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Le diplĂ´me : un marqueur social contestĂ© ? Entretien avec Luc Rouban

Le diplôme : un marqueur social contesté ? Entretien avec Luc Rouban
 Luc Rouban
Auteur
Directeur de recherche au CNRS
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Les grands entretiens

Quelle valeur sociale les Français accordent-ils au diplĂ´me d’études supĂ©rieures ? Croit-on encore en la mĂ©ritocratie et au bien-fondĂ© des diplĂ´mes universitaires ? Sur ces sujets, comment les Français se distinguent-ils de leurs voisins anglais, italiens et allemands ? Luc Rouban, Directeur de recherche au CNRS et rĂ©dacteur de la note  La sociĂ©tĂ© du diplĂ´me, publiĂ©e pour l’édition 2023 du Baromètre de la confiance politique, rĂ©pond Ă  nos questions.

Dans quel contexte avez-vous produit cette note dĂ©diĂ©e Ă  la croyance dans la mĂ©ritocratie et l’égalitĂ© des chances en France ? Les rĂ©sultats ont-ils confirmĂ© vos hypothèses ?

En nous penchant sur la place du diplôme dans nos représentations sociales, notre réflexion visait à interroger plus largement le rapport des Français à la méritocratie dans nos sociétés contemporaines. L'importance accordée au diplôme en dit long sur l’articulation de composantes majeures que sont l’emploi, le travail et la justice sociale dans la psychée collective. Elle dit également beaucoup du lien de confiance qui attache les Français aux institutions et de son érosion.

Les rĂ©sultats de cette enquĂŞte surprennent : contre toute attente, les jeunes valorisent peu les parcours extra-acadĂ©miques et privilĂ©gient les bancs de l’UniversitĂ©. On aurait pu imaginer que les jeunes enquĂŞtĂ©s aient tendance Ă  voir dans un "rĂ©alisme professionnel" et les expĂ©riences de terrain les conditions de la rĂ©ussite sociale.  

Les conclusions de l’enquête sont en réalité tout autres, et traduisent un très haut niveau de conservatisme en France comme dans les autres pays étudiés en ce qui concerne l’importance de l’enseignement supérieur. Les formations professionnelles, techniques, ou par l’apprentissage sont mises à distance par les enquêtés, particulièrement les plus jeunes (des générations Y et Z, respectivement nées dans les années 1980-1990 et 1990-2000). Indépendamment des enseignements dispensés au cours de la formation, le diplôme est envisagé comme un marqueur social et un instrument d’ascension sociale. Davantage que les résultats obtenus, ou le savoir-faire, c’est donc la "diplomation" qui compte.

Quelle reprĂ©sentation du diplĂ´me prĂ©domine de nos jours ? Comment influe-t-elle sur le classement social en France, en Italie, en Allemagne et en Grande-Bretagne ?

60 % des enquĂŞtĂ©s français considèrent qu’il est très important de dĂ©tenir un diplĂ´me de haut niveau pour ĂŞtre respectĂ©. Ils sont 69 % en Allemagne, 59 % en Italie et 51 % au Royaume-Uni. Une Ă©norme diffĂ©rence prĂ©vaut toutefois en France entre les enquĂŞtĂ©s des catĂ©gories supĂ©rieures - qui, pour 70 % d’entre eux, avalisent le rĂ´le du haut diplĂ´me dans le respect social - et ceux qui appartiennent aux catĂ©gories populaires, qui ne sont plus que 58 % Ă  partager cette conception. Les Baromètres de la confiance politique successifs mettent en Ă©vidence le caractère structurant de cette fracture entre catĂ©gories populaires prĂ©caires et supĂ©rieures en France.
D’un point de vue politique gĂ©nĂ©ral, le diplĂ´me est encore considĂ©rĂ© comme un facteur d’égalitĂ©, qui renvoie aux dispositions intellectuelles de tout un chacun. La thĂ©orie rĂ©publicaine perdure, fondĂ©e sur l’idĂ©e que la capacitĂ© rationnelle Ă  dĂ©velopper des raisonnements (ce que traduit l'obtention du diplĂ´me) permet de s’extraire des conditionnements sociaux. Ce phĂ©nomène renvoie en creux aux enjeux d’intellectualisation du pouvoir social : parce que dĂ©tentrices de diplĂ´mes, les Ă©lites sont perçues comme des personnes intelligentes sĂ©lectionnĂ©es pour leurs aptitudes. Se pose Ă  l’inverse le problème de l’échec scolaire, difficilement jugĂ© remĂ©diable, couplĂ© aux questions de mobilitĂ© et de reconversion professionnelles.

La particularitĂ© de la France rĂ©side dans son taux de contestation de l’importance du diplĂ´me, qui s’élève Ă  83 % des enquĂŞtĂ©s, contre 75 % de leurs homologues allemands ou britanniques et 54 % de leurs homologues italiens. Si les Italiens accordent moins d’importance au diplĂ´me, cela tient notamment Ă  la spĂ©cificitĂ© de la structure Ă©conomique du pays. Ă€ elles seules, les micro-entreprises de moins de 10 employĂ©s reprĂ©sentent près de 45 % de l’emploi total. En raison de la forte sĂ©lection opĂ©rĂ©e Ă  la fin du collège, l’Italie est Ă©galement le pays d’Europe oĂą le pourcentage d’étudiants en âge d’avoir un master et dĂ©tenteurs d’un tel diplĂ´me est le plus faible.

Comment expliquer cette critique de l’importance sociale accordĂ©e au diplĂ´me en France ?

