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Attaques chimiques dans la Ghouta : quelle rĂ©ponse occidentale ?

Attaques chimiques dans la Ghouta : quelle réponse occidentale ?
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Le 7 avril, deux nouvelles attaques chimiques ont Ă©tĂ© perpĂ©trĂ©es par le rĂ©gime syrien dans la Ghouta, dans la ville de Douma, et une fois de plus des vidĂ©os et des tĂ©moignages terribles ne permettent pas de douter de la nature de ce nouveau crime de guerre. 

Au moment oĂą ces lignes sont rĂ©digĂ©es, la rĂ©ponse des Occidentaux est encore en prĂ©paration. Une Ă©troite concertation est en cours notamment entre Paris et Washington mais aussi d’autres capitales occidentales. Il est vraisemblable que cette concertation porte notamment sur l’identification des cibles et les moyens Ă  engager pour un plan de frappes sanctionnant ce nouveau franchissement des "lignes rouges" communes Ă  Paris et Washington. C’est ce que laissent entendre les dĂ©clarations officielles, et notamment celles de M. Trump et de M. Macron.

On peut supposer qu’en examinant leurs options, les dirigeants français et américains ont en tête deux précédents, qui sont l’un et l’autre des contre-modèles, ainsi que le contexte actuel de montée des tensions, à la fois sur le plan régional et entre la Russie et les Occidentaux.

"Un "moment Obama" serait fatal pour la crĂ©dibilitĂ© de M. Macron comme pour celle de M. Trump"

Premier contre-modèle, bien entendu, celui d'aoĂ»t-septembre 2013. On ne reviendra pas ici sur les raisons ni sur les consĂ©quences du choix qu’avait fait M. Obama Ă  l’époque de renoncer Ă  l’option militaire et de retenir l’offre russe d’une option diplomatique fondĂ©e sur le dĂ©mantèlement de l’arsenal chimique syrien. Il serait très Ă©tonnant, Ă  la lumière du prĂ©cĂ©dent de 2013, que cette fois les prĂ©sidents français et amĂ©ricain ne passent pas aux actes. Un "moment Obama" serait fatal pour la crĂ©dibilitĂ© de M. Macron comme pour celle de M. Trump. Les deux chefs d’Etat ont sans doute intĂ©rĂŞt Ă  ne pas diffĂ©rer trop longtemps le moment d’agir car le temps qui passe laisse le terrain libre Ă  toutes sortes de manĹ“uvres de la part du rĂ©gime syrien et surtout de ses soutiens. 

Sur le plan de la méthode, l’une des erreurs qu’avaient commises M. Obama mais aussi M. Cameron et M. Hollande, avait été de donner, à grand coup de déclarations fracassantes et de débats parlementaires, des proportions shakespeariennes à ce qui n’aurait dû être au fond qu’une opération de police internationale ne méritant pas tant d’honneurs.

"Faute de suivi politique, les frappes américaines d’Al-Chaayrate n’avaient permis ni un effet dissuasif durable concernant l’emploi de l’arme chimique ni un recadrage des efforts pour mettre un terme au conflit"

C’est d’ailleurs cette leçon qu’a appliquĂ©e l’administration Trump il y a un an lorsqu’elle a envoyĂ©, le 6 avril 2017, une cinquantaine de Tomahawks sur la base d’Al-Chaayrate. Cette action Ă©tait intervenue quarante-huit heure après l’attaque chimique sur Khan Cheikhoun et avait Ă©tĂ© accompagnĂ©e d’un minimum d’explications. Le Pentagone avait simplement adressĂ© un court prĂ©avis aux militaires russes pour Ă©viter des dommages collatĂ©raux. Toutefois, l’épisode d’avril 2017 apparaĂ®t aussi comme un contre-modèle, pour une  raison diffĂ©rente : la sanction amĂ©ricaine a eu des effets, puisque l’on a observĂ© une pause de quelques mois dans le recours Ă  l’arme chimique par le rĂ©gime, mais des effets limitĂ©s dans le temps. 

De surcroît une occasion avait été perdue à cette époque, où l’administration Trump s’installait, de replacer sur de meilleures bases les négociations internationales en vue d’un règlement politique du conflit. M. Tillerson s’était rendu à Moscou peu après les frappes américaines mais sans avoir à offrir aux Russes un plan particulier de sortie de crise. Autrement dit, faute de suivi politique, les frappes américaines d’Al-Chaayrate n’avaient permis ni un effet dissuasif durable concernant l’emploi de l’arme chimique ni un recadrage des efforts pour mettre un terme au conflit.

Il serait opportun que cette fois, l’action qui va vraisemblablement ĂŞtre dĂ©clenchĂ©e, s’inscrive dans une stratĂ©gie politique (qui doit d’ailleurs Ă  son tour influencer le choix des options militaires). Cette "leçon d’avril 2017" revĂŞt un caractère d’autant plus pertinent que le contexte rĂ©gional et Est-Ouest a beaucoup Ă©voluĂ© depuis un an.

