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20 ans après la LOLF, quels leviers pour la transformation publique ?

Trois questions Ă  Alain Lambert

20 ans après la LOLF, quels leviers pour la transformation publique ?
 Alain Lambert
Président du Conseil National d’Évaluation des Normes

Ancien sĂ©nateur de l’Orne, rapporteur gĂ©nĂ©ral du budget, puis prĂ©sident de la commission des finances, Alain Lambert a jouĂ© un rĂ´le central dans la conception de la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF), promulguĂ©e le 1er aoĂ»t 2001. Il en supervise ensuite la mise en Ĺ“uvre comme ministre dĂ©lĂ©guĂ© au Budget de 2002 Ă  2004. Depuis 2008, il prĂ©side le ComitĂ© national d’évaluation des normes, et y plaide pour une transformation radicale de l’action publique. Alors que nous fĂŞtons cette annĂ©e les 20 ans de la dĂ©sormais cĂ©lèbre LOLF, Nicolas Bauquet, directeur dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la Transformation publique de l’Institut Montaigne, l’a interrogĂ© sur ce grand chantier. 

Vous avez Ă©tĂ© l'un des pères de la LOLF, dont l'un des objectifs Ă©tait de servir de levier Ă  une profonde rĂ©forme de l'État. Vingt ans après son adoption par le parlement, quel bilan tirez-vous de la mise en Ĺ“uvre de cet outil ? 

Son premier mĂ©rite est d’avoir vaincu une lĂ©gende voulant qu’une constitution financière relève du domaine rĂ©servĂ© de l’ExĂ©cutif et non du Parlement. La LOLF restera une première dans l’histoire rĂ©publicaine de nos finances publiques. Son second mĂ©rite est d’exister et de pouvoir servir le jour oĂą le Parlement dĂ©cidera vraiment de l’appliquer, ce qui reste Ă  faire, pour plusieurs raisons. 

D’abord, parce qu’il n’y a pas eu de développement du contrôle a posteriori, corollaire indispensable du principe de confiance a priori dans les gestionnaires. Il devait en résulter une réduction du temps parlementaire consacré au projet de loi de finances initial et un effort porté sur la loi de règlement, c’est-à-dire sur la reddition des comptes et l’évaluation des politiques menées.

La LOLF restera une première dans l’histoire républicaine de nos finances publiques.

Or, les deux chambres continuent imperturbablement, comme avant la LOLF, à entrer dans le détail de comptes qui ne sont que prévisionnels, et ne consacrent pas de diligences supplémentaires pour examiner les résultats de l’exercice par ministère, par programmes, en auditionnant les ministres ou les responsables de programmes, pour expliquer les aléas survenus en gestion, et les évolutions qu’ils souhaitent pour les années suivantes.

Finalement, les agents publics s’épuisent à renseigner d’innombrables informations statistiques, souvent peu en rapport avec leur activité réelle, et qui ne sont examinées par personne. D’une nouvelle constitution financière qui visait la réforme de l’État par la performance, en s’appuyant sur les résultats et non sur les moyens, il est résulté une batterie gigantesque d’indicateurs totalement indifférents au Parlement qui persiste à vouloir infléchir le budget initial alors que c’est la fonction de l’Exécutif.

Les principes fondateurs, - qui visaient un changement de logique, une confiance a priori, une culture de rĂ©sultats plus que de moyens, un Ă©lan managĂ©rial, des pratiques innovantes, de nouvelles responsabilitĂ©s avec des marges de manĹ“uvre Ă©largies, - ont Ă©tĂ© dĂ©vitalisĂ©s par un appareillage bureaucratique bloquant. Mais rien n’est perdu, les consĂ©quences de la crise sanitaire peuvent appeler Ă  retrouver l’esprit des fondateurs, Ă  supprimer les obstacles administratifs et s’engager vraiment dans une nouvelle gouvernance fondĂ©e sur la confiance a priori et le contrĂ´le a posteriori

La crise pandĂ©mique a mis l'État et ses services sur le devant de la scène, dans tous les domaines de l'action publique. Quelles sont selon vous les principales leçons de cette pĂ©riode ? 