La perception du diplĂ´me en France frappe par son ambiguĂŻtĂ© : bien qu’on associe au diplĂ´me une valeur et un rĂ´le social essentiel, il n’en est pas moins largement contestĂ©. La critique du diplĂ´me est gĂ©nĂ©ralisĂ©e, commune aux diffĂ©rentes gĂ©nĂ©rations et classes sociales. C’est la marque d’une certaine forme de luciditĂ© sociale Ă  l'Ĺ“uvre en France, liĂ©e Ă  la conscientisation d’une contrainte sociale, qui, bien que contestĂ©e, reste acceptĂ©e.

Même s’ils valorisent les diplômes du supérieur, peu de Français croient en la méritocratie. Ils sont nombreux à déplorer la faible reconnaissance de leur travail, ce qui accélère la remise en cause de la valeur accordée aux parcours universitaires longs, à l’instar de ceux des avocats ou d’enseignants-chercheurs.

La croyance dans la mĂ©ritocratie baisse Ă  mesure que se renforce le niveau de prĂ©caritĂ© : elle passe de 46 % au sein de la frange de la population la plus prĂ©caire (dĂ©finie Ă  partir d’un indice composite incluant le premier quartile des revenus par foyer mais aussi le risque de chĂ´mage et la difficultĂ© Ă  “s’en sortir” financièrement) Ă  63 % pour la portion la moins prĂ©caire. Ce scepticisme n’est pas plus marquĂ© en France que dans l’ensemble des pays soumis Ă  l’étude parmi les enquĂŞtĂ©s les plus prĂ©caires. Mais c’est en France que le diffĂ©rentiel entre ces derniers et les personnes les moins prĂ©caires est le plus important.

L’enjeu principal que sous-tend cette critique est celui du respect social et de son revers, le mĂ©pris social - associĂ© Ă  la dĂ©tention d’un diplĂ´me de l’enseignement supĂ©rieur. Parmi les enquĂŞtĂ©s non diplĂ´mĂ©s d’études supĂ©rieures, le sentiment d’être dĂ©daignĂ© Ă  cause de cette absence de diplĂ´me est rĂ©current : il est de 35 % chez les enquĂŞtĂ©s français, 37 % chez les enquĂŞtĂ©s anglais, 32 % chez les enquĂŞtĂ©s italiens contre 24 % chez les enquĂŞtĂ©s allemands. Ce mĂ©pris est ressenti indĂ©pendamment de la rĂ©ussite subjective : parmi les enquĂŞtĂ©s non diplĂ´mĂ©s qui dĂ©clarent avoir rĂ©ussi leur ascension dans la hiĂ©rarchie sociale, 54 % dĂ©plorent avoir ressenti du mĂ©pris social liĂ© Ă  leur absence de diplĂ´me. Bien que libĂ©rale sur le plan Ă©conomique, la sociĂ©tĂ© anglaise reste Ă©galement fortement classante, puisque 60 % des personnes enquĂŞtĂ©es non dĂ©tentrices de diplĂ´me y ont ressenti cette dĂ©valorisation. En Allemagne, seuls 43 % de leurs homologues affirment l’avoir expĂ©rimentĂ©.

Les jeunes Français sont particulièrement permĂ©ables Ă  ce mĂ©pris social: 56 % des enquĂŞtĂ©s faiblement diplĂ´mĂ©s issus de la gĂ©nĂ©ration Z en souffriraient, contre 21 % de ceux de la gĂ©nĂ©ration des boomers (nĂ©s entre 1945 et 1964). Cette discrimination sociale constitue le pendant de la massification de l’enseignement supĂ©rieur et de la disqualification sociale de la formation professionnelle ou technique.

Pour une grande majoritĂ©, les formations au cours de la vie professionnelle restent inaptes Ă  compenser une absence initiale de diplĂ´me. Cette observation est particulièrement prĂ©gnante chez les plus modestes : 70 % d’entre eux considèrent que ces dispositifs fonctionnent mal - au mĂŞme titre que la mobilitĂ© professionnelle, puisque 40 % seulement des Français, quelle que soit leur catĂ©gorie socioprofessionnelle, estiment qu’il est facile de changer de mĂ©tier. Cette mobilitĂ© apparaĂ®t plus facile en Allemagne (55%) et au Royaume-Uni (53%) mais pas en Italie (21%).

Au total, il faut se mĂ©fier des idĂ©es reçues : les jeunes sont parfaitement conscients de l’importance sociale des diplĂ´mes d’études supĂ©rieures et les valorisent bien plus que les gĂ©nĂ©rations anciennes, quel que soit le pays Ă©tudiĂ©. Les diplĂ´mes supĂ©rieurs restent des marqueurs sociaux qui gĂ©nèrent le respect mĂŞme si leur centralitĂ© est fortement contestĂ©e. Les formations tout au long de la vie s’avèrent partout dĂ©cevantes.Les filières techniques sont très diffĂ©remment considĂ©rĂ©es selon les catĂ©gories sociales, y compris en Allemagne oĂą la moitiĂ© d’une classe d’âge passe par les Ă©coles professionnelles. Partout, les catĂ©gories supĂ©rieures considèrent que la voie technique ou manuelle offre peu d’opportunitĂ©s de rĂ©ussite sociale. Le monde d’aujourd’hui et de demain est un monde oĂą, contrairement Ă  ce que l’on pense souvent, les hiĂ©rarchies sociales se cristallisent plus tĂ´t que dans le monde d’autrefois, celui des boomers.

Copyright Image : MIGUEL MEDINA / AFP

Un professeur de l'université Paris-VI Pierre-et-Marie-Curie (UPMC) s'apprête à remettre un diplôme de doctorat à un étudiant, le 13 juin 2009 à Paris. L'UPMC organisait pour la première fois de son histoire une cérémonie de remise des diplômes de doctorat.

 

 

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