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100e anniversaire de la rĂ©publique d’AtatĂĽrk : hĂ©ritage et perspective

100e anniversaire de la république d’Atatürk : héritage et perspective
 Soli Ă–zel
Auteur
Expert Associé - Relations Internationales et Turquie

Soixante-dix ans après que le tsar Nicolas Ier l’avait qualifiĂ© d’"homme malade de l’Europe", le vieil Empire Ottoman prenait fin : le 29 octobre 1923, la RĂ©publique Ă©tait proclamĂ©e et l’AssemblĂ©e Ă©lisait Mustafa Kemal prĂ©sident en le dotant de pouvoirs sans entrave. 

Cent ans plus tard, en ce mois d’octobre 2023, si la Turquie de Recep Tayyip Erdogan est peut-être toujours malade, elle est certainement moins pro-européenne que jamais. Nous revenons, avec Soli Özel, sur cet héritage républicain et sur les perspectives actuelles de la Turquie.

Commençons par un panorama intĂ©rieur de la Turquie. Recep Tayyip Erdogan est au pouvoir depuis vingt ans. Il a Ă©tĂ© réélu le 28 mai 2023 pour un troisième mandat de cinq ans alors que la Constitution en autorise deux seulement. Dans quelle mesure le prĂ©sident s’inscrit-il dans l’hĂ©ritage politique kĂ©maliste ?

Le prĂ©sident Erdogan provient d’une tradition politique qui non seulement ne s’inscrit pas dans la lignĂ©e du kĂ©malisme mais mĂŞme, qui s’y oppose et, plus largement, qui s’oppose au projet rĂ©publicain en gĂ©nĂ©ral. Cette aversion pour la RĂ©publique apparaĂ®t clairement dans la manière dont le pouvoir envisage l’anniversaire du 29 octobre : les festivitĂ©s ont fait l’objet d’une prĂ©paration a minima, loin de ce qu’on pourrait dĂ©cemment attendre pour le centenaire de n’importe quelle rĂ©publique. 

Le président Erdogan provient d’une tradition politique qui ne s’inscrit pas dans la lignée du kémalisme mais même, qui s’y oppose.

Quant à l’opposition, elle a trahi les espoirs et les aspirations de la société turque lors des dernières élections : plutôt que d’envisager une démarche constructive par-delà les points de divergence, elle s’est entre-déchirée et ses membres n’ont eu de cesse de se vilipender mutuellement.

Après sa défaite de mai 2023, le CHP (ou Parti républicain du peuple, parti fondateur de la République créé en 1923 par Mustafa Kemal), principal parti d’opposition, ne s’est aucunement remis en cause. En s'accrochant au pouvoir par tous les moyens, entre querelles intestines et quêtes personnelles, ses dirigeants sont parvenus à dépolitiser et décourager l’opposition turque. Pire encore, la résignation du CHP, qui n’a rien mis en œuvre pour fêter la République et son héritage, manifeste bien son indifférence.

La Turquie relève des dĂ©mocraties illibĂ©rales ou de ce qu’on appelle, en sciences politiques, de l’autoritarisme compĂ©titif : il existe plusieurs partis en son sein mais la compĂ©tition politique ne s’exerce pas dans un cadre loyal voire mĂŞme, on constate que tout le pouvoir est concentrĂ© entre les mains du prĂ©sident. Tant que l’opposition ne parviendra pas Ă  unir ses efforts, la mainmise de Recep Tayyip ErdoÄźan sur la sociĂ©tĂ© restera entière, ne serait-ce que parce qu’il demeure très populaire parmi ses Ă©lecteurs, malgrĂ© la situation Ă©conomique catastrophique dans laquelle se trouve le pays.

La Turquie est un des premiers pays Ă  avoir empruntĂ© Ă  la France le concept de laĂŻcitĂ©, selon une conception particulière du terme. Dans quelle mesure peut-on toujours parler de laĂŻcitĂ© en Turquie ?

La Constitution turque ne mentionne pas de religion officielle. Une Direction des affaires religieuses est chargée d’administrer les sujets religieux et d’offrir à l’État une ligne d’interprétation officielle de l’islam. Cela ne correspond pas à l’acception française de la laïcité ni à la définition généralement admise du sécularisme mais la Turquie n’a pas de religion d’État et ne s’est pas revendiquée comme un État islamique. Toutefois, le présent gouvernement, dont les racines plongent dans les mouvements islamistes turcs, a sérieusement mis à mal la laïcité, notamment dans le domaine de l’Éducation et compte tenu du rôle croissant de la Direction des affaires religieuses, tous secteurs confondus.

