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SĂ©curitĂ© en France : anticiper, protĂ©ger, renforcer

Trois questions Ă  Patrick Calvar

Sécurité en France : anticiper, protéger, renforcer
 Patrick Calvar
Expert Associé - Sécurité

Le 15 avril 2021, l'AssemblĂ©e nationale adoptait dĂ©finitivement la proposition de loi "sĂ©curitĂ© globale". Très controversĂ©e, cette loi vise, entre autres, Ă  pĂ©naliser la "provocation Ă  l'identification" des forces de l'ordre. Vendredi 23 avril dernier, une fonctionnaire de police Ă©tait assassinĂ©e dans l’exercice de ses fonctions, Ă  la suite duquel le gouvernement annonçait de nouvelles mesures sĂ©curitaires pour le pays. Assiste-t-on Ă  un vĂ©ritable "tournant sĂ©curitaire" en France ? Patrick Calvar, conseiller spĂ©cial de l’Institut Montaigne, ancien directeur gĂ©nĂ©ral de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure (DGSI), a acceptĂ© de rĂ©pondre Ă  nos questions. 

Quelques jours après l’assassinat d’une fonctionnaire de police, le gouvernement prĂ©sente ce mercredi un projet de loi qui renforce des mesures en matière de renseignement et d’antiterrorisme. En quoi consistent ces nouvelles mesures ? 

La France, et en particulier les forces de l'ordre, ont Ă©tĂ© une nouvelle fois frappĂ©es par un acte terroriste abominable qui a entraĂ®nĂ© la mort d'une fonctionnaire de police Ă  Rambouillet. On ne rĂ©pètera jamais assez que le terrorisme, c'est avant tout des victimes innocentes et des familles endeuillĂ©es. On ne doit pas non plus oublier que le terrorisme islamiste tue avant tout des musulmans dans leurs propres pays. Enfin, force est de rĂ©affirmer que le risque zĂ©ro n'existera jamais, indĂ©pendamment de toutes les mesures que l'on pourra prendre. 

Il nous faut néanmoins nous doter de tous les outils nécessaires pour prévenir la commission de tels actes barbares et c'est le sens du projet de loi que le gouvernement va déposer au Parlement. Qu'en est-il ? Au vu de ce que j'en ai lu, ce projet vient notamment renforcer les moyens d'action des services pour contrer les menaces. Je retiendrai pour ma part quelques mesures fortes, indispensables, pour mieux les anticiper.

Nous ne pouvons plus désormais nous passer des progrès technologiques pour donner à nos forces de sécurité des moyens d'action nouveaux.

Tout d'abord, un assouplissement des conditions permettant des visites domiciliaires, autrefois appelĂ©es perquisitions administratives : elles sont de nature Ă  mettre en Ă©vidence - ou Ă  dĂ©faut Ă  lever le doute - des activitĂ©s clandestines voire conspiratives d'individus susceptibles de passer Ă  l'acte et ainsi permettre de dĂ©clencher des enquĂŞtes judiciaires visant Ă  leur neutralisation et Ă  leur condamnation. 

Alors que les services sont le plus souvent confrontĂ©s Ă  un nombre important de menaces, ces actions Ă©vitent des surveillances de longue haleine et alĂ©atoires de personnes qui, souvent, utilisent des moyens cryptĂ©s pour communiquer ou encore se radicaliser dans la masse des internautes. Le chiffrement des donnĂ©es de communication reste le dĂ©fi majeur pour les services de sĂ©curitĂ©. 