Cette crise a révélé absolument tout ce que le centralisme bureaucratique français peut avoir d’absurde et de contre productif. Elle a mis à nu un fonctionnement public chaotique mais dont l’apparence était restée sauve. Les Français s’étaient habitués à une organisation désuète, mais ils se sont indignés quand des vies sont apparues menacées par ce système kafkaïen. Le virus de la complexité a entraîné la machine administrative dans une production insensée de formalités, de procédures et normes incompatibles avec l’urgence.

Notre système centralisé et hiérarchique ne sait pas répondre à des besoins, il conçoit tout dans une logique descendante, à partir du sommet, au sein d’administrations centrales qui veulent tout prévoir par des règles générales et absolues, sans possibilité d’adaptation. Le droit produit par le ministère de la Santé est lui-même d’une complexité totalement incompatible avec une médecine au meilleur rapport coût-efficacité. Il était évident qu’il n’aurait pas la souplesse et l’adaptabilité nécessaires à une situation d’urgence. Le défi a été relevé grâce à l’héroïsme des soignants qui ont dû souvent s’affranchir du droit abscons, préférant sauver des vies plutôt que décrypter les milliers de pages de réglementation.

Cette crise a révélé absolument tout ce que le centralisme bureaucratique français peut avoir d’absurde et de contre productif.

De la LOLF Ă  CAP 22, toutes les tentatives de rĂ©forme de l'État semblent jusqu'ici impuissantes Ă  transformer en profondeur l'action publique. Quels leviers actionner pour y parvenir ? 

Mieux vaut cesser de rĂŞver Ă  rĂ©former le LĂ©viathan. Il n’a d’autre dessein que lui-mĂŞme. Mobilisons-nous plutĂ´t tous pour la transformation de l’action publique. C’est elle qui compte. C’est elle qui produit les biens et services publics dont les Français ont besoin. Elle n’est plus l’œuvre du seul État mais de plusieurs administrations publiques. Introduire dans la loi le concept de transformation aurait l’immense mĂ©rite de rĂ©unir dans un Ă©difice juridique commun : dĂ©centralisation, dĂ©concentration, diffĂ©renciation et autres adaptations, donnant ainsi un contenu concret Ă  l’article 1er de notre Constitution qui affirme l’organisation dĂ©centralisĂ©e de notre RĂ©publique. La transformation est la rĂ©volution copernicienne qui doit : 

  • rĂ©inventer le modèle de dĂ©termination, de conduite et de mise en Ĺ“uvre des politiques publiques, 
  • briser le cloisonnement qui encourage les administrations Ă  fonctionner verticalement en silos. 

L’action publique doit ĂŞtre organisĂ©e en fonction de sa finalitĂ© et non du pouvoir qui la dĂ©cide, en laissant ouverts aux acteurs de terrain plusieurs modes d’action pour faire du contact avec les rĂ©alitĂ©s un axiome fondamental. Ainsi elle conciliera autoritĂ©, hiĂ©rarchie et opĂ©rationnalitĂ©. Le vieux système hiĂ©rarchique laissera place Ă  un nouveau mode relationnel partenarial, coopĂ©ratif et conventionnel. 

Les dĂ©fis lancĂ©s par la crise ne seront pas relevĂ©s avec le système actuel hiĂ©rarchique hyper centralisĂ© et bureaucratique. Ce serait l’échec assurĂ©. Une vraie transformation de l’action publique permettra d’instaurer un principe de confiance mutuelle, entre administrations, mais aussi Ă  l’endroit des agents publics, d’éradiquer la prolifĂ©ration du droit, d’impulser l’innovation managĂ©riale, et ainsi d’inverser le paradigme Ă©tatique. C’est la condition sine qua non de la rĂ©ussite. C’est Ă  l’évidence le diagnostic du PrĂ©sident et du Premier ministre. Il ne leur reste qu’à imposer les principes forts de droit administratif qui, seuls, peuvent rendre Ă  l’action publique son opĂ©rationnalitĂ©. Le Conseil National d'Évaluation des Normes (CNEN) a, depuis plus de 10 ans, ciselĂ© les outils le permettant, il suffit de les utiliser !


Copyright : Photo by Wesley Tingey on Unsplash

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