"Le contexte implique à la fois de ne pas pousser à une escalade militaire avec la Russie mais aussi d’avoir une réaction suffisamment forte pour ne pas paraître céder à l’intimidation"

Beaucoup d’observateurs relèvent que sur le terrain même le rapport de forces s’est modifié en faveur du régime et de ses parrains. Les Russes ont durci les moyens de défense anti-aérienne qu’ils ont livrés au régime. L’aviation israélienne, habituée à des frappes routinières en Syrie, a pu s’en rendre compte à ses dépens, lorsqu’elle a perdu un avion le 10 février dernier. Ce lundi 9 avril, une nouvelle attaque israélienne s’est caractérisée par un taux d’attrition élevé des missiles tirés par Tsahal. Par ailleurs, des missiles S-400 ont été installés. Moscou tient des propos plus ou moins menaçants sur de possibles rétorsions suite à une riposte occidentale.

Sur un plan plus gĂ©nĂ©ral, une sĂ©rie d’actions russes - vĂ©tos de la Russie conduisant au  dĂ©mantèlement du mĂ©canisme onusien de surveillance des armes chimiques syriennes, vote d’une rĂ©solution du CSNU prĂ©voyant une trĂŞve humanitaire en Syrie et violĂ©e dès le lendemain par Moscou, veto russe sur une rĂ©solution concernant le transfert de missiles iraniens au YĂ©men, et last but not least l’affaire Skripal - a Ă©tĂ© perçue comme autant de provocations par les Etats-Unis et leurs alliĂ©s. S’en sont suivies les expulsions massives d’espions russes et de nouvelles sanctions amĂ©ricaines très ciblĂ©es sur l’entourage de M. Poutine.

Bref, le contexte implique à la fois de ne pas pousser à une escalade militaire avec la Russie mais aussi d’avoir une réaction suffisamment forte pour ne pas paraître céder à l’intimidation

Tout ceci étant dit, quelles pourraient être les grandes lignes d’une initiative politique accompagnant la réponse militaire occidentale ? On suggérera quelques pistes :

  • un "code de bonne conduite" pourrait ĂŞtre proposĂ© Ă  la discussion avec les Russes et Ă©ventuellement d’autres : pas de renversement par la force du pouvoir de M. al-Assad, mais une politique de protection des populations civiles se traduisant par des actions militaires Ă  chaque fois que cela sera nĂ©cessaire. Une telle approche serait d'autant plus crĂ©dible que le système de dĂ©fense anti-aĂ©rienne syrien aurait Ă©tĂ© sĂ©rieusement dĂ©gradĂ© Ă  l'occasion des prochaines frappes ; 
  • une offre de concertation avec la Russie et (par des biais indirects) les acteurs rĂ©gionaux les plus impliquĂ©s (IsraĂ«l, Iran, Turquie) devrait ĂŞtre articulĂ©e avec pour objectif immĂ©diat une meilleure "dĂ©confliction", c’est Ă  dire des contacts et des mesures pour contenir les risques d'escalade grandissants ; dans un second temps, cette concertation devrait conduire Ă  un système de prise en compte des intĂ©rĂŞts stratĂ©giques des diffĂ©rents acteurs concernĂ©s ;
  • s’agissant du règlement inter-syrien proprement dit, il pourrait ĂŞtre envisagĂ© de reprendre l’idĂ©e d’un dialogue centrĂ© sur la sociĂ©tĂ© civile, utilisĂ©e (mais mal exploitĂ©e) par les Russes Ă  Sotchi et de demander aux Nations-Unies de prendre le relais pour la mettre en oeuvre.

Une dĂ©marche de ce type n’est-elle pas par dĂ©finition vouĂ©e Ă  l’échec ? Elle ne donnera pas de rĂ©sultats rapides mĂŞme s’il faut se souvenir que la position russe en Syrie s’est fragilisĂ©e politiquement en mĂŞme temps qu’elle se renforçait militairement. M. Poutine finira peut-ĂŞtre par conclure que le moment est venu pour lui d’explorer des solutions politiques vĂ©ritables. Autre objection : est-il encore temps de se prĂ©occuper d’un illusoire règlement politique syrien et ne convient-il pas de laisser ce pays Ă  son destin une fois Daesh complètement liquidĂ© ? Ce serait cohĂ©rent avec la volontĂ© affichĂ©e encore il y peu par M. Trump de dĂ©sengager le plus tĂ´t l’AmĂ©rique de ce malheureux pays. Toutefois, ce qui vient de se passer Ă  Douma montre que les AmĂ©ricains et leurs alliĂ©s risquent d’avoir constamment Ă  “revenir” dans le terrible dossier syrien, dans des conditions Ă  chaque fois plus difficiles, si un règlement de paix n’est pas trouvĂ© au moins avec les principaux protagonistes du conflit.

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