ChrĂ©tien dĂ©mocrate met dĂ©sormais son destin entre les mains de Friedrich Merz, l’ancien rival d’Angela Merkel.     

Friedrich Merz, l’opposant 

Élu le 22 janvier 2022 président de la CDU, Friedrich Merz entend revenir sur les années de "social-démocratisation" de la droite allemande, en accentuant le profil conservateur du parti. Un nouveau départ (Neuanfang) que certains perçoivent comme un retour vers le passé

Difficile, en effet, de voir en Friedrich Merz un homme du renouveau. Élu dĂ©putĂ© au Parlement europĂ©en en 1989, il connaĂ®t son apogĂ©e politique en 2000, lorsqu’il prĂ©side le groupe parlementaire CDU-CSU au Bundestag. Un poste dont il sera Ă©vincĂ© par Angela Merkel deux ans plus tard, conservant de cette expĂ©rience un souvenir amer. En 2009, Merz quitte la vie politique et se lance dans les affaires, d’abord comme avocat au sein du cabinet Mayer Brown, puis comme lobbyiste, au sein du puissant fonds d’investissement BlackRock. PropriĂ©taire de deux jets privĂ©s et d’une maison sur le Tegernsee, il incarne une droite "dĂ©complexĂ©e", peu en phase avec le Zeitgeist allemand. Sur la question du climat, son engagement se rĂ©duit Ă  la bienveillance qu’il manifeste Ă  l’égard de l’énergie nuclĂ©aire. BĂ©nĂ©ficiant au sein des militants d’une base Ă©lectorale solide, il dĂ©nonce l’opposition de l’establishment Ă  son Ă©lection, activant ainsi une dichotomie peuple-Ă©lite considĂ©rĂ©e en Allemagne comme populiste. AccusĂ© d’être sexiste en janvier 2021, il se dĂ©fend en affirmant sur Twitter que "si c’était le cas, sa femme ne l’aurait pas Ă©pousé… ". Catholique de l’Ouest, plusieurs fois grand-père, Friedrich Merz assume de ne pas courir après la modernitĂ©. 

S’il parvient Ă  s’imposer Ă  la tĂŞte du parti c’est bien en tant que reprĂ©sentant d’une ligne conservatrice qu’il dĂ©finit dans un discours le 22 janvier 2022 comme une "ouverture Ă  la nouveautĂ©, soucieuse en mĂŞme temps de prĂ©server ce qui doit l’être" et citant l’historien Andreas Rödder, comme "une protection contre le dogmatisme et l’idĂ©e d’un progrès inĂ©luctable s’imposant aux grands choix de sociĂ©tĂ©". Mais cette volontĂ© de renforcer le profil conservateur du parti peut-elle suffire Ă  projeter la droite allemande vers l’avenir ? 

Cette volontĂ© de renforcer le profil conservateur du parti peut-elle suffire Ă  projeter la droite allemande vers l’avenir ? 

Les principaux dĂ©fis auxquels se confronte le nouveau PrĂ©sident de la CDU sont de trois ordres  :

  • Il lui revient d’incarner une opposition crĂ©dible face Ă  la coalition progressiste menĂ©e par Olaf Scholz. L’angle d’attaque adoptĂ© par Friedrich Merz - consistant Ă  reprocher au Chancelier son manque de leadership dans la lutte contre l’inflation et la hausse des prix de l’énergie, dans la crise ukrainienne, ou dans la mise en place d’une obligation vaccinale - pourrait permettre Ă  la droite de reprendre des forces. Ce d’autant plus que Friedrich Merz est parvenu Ă  s’assurer la prĂ©sidence du groupe CDU-CSU au Bundestag après le retrait de Ralph Brinkhaus. Dès le dĂ©but du mois de fĂ©vrier, les sondages montrent en effet une remontĂ©e de la CDU dans les intentions de vote, celle-ci dĂ©passant dĂ©sormais le SPD.
     
  • Friedrich Merz doit permettre Ă  son parti de se maintenir au pouvoir dans quatre Länder dirigĂ©s totalement ou en partie par la CDU et appelĂ©s Ă  voter en 2022. Évoquant les Ă©lections prĂ©vues dans la Sarre, le Schleswig-Holstein, la RhĂ©nanie-du-Nord-Westphalie et la Basse-Saxe, Friedrich Merz a rappelĂ© que la CDU parvenait Ă  s’imposer lorsqu’elle assumait sa distance avec l’extrĂŞme droite, faisant de l’opposition Ă  toutes les formes de radicalitĂ© l’un des marqueurs de son mandat. 
     
  • Le nouveau PrĂ©sident de la CDU doit enfin doter le parti d’un nouveau programme fondamental (Grundsatzprogramm) susceptible de redĂ©finir l’identitĂ© de la CDU. Pour Friedrich Merz, le primat de l’économie reste essentiel afin d’assurer la transformation Ă©cologique de l’Allemagne et de garantir la durabilitĂ© du système social, mais deux questions essentielles se posent au parti : comment adapter le système des retraites au changement dĂ©mographique, pour garantir aux nouvelles gĂ©nĂ©rations qu’ils pourront en bĂ©nĂ©ficier ? Et comment rĂ©aliser la promesse de la "doctrine sociale de l’Église" et de "l’éthique protestante" d’une meilleure participation des salariĂ©s au capital de l’entreprise ?