La seconde mesure que je retiendrai est la confirmation de la possibilitĂ© de mettre en Ĺ“uvre des algorithmes destinĂ©s Ă  dĂ©tecter, Ă  partir des donnĂ©es de connexion, des comportements suspects. Cette mesure se couple d'ailleurs avec celle de durĂ©es plus longues de mise en Ĺ“uvre de moyens techniques d'enquĂŞte prĂ©vus par la loi de 2015 sur le renseignement, ou encore de conservations de donnĂ©es de connexion. Nous ne pouvons plus dĂ©sormais nous passer des progrès technologiques pour donner Ă  nos forces de sĂ©curitĂ© des moyens d'action nouveaux, alors que nos adversaires savent, eux, en faire parfaitement usage. Mais, la coopĂ©ration avec les grands opĂ©rateurs et la surveillance des rĂ©seaux sociaux restent indispensables. D'autres dispositions visent Ă  mieux contrĂ´ler les mouvements d'individus condamnĂ©s et remis en libertĂ© Ă  l'issue de leur peine ou encore Ă  faciliter la connaissance de troubles psychiatriques chez des personnes ayant attirĂ© l'attention des services spĂ©cialisĂ©s. L'ensemble de ces dispositions sera encadrĂ© par des garanties de protection des libertĂ©s. Ă€ cet Ă©gard, on ne rappellera jamais assez que l'Ă©tat de droit doit toujours prĂ©valoir au risque de renier nos valeurs. En fait, nous sommes toujours confrontĂ©s au mĂŞme dĂ©bat : jusqu'oĂą aliĂ©ner une partie de nos libertĂ©s pour une meilleure sĂ©curitĂ© ? Question Ă©minemment sensible face Ă  ce paradoxe d'une sociĂ©tĂ© en quĂŞte d'un risque zĂ©ro, quasiment exigĂ©, tout en affichant une dĂ©fiance toujours plus grande Ă  l'Ă©gard de l'autoritĂ© publique. L'empilement de mesures lĂ©gislatives n'est pas de nature Ă  restaurer la confiance, alors que des actions violentes continuent Ă  se commettre. 

J'ajouterai que lutter contre le terrorisme islamiste ne peut pas relever d'une seule approche sĂ©curitaire, bien d'autres facteurs (nationaux et internationaux) doivent ĂŞtre pris en considĂ©ration pour bien comprendre le pĂ©ril qu'il reprĂ©sente et ainsi mieux le combattre. 

Le Parlement a adoptĂ© rĂ©cemment la proposition de loi controversĂ©e sur la "sĂ©curitĂ© globale". Ce renforcement des prĂ©rogatives des forces de l'ordre s'inscrit-il dans la lutte antiterroriste en France ? 

La loi dite pour une sécurité globale préservant les libertés, votée le 15 avril dernier et désormais soumise au Conseil Constitutionnel, ne concerne pas expressément la lutte antiterroriste. Elle vise avant tout à mieux encadrer, coordonner et favoriser l'action des différents acteurs de la sécurité, que sont les forces nationales (police et gendarmerie), mais aussi locales (polices municipales) et enfin les sociétés de sécurité privée.

Jusqu'oĂą aliĂ©ner une partie de nos libertĂ©s pour une meilleure sĂ©curitĂ© ?

J'ai toujours Ă©tĂ© persuadĂ© que face Ă  la demande toujours plus forte de sĂ©curitĂ© de la part de nos concitoyens, la seule solution passait, et passe, par un renforcement considĂ©rable des moyens et des pouvoirs des polices municipales, mais Ă©galement par une meilleure intĂ©gration des sociĂ©tĂ©s privĂ©es dans cette chaĂ®ne. 

Néanmoins, un écueil devra être impérativement évité, celui des inégalités de traitement entre communes riches et communes pauvres, entre grandes agglomérations et petits villages, entre quartiers favorisés et quartiers difficiles. Au-delà de ces remarques et pour en revenir à cette loi, elle a surtout été très débattue au parlement et dans les médias, compte tenu de certaines de ses dispositions qui visent à mieux protéger l'anonymat des fonctionnaires de police et de gendarmerie lors de leurs interventions. À l'heure des réseaux sociaux et du filmage tous azimuts de chaque événement, il s'agissait de protéger à la fois les acteurs de notre sécurité, très régulièrement et de plus en plus souvent pris à partie, tout en garantissant la liberté de la presse voire des lanceurs d'alerte. Une des mesures phares de la loi concerne d'ailleurs les équipements caméras piétons des policiers et gendarmes, leurs conditions d'utilisation, mais aussi les drones. Là encore, on ne peut ignorer les progrès technologiques et nous devons impérativement doter nos forces de l'ordre de ces outils qui leur permettront de mieux remplir leurs missions.