La sociĂ©tĂ© s’est-elle relevĂ©e du sĂ©isme du 6 fĂ©vrier et du contexte dĂ©lĂ©tère de la forte inflation Ă©conomique ?

Le taux d’inflation est toujours considĂ©rable (58,9  % sur un an, selon les chiffres officiels publiĂ©s le 4/09) et bien qu’on constate le retour d’une gestion "rationnelle" de la politique Ă©conomique, on n’escompte pas de baisse importante de ce taux avant 2026. Ceux qui disposent de revenus fixes - les retraitĂ©s, la classe moyenne urbaine et diplĂ´mĂ©e- payent un lourd tribut aux mesures de redressement Ă©conomique. Concernant le tremblement de terre du 6 fĂ©vrier, M. Erdogan a promis la construction de nouveaux logements d’ici la fin de l’annĂ©e mais la situation reste très mauvaise dans de nombreuses zones touchĂ©es par la catastrophe.

Dans son discours Ă  l’occasion de la session inaugurale du Parlement, ce 1er octobre, Recep Tayyip Erdogan a dĂ©clarĂ© que "la Turquie n’attend[ait] plus rien de l’UE, qui nous fait patienter Ă  sa porte depuis soixante ans". Quel est l’état des relations de la Turquie avec l’UE ? Quels sont les points de dissensions principaux et les Ă©ventuels points de convergence ? Un avenir europĂ©en est-il encore possible pour la Turquie et selon quelles modalitĂ©s ?

L’état des relations entre l’Union europĂ©enne et la Turquie est assez consternant. On pourrait mĂŞme parler de "mort cĂ©rĂ©brale" si l’expression n’avait pas dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prise ! Il faudrait engager un dialogue de fond sur de nombreux sujets qui sont tout aussi cruciaux pour Bruxelles que pour Ankara mais cela est rendu impossible par le manque de confiance mutuelle. Le refus du gouvernement et du pouvoir judiciaire de se plier aux dĂ©cisions de la Cour EuropĂ©enne des Droits de l’Homme, ce qui va pourtant contre la constitution, est un important motif de dissension. Les violations des droits de l’homme et l’érosion gĂ©nĂ©ralisĂ©e des pratiques dĂ©mocratiques en appellent Ă  des rĂ©actions de la part de l’UE. La politique tacite de restriction des visas accordĂ©s aux citoyens turcs n’est sans doute pas la plus Ă  mĂŞme d’amĂ©liorer les choses et conduit Ă  des situations absurdes oĂą, parce que les services consulaires sont sous-traitĂ©s en externe, un artiste, M. Kutlug Ataman, qui a reçu un prix royal des Pays-Bas, ne peut se rendre Ă  une cĂ©rĂ©monie en son honneur !

L’inflexion "transactionnelle" des relations de l’Union Européenne vis-à-vis de la Turquie, les négociations d’élargissement qui excluent sa présence alors que le pays est toujours officiellement candidat à l’adhésion - même si la procédure est suspendue -, les efforts absurdes de la France et de l’Allemagne pour écarter la Turquie des pourparlers sur la question du futur du Haut-Karabagh, qui ont conduit au refus d'Azerbaïdjan de participer à ceux-ci, ou sur les relations entre Arménie et Azerbaïdjan, et les propos contradictoire du président turc concernant les relations turco-européennes enveniment toujours la situation.

La Turquie peut toujours compter sur son importance stratégique mais ses trop nombreux revirements en matière de politique étrangère nuisent à l’influence qu’elle prétend exercer et cela accroît la méfiance entre les parties. Alors bien sûr, quand la Turquie n’est pas conviée à la réunion informelle "Gymnich" des ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne, qui s'est tenue les 30 et 31 août 2023 à Tolède, le climat de suspicion s’alourdit…

La Turquie peut toujours compter sur son importance stratégique mais ses trop nombreux revirements nuisent à l’influence qu’elle prétend exercer.

La Turquie demande Ă  ĂŞtre reconnue Ă  la mesure de son importance pour la sĂ©curitĂ© europĂ©enne. Tant que ce n’est pas le cas, elle rĂ©agit en s’opposant aux intĂ©rĂŞts europĂ©ens. Une meilleure prise en compte d’Ankara pourrait ouvrir la voie Ă  la rĂ©solution de la crise de confiance et permettre de coopĂ©rer sur des sujets qui intĂ©ressent Ă©galement les deux parties. 