Le discours prononcĂ© par Friedrich Merz le jour de son Ă©lection a rĂ©vĂ©lĂ© une personnalitĂ© plus visionnaire qu’attendu. Rappelant sa volontĂ© de s’adresser Ă  toutes les franges de la sociĂ©tĂ© allemande, il a insistĂ© sur son attachement Ă  une Europe plus forte et capable d’agir. Dès 2018, Friedrich Merz signait avec le philosophe JĂĽrgen Habermas une tribune dans le Handelsblatt appelant l’Allemagne Ă  s’emparer des propositions du PrĂ©sident Macron pour renforcer la zone euro, Ă  crĂ©er une armĂ©e europĂ©enne et Ă  renforcer les prĂ©rogatives du parlement europĂ©en. Friedrich Merz assume Ă©galement, avec ce discours, sa conversion au social : "La politique sociale ne doit pas ĂŞtre vue comme l’atelier de rĂ©paration du capitalisme, elle est un Ă©lĂ©ment central de l’économie sociale de marchĂ©". S’il entend recentrer la CDU sur ses fondamentaux, son nouveau patron refuse d’opĂ©rer une "rĂ©volution conservatrice" pourtant souhaitĂ©e par certains de ses partisans. 

Que signifie le "C" de CDU ? 

La rĂ©fĂ©rence explicite de Friedrich Merz Ă  la doctrine sociale de l’Église et Ă  l’éthique protestante dans le discours qu’il prononce Ă  l’occasion de son Ă©lection rappelle Ă  la fois l’importance des concepts religieux dans le discours politique allemand, mais Ă©galement l’originalitĂ© d’un parti qui, au XXIème siècle, continue d’assumer sa filiation avec le christianisme. La dĂ©fense de l’image chrĂ©tienne de l’homme (Das christliche Menschenbild) reprĂ©sente en effet - aux cĂ´tĂ©s de la promotion de l’économie sociale de marchĂ© et de la dĂ©fense du projet europĂ©en - l’un des fondamentaux de la CDU. Qu’il s’agisse de dĂ©fendre la politique d’accueil des rĂ©fugiĂ©s au nom de valeurs d’accueil et de tolĂ©rance inscrites dans l’Évangile ou de promouvoir une nouvelle politique climatique au nom de l’impĂ©ratif de "protection de la CrĂ©ation" (Schutz der Schöpfung), les dirigeants de la CDU n’hĂ©sitent pas Ă  mobiliser les rĂ©fĂ©rences religieuses pour justifier leurs choix. 

La proposition de remettre en cause la référence au christianisme dans le nom du parti ne pouvait que susciter un vif débat.

Dans ces conditions, la proposition de remettre en cause la référence au christianisme dans le nom du parti ne pouvait que susciter un vif débat. Au lendemain de sa défaite électorale, la direction confie à une commission indépendante le soin d’établir une analyse sans complaisance des causes de la défaite. Dans cette analyse, l’historien Andreas Rödder appelle la CDU à s’interroger sur la pertinence d’une référence au christianisme dans son nom.

Depuis cette annonce les rĂ©actions s’enchaĂ®nent, conduisant notamment Markus Söder, le prĂ©sident de l’Union ChrĂ©tienne Sociale en Bavière Ă  Ă©carter ce dĂ©bat d’un revers de main en rappelant que l’image chrĂ©tienne de l’homme est Ă  la base de son action. Dans une interview Ă  la FAZ, la dĂ©putĂ©e au Bundestag, Serap GĂĽler, explique n’avoir jamais vu d’incompatibilitĂ© entre son adhĂ©sion Ă  la CDU et ses convictions musulmanes. Et pour Friedrich Merz cette rĂ©fĂ©rence est nĂ©cessaire, car elle apporte au parti "humilitĂ© et direction". Le caractère unanime de ces rĂ©actions ne peut nĂ©anmoins occulter les questions que posent au parti le phĂ©nomène de dĂ©christianisation de l’Allemagne. Un phĂ©nomène encore accentuĂ© par les rĂ©vĂ©lations de scandales sexuels dans l’Église, et qui pourrait Ă  terme contribuer Ă  marginaliser l’Union chrĂ©tienne dĂ©mocrate allemande.   

MalgrĂ© la dĂ©faite historique qu’elle vient de subir, il apparaĂ®t peu probable que la CDU renonce Ă  cette rĂ©fĂ©rence au christianisme. Pragmatique, le parti d’Angela Merkel pourrait en revanche chercher Ă  mieux dĂ©finir ce que cette rĂ©fĂ©rence implique dans le monde d’aujourd’hui. Loin des controverses thĂ©oriques, la CDU devrait par ailleurs concentrer ses efforts sur sa volontĂ© d’incarner une opposition Ă  la coalition progressiste au pouvoir. Une opposition crĂ©dible, dĂ©crite par le nouveau PrĂ©sident de la CDU comme une composante essentielle au fonctionnement de la dĂ©mocratie. Une opposition conservatrice, qui pourrait apparaĂ®tre comme le meilleur rempart contre l’extrĂŞme droite. 

 

Copyright : HANNIBAL HANSCHKE / X02197 / AFP

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