Voit-on Ă  l’échelle europĂ©enne un virage sĂ©curitaire plus large pour renforcer la coopĂ©ration autour de la lutte antiterroriste ?

S'agissant de l'Union europĂ©enne, je ferai plusieurs remarques dont certaines peuvent s'appliquer Ă  bien d'autres domaines que celui de la sĂ©curitĂ© et plus spĂ©cifiquement de la lutte antiterroriste. 

La difficulté principale est le chiffrement des échanges, qui constitue le principal défi.

Un débat permanent existe entre partisans de plus de fermeté et défenseurs acharnés des libertés individuelles : cela aboutit à une lenteur dans la prise de mesures nécessaires. Après les attaques récentes en Autriche et sur notre sol, des dispositions ont enfin été annoncées visant à mieux lutter contre les contenus haineux en ligne.

Je soulignerai cependant que pour les services spĂ©cialisĂ©s, la difficultĂ© principale est le chiffrement des Ă©changes, qui constitue le principal dĂ©fi - comme je l'ai prĂ©cisĂ© plus haut - et qui n'a toujours pas trouvĂ© de solutions satisfaisantes. 

L'autre problĂ©matique europĂ©enne en matière de lutte contre le terrorisme est la surveillance des frontières, en l'occurrence celles extĂ©rieures de l'espace Schengen. J'ai toujours pensĂ© qu'on ne pourra amĂ©liorer la situation que par une utilisation maximale des moyens de signalisation des personnes entrant dans l'espace (empreintes digitales, empreintes gĂ©nĂ©tiques), un passage systĂ©matique au fichier Schengen et Ă  l'ensemble des fichiers des États membres, en temps rĂ©el et grâce Ă  des interconnexions. Le renforcement des moyens humains ne suffira pas, indĂ©pendamment de son importance. Ă€ la dĂ©charge de l'Union europĂ©enne, le renseignement reste de la compĂ©tence souveraine des États - il n'est pas communautarisĂ© - et la lutte contre le terrorisme passe avant tout par le recueil d'informations. 

La Commission cherche nĂ©anmoins Ă  Ă©tendre systĂ©matiquement son pĂ©rimètre, notamment Ă  travers Europol, qui reste cependant un organisme de coopĂ©ration policière et non de renseignement. Ă€ titre personnel, je reste opposĂ© Ă  la crĂ©ation d'un service de renseignement et de sĂ©curitĂ© europĂ©en en l'absence d'État fĂ©dĂ©ral, ces derniers Ă©tant chargĂ©s de missions souveraines qui doivent demeurer de la responsabilitĂ© exclusive des États membres (lutter contre l'espionnage en particulier). Il y a cependant une très forte et excellente coopĂ©ration entre tous les services spĂ©cialisĂ©s europĂ©ens, et plus gĂ©nĂ©ralement avec tous les grands services mondiaux, avec des Ă©changes en temps rĂ©el de renseignements. L'action des services peut cependant ĂŞtre entravĂ©e par des rĂ©glementations europĂ©ennes, comme le RGPD, ou encore des dĂ©cisions de la Cour de Justice de l'UE, qui rĂ©duisent considĂ©rablement l'accès aux donnĂ©es de connexion, mais lĂ  encore se pose ce dĂ©bat entre libertĂ© et sĂ©curitĂ©. 

Je conclurai sur un point qui me paraĂ®t capital : l'Europe doit absolument investir de façon massive dans les nouvelles technologies de communication, de big data, d'intelligence artificielle, plus globalement dans le cyber, au risque d'affaiblir considĂ©rablement nos capacitĂ©s ou de nous rendre totalement dĂ©pendants. Et cela ne concerne pas uniquement la lutte antiterroriste. 

 

 


Copyright : Christophe ARCHAMBAULT / AFP

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