Tant qu’une approche plus rationnelle des relations entre Turquie et UE ne sera pas d’actualité et que chacun n’aura pas pu exposer son point de vue, l’avenir européen de la Turquie restera bloqué, au détriment des deux parties…

Comment se positionne la Turquie dans le contexte du conflit au Haut-Karabakh ? La rĂ©solution dramatique de la situation a-t-elle des implications pour la Turquie ?

La Turquie est alliée à Bakou et, de conserve avec Israël, a contribué à repousser les troupes arméniennes en dehors du territoire azerbaïdjanais "occupé" en 2020. Mais Ankara a commencé à développer de meilleures relations avec Erevan. Quand le tremblement de terre de février 2023 a frappé le sud-est turc, l’Arménie a offert son aide et a envoyé des renforts à la Turquie. Le ministre des affaires étrangères arménien s’est également rendu en Turquie en témoignage de solidarité et, en mai dernier, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a assisté à la cérémonie d’investiture de Recep Tayyip Erdoğan.

Il incombe aux pays européens [...] d’associer Ankara à la recherche de solution diplomatique [du conflit du Haut-Karabagh].

La marge de manœuvre de la Turquie consiste désormais à ouvrir ses frontières avec l’Arménie, qui ont été fermées lors de la première guerre du Haut-Karabakh en 1994.En 2023, quand l’Azerbaïdjan a attaqué le Haut-Karabakh, la population a fui ou a été contrainte de prendre l’exil et on a assisté à un nettoyage ethnique. Le gouvernement de l’enclave s’est auto-dissous, ce qui a paru avoir servi les intérêts de M. Pashinian mais qui a suscité une forte désapprobation au sein de la diaspora.

Il ne fait pas de doute que la Turquie est partie prenante de ce conflit et, selon moi, il incombe aux pays européens, et en particulier à la France, qui entretient une relation spéciale avec l’Arménie, d’associer Ankara à la recherche de solution diplomatique et de surmonter, sur ce sujet plus que sur tout autre, ses réticences.

Comment la Turquie envisage-t-elle sa position Ă  l’égard d’IsraĂ«l ?

Au début de la riposte d’Israël et face au massacre perpétré par le Hamas, Recep Tayyip Erdoğan a d’abord adopté une position relativement modérée. Il a proposé qu’Ankara joue les conciliateurs en vue d’une résolution diplomatique du conflit et a pris contact avec ses homologues d’Israël, le président Isaac Herzog, et de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.
 
Ă€ mesure que les frappes aĂ©riennes contre Gaza s’intensifiaient et que ses soutiens politiques ainsi que les mouvements islamiques faisaient monter la pression sur son gouvernement, notamment suite au drame de l’hĂ´pital Al-Ahli, il a commencĂ© Ă  durcir ses positions. Un rĂ©cent sondage indique pourtant que l’opinion publique est assez modĂ©rĂ©e : si 3 % de la population turque seulement soutient IsraĂ«l et si 11 % soutient le Hamas, 18 % marque sa sympathie pour la cause palestinienne tout en prenant ses distances avec le Hamas, 34,5 % privilĂ©gie l’impartialitĂ© turque et 26,4 % se montre en faveur d’une Turquie jouant les rĂ´les de mĂ©diatrice.

Malgré cette prudence de sa population, Recep Tayyip Erdoğan a décidé d’organiser une grande manifestation de soutien aux Palestiniens dans l’ancien aéroport Atatürk d’Istanbul, à la veille du centième anniversaire de la République, dont les parcimonieuses célébrations ont d’ailleurs été annulées, censément en raison de la tragédie en cours à Gaza.

Pour finir, dans son adresse hebdomadaire à son groupe parlementaire, le président Erdoğan a assimilé le Hamas non à une organisation terroriste mais à un "groupe en faveur de l’indépendance qui souhaite protéger son territoire et son peuple". Il a rétracté l’invitation à se rendre en Turquie adressée à Benjamin Netanyahou. Il a également mis en garde les gouvernements occidentaux contre leur soutien aux ripostes militaires israéliennes, a appelé les pays musulmans à coordonner leurs efforts et s’est déclaré prêt à mettre toutes les ressources humanitaires, politiques et militaires de la Turquie au service des Palestiniens.

Propos recueillis par Hortense Miginiac. 

Copyright Image : Adem ALTAN / AFP 

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